CHAPITRE PREMIER
Qu'eit-ce que le malheur?
n voilà une question qui est grosse, grave, profonde, ardue, ^'pineuse, cl, si j'ose m'expri-
mer ainsi, — pas très-facile à
résoudre. Le malheur , vous
diront certains philosophes ,
■ c'est ceci. I.e malheur, s'écrie-
I rontcertaiiisauirospiiilosophes,
I ce n'est pas ceci; c'est cela. Je
I \ ous dirai, moi : " I.e malheur,
I ce n'est ni ceci ni cela; c'est
,1 itI et ci'la tout à la fois. »
Mirai plus loin, it j'iijouterai:
» Le malheur, c'est tout... et
'bien d'autres choses encore. »
Car, ainsi que le fait observer, je ne sais plus où , je ne sais quel
grand écrivain , — (St-ce Massillon ou Odry? je ne m'en souviens
pas, cl ne me soucie guère de m'en souvenir, — il y a malheurs
Cl malheurs, connue il y a fagots et fagots.
Personne ne nie cette haute et puissante vérité ; elle est connue le soliil , elle luit pour tout le inonde. Mais une vérité qui — comme une lampe d'élite — ne luit (jue |)i<nr un pciit nombre d'intelligences, c'est que de tous les malheurs qui peuvent fra|)per i'boiume ou la femme, les .oius grands sont les plus petils.
et, — réciproquement, — les plus petits sont les plus grands.
Ne dites point, ô hctrice, que je joue ici au paradoxe. Je suis un être éminemment peu païadoxal , un être fort simple , fort naïf, fort naturel. Je ne cherche pas midi à qiiatoizc heures; j'expose les faits comme je les vois, — bonnement et b(^urt;eoi^elnent. Or, si je vous affirme qu'à mes yeux <■ les plus grands malheurs sont les plus petits et, — réciproquement, — les plus petits les plus grands, » c'est que c'est là ma conviction.
Et cette conviction, — saugrenue en apparence, — n'a rien d'étrange si on l'examine , si on la pèse avec une certaine attention. — Pesez-la donc, je vous prie, dans la balance de votre é'(uilé.
D'autres que moi l'ont eue, celte conviction, — d'autres dont l'opinion n'est pas à mépriser.
Byron, par cxeiiijjle, n'était-il pas oxacteinent de mon a?is lorsque, de s;i veine féconde, il laissait échapper les vers suiv.mis, si beaux, si harniouieux , empreints d'une mélodie si tendre et si suave î — Comme vous pourriez fort bien ne .savoir l'anglais que fort mal , et même puint du tout , je vous citerai les vers dont il est question en hninble prose française : « ...Les contrariétés, les » dés:ip|)oinlem(iils sont les douleurs les plus horribles que puisse » endurer l'humaine nature; celles de nos afllictions qui nous tirent » des larmes méritent à peine qu'on les appelle des alllictions. Mais » ce qui use véritablement notre être, ce sont les petils ennuis de » tous les jours, de toutes les secondes; c'est la douleur tombant » gouite à goutte sur notre âme, et la i)éiiélraiit comme l'eau pé- » nèlre la piene. »
Ainsi parle rimmortel Byron. et. ic l'avoue, je ne parlerais pas
lilBLiOTlIÈQUE POUK RIRE.
iiiit'iix. — Cominu cet aveii-là est (lalleiir pour riiiiiiioilel Byron I L'it (!.■ nus aiiiKs, — qui ne s'ippelait pas Ityroii. v\ copriiilant nViaii pas ruinplùiciiiciil un iuiluVilo, — s'i.st a|)pin('' un beau jdur lin pislolpt sur la Iciiipe; — ('■laii-cc la tcinpr «îaurlic ou la icnipo droile? CffI est lui |K)iiH que je n'ai puint à iMliiii-cir; laissnils-le clans le vague, s'il vous plaît. — Il \(iu!;nl en (inir avec la vie... Sa»rz-votis pounpiniT
l'arrp qu'il n'avait pas iloriui (le la null , alleiidu (|ne. de uiinnil .'i (piaire lioures du inaliii. «ies inaious anmmi'iix ^lijieiit venus ini.'ink'r sous sa fruèlii', et (pic, do ipialn' heure'; du malin h huit li'iirfs, il avaii enlendii un sien voisin s'éveiller, hàillci-, se lever, f.iire mmWe de malles, dire adieu à sa feiuiue ipii se liimeniait, — je vous dv mande un peu à (jnel propos? — imposer sileiirc , puis, de gume lasse, dontnr le fouet ji s'S enf.inis, qui, suus pr(^teMi' que monsieur l'auteur de leurs jours, commis voyageur de son iMat, pailait pour une tourné'e do|iarieuieniale, se livraient
il des piailhiies, — niiajes »i vous voulez, mais — horrilileineiu exagi'iées. l'arce que, chassé de sou lil, où il n'avait pu trouver le soniineil , et di''sireu\ de se faire la barhe, il avait reconnu , après plusieurs tentatives inutiles , que ses rasoirs ressemblaient à d'aimables scies et ii'iiaient plus bmis qu'à lui décliiipicter l'épiderme , — ycMie d'i)p(:'ratioii ([ue mon ami ne savait subir "'■' qu'en couimetlant des contor.-.ions (;iii noi I lie iinin dans aucune langue.
l'ane que son botlii r lui avait apporté des boUes trop courtes et un mémoire trop long.
r.)iTc que son caiè sentait la chicorée, son lait ^'lait tourné, et 5011 pnin de gruau déplorablement brillf. Parce ipi'au uionieiit où il allait sortir,
— orné d'une loilrtic reiivorsiiie et d'un rcgaid tiès-fiipon pour courir ii un petit l'i'udt'z-viiiis que lui avait accordé la vdilo une f;ri.-e:le très - pliilaii tliropr par caraitère , iri>luincc de taidc, et irèsaca(.;.inie par sou nez h la Koxelane, son ('poiise , — roii époi^e légilinic, fiiume peu belle et pas mal Sgée .
