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CHAPITRE XI

Clicby.

De nos jours, les vieilles choses ont pris de nouveaux noms et elles se !>ont perpétuées à l'aide de ce subterfuge.

La Révolution a déchiré la lettre de cachet, mais elle a inventé la lettre de change ; et , à l'abri de ce petit pai)ier de forme oblongue illustré d'un timbre républicain, 1 humanité satisfait ses grandes et petites passions.

BIBLIOTHÈQUE POUR RIRE

De nos jours le pire do Mirahuaii aurait aclii'lû pour quelques

pièces d'or la signature de son fils, et 1rs /.cl tris à Sophii^ auraienl olé écrites sur les murs niMirsdoClicliy — et non sur les ^iullles portes ~ du donjon de Vincennes.

Madame do l'ompadour aurait fait prêter mille écus à l'ambitieux I.atude , et , quarante jours après l'é- ^^^ chèance , les porte-clefs de j^'^ la prison pour dettes au- ^-—-"^ raiont veillé sur le pension-

naire qui a ajuuli' ii la leléliiiié des caveaux de la liaslille.

Aujourd'hui il n'y a plus que les rentiers du .Marais qui croient encore que la prison de Clieliy soit un lazaret de comnierçants. L'huissier préposé à la po'.ice du tribunal de la lîourse , sous le costume et avec les insignes burlesques de tambour-major, ferait à cet égard de curieuses révélations. >oici ce (ju'ii raconterait :

Un chansonnier accepte unesonime de cinq cents francs à rendre dans trois mois , il ne paye pas , il va plaider en coiqilels au tribunal précité, et le tribunal dit à runaniniité :

— (;hansonnier , vous êtes négociant.

Voilà donc le chansonnier sous clefs comme Béran^cr. Il

suspend sa lyre aux barreaux de Clichy; puis un matin il a une inspiration : Ah ! je suis négociant, eh bien ! je vais profiter du bénéfice que la loi concède au négociant ; je vais dresser mon petit bilan , j'y porterai tous les billets d'éditeur qui n'ont pas été pavés à échéance, j'y iiorlerai en [lassif tous les emprunts de loretle auxquels j'ai souscrit et dont j'attends encore le remboursement... Enfin , puisqu'ils veulent que je sois conmierçant , je vais faire ma petite faillite.

Le poète se présente au tribunal en la personne de l'avocat bâtard qu'on nomme agréé.

Le tribunal répond à l'unanimité :

— ( hansonnier , vous n'êtes pas négociant ; continuez h suspendre votre luth aux barreaux de la geôle.

— Mais, répli<iuele chansonnier, vous me mettez dedans conmie négociant , pourquoi ne suis-je plus négociant quand il s'a"it de me mettre dehors?

Le tribunal , après s'être consulté , tousse et répond :

— Parce que...

Il va vingt ans qu'on demande aux consuls et à messieurs du parlement, une autre raison. L'^hnanack prophétique ne dit pas si elle se fera longtemps attendre.

Il y a annuellement quinze avocats , vingt journalistes, quarante-cinq étudiants, dix professeurs de guitare , cinq sous - préfets et soixante-dix porteurs d'eau , à qui le nièinc tribunal tient le même langage.

Le porteur d'eau est toujours en majorité h Clichy , c'est lui qui a le monopole du jeu de boule.

Li>s diplomates et les feuilletonistes jouent au siani.

S'il y a jieu ou pas de commerçants à Clicliy , en revanche le spéculateur abonde.

Trois enfants de l'Auvergne s'associent et empruntent trois mille francs sur leiu-s trois signatures; h l'échéance aucun ne paye; les trois débiteurs tirent au sort à qui s'ofi'riia en holocauste au ciéancier; la victime laisse croire (fii'un héritage vient de lui tomber du l'uy-de-l)ê)nie, le créancier s'irrite et la fait enfermer. Cinq ans de prison payeront la dette : l'Auvergnat se résigne et partage avec les camarades , qui , trois fois par semaine , viennent faire avec lui la partie de loto.

Un ollicier craint les fièvres d'Afrique, il confectionne une lettre de rliange, il se laisse prendre par les Kabyles du commerce, et plante sa tente sous l'arbre de Judée du jardin de Clichy. Un artiste a lassé par sa paresse la confiance d'un éditeur de Votjaijcs pittoresques hors France. Le marchand consent à acheter une œuvre au dessinateur, h condition qu'il le tiendra sous puissance de verrous et que, là, il complétera les vues attendues par les souscripteurs. L'artiste accepte, et, du troisième étage de Clichy , donnant sur Montmartre , il croque les Pyrénées et le Bosphore.

Une épouse trouve que la périodicité des gardes n'est pas assez rapprochée dans le service de la milice citoyenne, elle prie un banquier de prêter quelques sacs d'écus à son mari ; elle les dépense, et le chasseur ou le voltigeur va faire une campagne à Clichy.

Un fils prodigue aime la comédie à la folie, parce qu'il aime les comédiennes à la fureur; le père de famille passe procuration de tutelle à un capitaliste qu'il commandite, et l'étourdi est mis aux arrêts jusqu'au jour d'absolution.

L'Américain Swan est resté vingt-cinq ansprisonnier pour dettes en l'rance : le jour de sa levée d'écrou , l'air vif de la liberté l'a tué roide.

Depuis cette époque, le Code s'est humanisé. Aujourd'hui un Anglais qui doit deux paletots à un tailleur français , ou quelques biftecks à un restaurateur indigène, ne subit que dix années de captivité. Notre belle patrie ne le cède en rien aux montagnards écossais, chez lesquels, dit M. Scribe,

L'hospitalité se donne Et ue se veud jamais.

Si le Code est humain , en revanche il n'est guère galant. Par une singulière application de je ne sais quel texte , toutes les générations de préfets de police ont permis aux femmes de venir consoler le prisonnier pour dettes dans sa cellule ; mais la mutualité est refusée aux dames captives, la chaste administration des bastilles a posé une grille entre les joues de la femme captive et les lèvres du mari en liberté.

Une captive pour dettes qui subit un emprisonnement de cinq

ans n'a droit

qu'au baiser

qu'on nonmie aux jeux innocents ■baiser à la capucine.

C'est l'applica tion dans toute sa rigueur du confineiiient solitaire conjugal.

Une grande réfdrme s'est inlr<i(luile dans le matériel de la lirisoii moderne.

Le guichet, porte basse, snus li(|uel;e il fallait courber

LE CRÉANCIER ET LE DÉBITEUR

IS

la [èlv, n'cxisie plus: maintenant un tamboui-niajor entre eu prison sans avoir besoin d'abiisscr son front d'un seul niilliniùlre.

1! n'y a plus de «ros chiens pour auxiliaires de la .surveillance, les portes ne pleurent plus sur les gonds; la clef uionstre, suuhole de servitude, est remplacée par une impen epiible clef ,i la lîre;;uet : avant peu les serruies seront à musique et les verrous sonneront l'angélus.

On cite des créanciers ([ui , ennemis do la réforme , écrivent chaque semaine au préfet de police et réclament pour les débileiii s des cellules coiq)ées sur le |iatron des geôles du Spielberg ou des plombs de Venise.

Quand ces mêmes créanciers passent, par suite des chances de la vie, à la catégorie de débiteurs, ils demandent aux représeniants qu'on fasse d. s jrts d'eau dans la cour de la inisoii pour dettes et qu'on assure à chaque pri^onnier mille écus de rente.

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