CHAPITRE IX
Xae garnisaîre.
escendons d'un échelon dans la hiérarchie de la milice militante du recouvrement, nous rencontrons le garnisaire.
Le garnisaire est le Cerbère de la saisie mobilière ; c'est le planton placé , ar billet de logement judiciaire , chez le débiteur.
Il a droit au foyer, à la bougie et aux égards.
Le garnisaire a pour consigne de ne laisser emporter aucun objet encatalogué dans le procès-verbal de saisie.
Il ne permet au saisi, l'usage d'une tasse de porcelaine qu'après
avoir préalablement reçu sa parole d'honneur, qu'il n'attentera pas à la propriété , en brisant une anse ou en écornant la soucoupe.
Les objets qui se détériorent par l'usage sont impitoyablement refusés. Ainsi le saisi n'a pas le droit de se désaltérer dans un flacon de bordeaux ou autre.
On lui refuse même son savon à barbe , attendu que, par immersion . le produit perdrait de sa quantité.
Au contraire , quand l'usage augmente la valeur de l'effet mobilier, le susdit usage est toléré et même encouragé.
Par exemple :
In saisi a le droit déjouer du violon tant qu'il veut , à la condition de rcniplaccrles cordes brisées et de ne pas manger la colophane. Il a le pri\ili"nede continuer à culotter sa pipe; une pipe culottée gagne une plus-value d'un cent vingt-quairièinc sur son prix primitif. Il est avec le garnisaire des acconiniodenients. Si on l'a vu pousser la sévérité jusqu'.^ interdire au saisi de faire la sieste sur un divan , sous prétevle du tort matériel (pie cela fait au gage;
Si on l'a vu refuser une prise de tabac soustraite h la tabatière saisie, quelquefois ce terrible argus s'est adouci et il a compris, tout en acceptant la garde du domicile, que la loi ne défend pas de mnsquer sous une forme poétique ce que cette magistrature a de cruillemeiit prosaïque.
.Ainsi nous avons vu un garnisairc accepter la livrée d'un jeune dandy, et assister, la serviette sous le bras , à un repas importé avec tous ses accessoires du café Angl.iis au domicile en interdit.
Nous avons vu ce même garnisaire , renouvelant les mesures de prévoyance de l'huissier Jovial , permettre au débiteur de se rouler dans les vastes plis d'une robe de chambre promise aux enchiires publiques ; mais h condition que le propriétaire du vêtement ne reconduirait pas ses amis et ses visiteurs au delà du palier.
La vie du garnisaire en exercice est nue insomnie continue : si Argus succombe à In fatigue d'une faction inliniment prolongée, le cauchemar s'assied sur sa poitrine ; et soudain il voit les secrétaires lui échapper, les fauteuils fuir par les fenêtres comme des dragons ailés, les bronzes bondir en air libre, comme s'ils étaient en caoutchouc. Il faut dire aussi que quelquefois la réalité a outrepassé tout ce que le songe peut offrir d'ingénieux en matière de déménagement illicite : on a vu des débiteurs faire un autodafé de leur mobilier par une belle nuit d'hiver, et ne laisser à l'huissier qu'un monceau de cendres sur lequel on implantait cette inscription : Du plus bel acajou voilà ce qui me reste I Quelquefois même il est arrive qu'au milieu de l'embrasenicnt le garnisaire s'est réveillé en sursaut.
Dans le simple appareil D'un recors que l'on vient d'arraclicr au sommeil l '
ment , le Le Code
CHAPITHE X.
le garde du commerce.
, I e garde du conunerce est l'cxéculenr des hautes œuvres de ; la juridii tion commerciale. Tout homme convaincu du crime de lèse-payement ou' de complicilé dans une signature non soldée, estjnsticiable du bras dugarde du commerce.
le garde du commerce arrête tout le monde, et rien ne l'arrête si ce n'est la , . '"'": ou , pour parler plus judiciaire-
soled couché.
.' *ouIu que le débiteur eél quelque resseiublauce
avec la Divinité; il a ordonné que le débiteur, après avoir travaillé six jours à éviter le garde du commerce, se reposât le se|)lième.
Le dimanche, toute arrestation est prohibée : il y a suspension d'armes, et, le lendemain , quand le coq gaulois chante, les hostilités reprennent , la lutte recommence, et la victoire reste au plus agile ou au plus rusé.