— s'était niise en travers (!c la porte; puis, lui présentant de la main droite un bouquet de roses d'une dimension pyramidale, et lui oiïraiil de la main Sau.he cinq on;;lcs l(m<;s et ciochns. lui avait dit d'une voix demi-amoureuse, demi-ineiia<;anto : « Je te prie de ne pas sortir aujourd'hui... je tx- veux pas que tu sortes. {Ton câlin) : T'as dinc nnhiic que c'est la Siint-Jean, la fête S toi... (pii es la p«iit(! biHidm h moi?... (T(m furievœ): Tu t'étais fait beau dans l'e-poir de me planter h , cl daller sans moi courir la prétentaine!... tu n'iras pas. (Ton câlin) : Reste avec ta poupoule, et nous passi ions une journée déli. icuM', et je te souhaiterai une bonne et lieoieiise fête , accompagnée de plusieurs autres... Ileinîdis, veux-tu me faire ce plaisir, ma petite fille chérie?... {Ton furitvx) : D'abord , si tu ne me le fais pas, je t'arrache les yeux ! ! ! •
Mou ami, qui n'aiioe pas le scandale , s'était résigné à ne pas se faire airacher les yeox; il n'avait pas franchi le seuil de l'apparte-
ment conjugal ; mais, laissant son épouse vaquer à la confection du déjeuner de circonstance, il s'était retiré dans son cabinet de travail , et là , après avoir repassé dans sa niénioire toutes les calamiiés (jui s'étaient donné le mot pour l'accabler coup sur coup , il avait saisi son pistolet , et le doigt placé sur la gàclulte dudit instrument, il allait s'expédier pour les sombres bords , lorsque la pm-te s'cnir'ouyrit, et une face apparut...
C'était la mienne!...
A l'aspect de ce pistolet appuyé sur cette tempe, — ou, si mieux vous aimez , de celte tempe appuyée sur ce pistolet, — je c(nnpii8Moul de suite de quoi il était question, — car j'ai heaucoup (rintelligeiice, — et, saisissant le bras do mon ami, je lui dis avec cette énergie dramatiquement échevelée (pie possèdent la plus grande partie de MM. les Talmas du boulevard :
— Tu veux cesser de vivre; mais je voudrais bien savoir si tu as roniiiiencé! Quoi ! fus-tu placé sur la lerre pour n'y rien faire? Le Ciel ne t'impose til point avec la vie une tâche pour la remplir? Si tu as fait ta journée avant le soir, repose-toi le reste du jour, tu le peux; mais voyons Ion ouvragi'. Quelle réponse?...
J'étais lancé, et j'allais cerUinemoiii lâcher quelques torrents d'éloquence, lorsque mon ami. m'inti'i rompant au plus beau de mon exorde avec une brulaliié de mauvaise coiiip;i<inie , im; dit:
— Es-tu venu ici pour me débiter du .lean-Jac(pies Rousseau î J'ai l'honneur de te prévenir que je sais par cœur la diatribe que réloi|ueiil Genevois a fulminée contre le suicide... — Du moment (pie In la sais, je m'épargnerai la peine de te la réciter; niais je me permettrai du l'apprendre ([ue le snii it!e est une chose fort malsaine.
— Que m'importe! La vie m'est à chaige... — Pour((ui)i cela?...
— Parce que 1"... (voir pins haut les rai.sons que m'allégua mon ami). — Bah! fis -je, tout cela n'est rien... Il y a dans ce bas monde des iniséres bien plus nii.sérablcs que celles dont lu te plains, cl (ni les supporte... Toi-niéfue, lu les as supportées, — en rageant, il est vrai; mais (priinporte ! lu les as suiiporiécs. — Il n'y en a pas de pins désastreuses que celles dont j'ai été assailli depuis hier soir. — Il y en a tant, que je prends ici rengagement de t'énuiiiérer cent nonantc-trois malheurs plus épouvantables, bien plus complets que les mallienrs iiian(piés, les malheurs-embryons dont lu te plains... — Cent nonanle-trois?... — Cent nnnanle-lrois; ni plus, ni moins. — Ce nombre meplail... Récile-nioi les cent nonanlelrois malheurs que tu as
la fatuité de trouver plus corsés (pie les miens; et si lu liens ta promesse, je le récompenserai lar -
gement — De
quelle manière? — Eu cnnsentanl à vivre... — Tu le jures? — Je le jure.
— Sur la tète de ta femme? — Et sur celle de mmi portier... Qu'ils périssent tous deux da mort violente si je manque Ji inou sermciUl !... -^ Voiiîi qui va
LA FEMME l.A PLUS MALIIEDREIISE OU MONDE,
bien... Jc.comaiPiice, — comme dit le pieux Eii^:e à la belle Oidon; seuil iiii'iu je serai plus bref et moins atleudiissaiit que ce iiéros b)di'aulu|ue.
Ici niuu ami s'arrangea dans son fauteuil à la Voltaire; il prit cette pcise profuiulOnieut al[enti\e dans latpirllc se cuiiiplait le directeur de i^pecucle <|ui \a euieudre la lecliire d'un diauie eu ciii(| actes, avec prologue, épilogue, et autres additions de circunslancc.