Le garde du commerce est le Protéedu protêt quand il dégénère
en prise de corps; il n'y a pas de transformation qu'il ne subisse ou ne fasse adopter à messieurs ses auxiliaires connus jadis sous le nom de recors, et qui aujourd'hui se donnent la dénomination de praticiens.
Un de nos plus féconds romanciers (style d'annonces) avait depuis quelque temps jugé à propos de vivre dans la retraite la plus inviolable ; sous aucun prétexte et sous aucun nom , on ne pouvait s'introduire dans son huis-clos. Il avait coutume de dire le soir à sa concierge :
— Madame Bernard , je n'y suis que pour ceux qui m'apporteront de l'argent.
— Et madame Bernard , qui était spirituelle comme un vaudevilliste de seconde classe, répondait ironiquement :
— Autant dire que monsieur n'y est pour personne.
Un matin, madame Bernard est réveillée par le son métallique d'une lourde sacoche qu'un garçon de la banque laisse tomber sur sa table de merisier.
Le nom du romancier est prononcé.
— Vous venez pour un effet? dit madame Bernard; désolée, mon cher, mais monsieur est parti depuis un mois pour l'Ecorce, où il va faire des romans comme M. Foliaire Scott.
— C'est fâcheux !
— Pour vous...
— Non , pour lui ; j'avais cinq cents francs à lui remettre en main propre.
— Sacrisli!... dit madame Bernard... Puis elle réfléchit... Mais attendez donc... peut-être que monsieur est chez lui... Oui, je me rappelle... il est revenu hier... il avait oublié son mouchoir... Donnez-vous la peine de monter.
Or , le garçon de banque n'était autre qu'un garde du commerce,
- .f^afliwit
et le romancier alla prendre ses points de vue d'Ecosse à Clichy sous l'escorte des archers.
Débiteurs-I.ovelaccs , méûez-vous aussi de certains petits billets anonymes formulés ainsi :
« Une dame, qui dira 'son nom quand on aura mérité de l'ap- " prendre, se piontèuera samedi au Jaidin-des-Ilaults (ou au ci-
,E CRÉANCIER ET LE DÉBITEUR
» ineiièrc ilo l'I'st), |irôs de... (si c'osl au IVre-I.arliaiso, le reii- » dez-\oiis est au toiulu-au d'IlOluïse; si c'est au Jaidiii-des l'Ianies, » le point deieiu'oulic est eu face la loi/e du liijre). M*** lecou- ■> naîtra la |HM.s()Mue(iiii lui écrit à uue ombrelle h nianclie d'ivoire » qu'elle tiendra i la main gauche. »
Innlile de dire i\n^ l'anivé-e , le jjarde du commerce se présente avec un /nU<);i d'ivoire à /<( hI(u'/i ; c'est l'attribut du constahie coauueriial.
Le garde du CDUumrce a une prédilection marquée pour le costume de facteur de diligence. Le débiteur doit craindre les envois de gibier ; le lapin départemeiilal a fait mettre plus d'un étourneau en caye. (Juand une bonrricbe porte sur la suscripiion :
A M... (à lui-même),
le parti le plus sage est de la refuser en niant sa propre identité.
\ un bal du Itanelagb, un jeune lionnue obtient un doux regard d'une jeune dame ; un rendezvous est accordé. Le lendemain on se trouve sur le boulevard qui joint la iiastille à l'île Louvier. ..
le soleil darde encore sur les tilleuls la pourpre de ses derniers rayons...
Le cœur du jeune homme bat d'ivresse...
l ne voix terrible se fait entendre : — iMonsieur , savez-vous quelle est madame ? c'est mon épouse !
— Je vous dois uue réparation, monsieur avez-vous des
témoins ?
— Toujours... monsieur, dit la grosse voix.
— Un Ijacre?
— Jamais je ne vais sans cela , réjtond de nouveau la voix de stentor.
— Marchons!...
— Où allez-vous, messieurs? dit le cocher de la citadine.
— .\u bois de Vincennes, répond le jeune homme.
— Non pas , dit la grosse voix, rue de Clichy , 68,
— (^onuncnt, monsieur, vous étiez...
— Oui , jeune homme , et mon épouse est une sirène , non fabuleuse; je lui fais une remise sur ses prises. Klle vous a pincé...
Un garde du commerce qui trouve les factions fatigantes, a découvert un moyen fort ingénieux d'épier sa proie. Il demeure
sur le boulevard, et, dans son salon , il a fait monter une table périscopiquc, ou chambre noire, sur laquelle viennent se projeter en raccourci les ombres des pas.sants.
Le papa , la maman et la jeune fille veillent tour à tour connue les vigies des télégraphes. Quand on signale un débiteur, on crie alerte au planton de garde, qui le fde (comme disent ces messieurs) ; un des membres de la famille suit à la fenèlre, avec tm télescope, le mouvement de la manœuvre.
On peut diviser la classe des gardes du commerce en deux catégories.
La première est celle du garde du conunerce mobile ou agissant.
La seconde catégorie est celle du garde du commerce immobile ou sédentaire.
Le garde du connnerce de la première catégorie est railleur, tapageur, pourlendi ur; son buste est à l'épreuve des contusions; il parle de la capluie d'un débiteur connue d'une chasse aux Uédoums; il fait un couvre-pieds à sa fennue avec les pans des redingotes qu'il a déchirées aux débiteurs; si le mari de sa fdie est naturaliste, il lui complète sa dot avec des cheveux de libraire, des chapeaux de Dis de famille , des cannes de romanciers, dea dents de ténor (pi'il a ron<|uis sur le champ de bataille du par corps. (;e sont là ses dépouilles u|)imes, ses trophées de famille.
Nous avons dit que cette classe de gardes du commerce était de nature joviale;
l'reuve :
Un gants-jaunes était un jour en contemplation devant les affirhes des théâtres; il hésitait dans le choix d'un spectacle, ei se li\raità haute voix au monologue suivant :
— Opéra : ('oiuiniuitiun des débuts de M. Placide Poultier Tiens le tonnelier de Rouen ce garçon m'intéresse les futailles nous font perdre tant de belles \oi\ , qu'elles
devaient en compensation nous en envoyer une m3gnilii|ue.,. Irai-je à l'Opéra?
Opéra-Comique : Richard Cœur-dc-Lion... Ce diable de .Masset joue du violon dans la pièce, c'est fort curieux... Irai-je à
Fcydeau?... ou bien tout bonnement aux Kolies Dramatiques
( Momiiit de silence. )
Je ne sais vraiiiunt où j'irai.
Un monsieur s'approche fort gracieusement , et , prenant le bras au discoureur , dit :
— Parbleu , monsieur, je lésais bien , moi , où vous irez...
Nous laissons à l'intelligence du lecteur l'exiilicalion de l'énigme; un garde du commerce, car le gracieux arrivant en était un , a peu l'habitude de conduire ailleurs qu'à la bastille |)our dettes.
La seconde catégorie des gardes du commerce, celle des immobiles ou sédentaires, est une uiagistrature de fauteuil, un héritage de rentier. S'il y a des gardes du commerce qui appréhemlcnt au corps quatre débiteurs par jour, il y a un ou deux membres de cette corporation qui dans l'espace d'un an ne mettent pas la main sur le collet de trois paletots.
Les règlements qui régissent cette compagnie fraternelle imposent à chaque membre le partage de ses profits avec ses collègues. Ce partage forme le fonds de ce qu'on nomme la caisse commune; un tiers seulement du boni réiribue chaque capture et est attribué à l'auteur de chaque coup de main qui porte un homme sous les verrous.
Ainsi le garde du commerce pacifique peut se reposer sur l'esprit belliqueux de ses collègues; si sa part n'est pas la plus forte, elle est la plus facile à conque, ir. Cependant il surgira peut-être un jour une grande difficulté :s'il s'élève une génération nouvelle de gardes du commerce , et que chacun veuille s'inscrire dans la catégoi ie des immobiles ; il faudra que les débiteurs se résignent à s'arrêter euxmêmes.
Nous aurions pu donner ici le portrait fidèle des sept officiersgardes du commerce résidant h Paris. C'eût été servir les débiteurs ; mais notre règle d'impartialité nous eùtimjwsé l'obligation de met- Ire en regard les portraits de tous les débiteurs, afin de servir à leur tour messieurs les gardes du commerce. Nous rcnvojons ce beau travail ii une prochaine édition.