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CHAPITRE XI

Danser un pas seule!

Aiigéiina est une des plus charmantes, croustillantes, émousiillantcs élèves de la classe de danse dr l'Opéra.

Elle a dix-sept ans, la taille bien prise, la jambe nerveuse, le pied pilit et cambré, les reins souples, l'œil fripon , le geste gracieux.

Soit hasard . soit cabale, Angélina n'a pu, justpi'à ce jour, sortir du commun des martyrs. Elle concourt à former les lointains , et on la prodif^ue d.ins les apoi hisoses ; et quand il s'agit d'être enlevée au cintre au bout d'un fil de fer, ou de traveiser le théâtre, à dix mètres au-dessus du sol , soit dans une gloire , soii sur une bande d'air, Angélina a souvent le bonheur d'C-ire choisie pour héroïne — mais c'est là tout ! Hélas! ce n'est pasassez. L'ambition dv cette sylphide en graine, son rèvc— qui est aussi celui de sa mère, femuiefonciè-

BIBLIOTHÈQUE POIR RIRE.

rrnipni rrspoctalilc qui voiii que les pieds de sa fille soient son bâton tic \irillesse — serait d'cnicndie le miiître de ballet prononrcr cette plirase nu''morahle : " Ce soir, An^élina dansera un jhis snilc. » Car une fois ([u'oii a dansé un pus seule, ou n'est plus un rat, on devient iiy'ff. On n'est plus enraqui-e dans une lofje h liuit et à dix, on a une loge à soi, des appoinlements sortables, et — ce qui vaut mieux que les appointements — on est en vue! !!... On n'a plus à craindre qu'une camarade jalouse confisque à son

profil la lorgnette , les bravos et les extases de l'amateur. On peut, connue disait le grand Odiy, «montrer ses talents » et les montrer sous leur aspect le plus favorable.

Voilà tantôt dix -huit mois que la pauvre Angélina court — accompagnée de sa respectable mère — les bureaux des grands et des petits journaux poiusolliciter des articles provocateurs , des réclames amies et des puiïsoDicieux.

Les nombreuses visites faites |:ar madame I.arsoiidrix aux barons de la presse haute et basse ne produisent aucun résultat. Aussi, quand la mère de la danseuse est en têteà-tête avec sa fille, quand toutes deux elles causent familièrement de leurs espéranccstoujonrs trompées, cette vénérable matrone ne se gêne pas pour dire — en écumant son pot au- feu; — >■ I.esfeiiil-

• les ue parlent pas cn- » core de loi, à ce ma-

■ lin... Oh! les journa- » listes, c'est des las de

• Propre - à - rieti ; on

• les condamnerait tous à

• la guillotine, que l'Aca- > demie royale de musi-

■ que n'en irait pas plus mal... Vuilà mon opinion sur le compte

» de CCS barbouilleurs de » papier, n — Tiens , dit Angélina, qu'est-ce que ça me fait?... (Lançant .fa jambe à ta hatiteur de, son épnnle) : Maman, est-ce que le dîner n'est pas bientôt prêt? — Voilà, ma fille, voilà!... surtout ne mange pas trop. Tu sais que quand lu manges trop, tu n'as plus de vent... — Oui , prends g:irdc que je vais me marchander la nourriture pour mieux figurer dans les espaliers... Estce qu'un espdiiir a besoin ■^•'=" " de siinro.^.. .le me pri-

verais si je devais i?anscr en j as reuie'.-- Mais c'est un bonheur

qui ne m'arrivera jamais... Je n'ai pas de chance pour dix centimes...

Mais ne voilà-l-il pas qu'un beau jour une lettre arrive de rOpi'ra , — une lettre; administrative ! — Elle est ainsi conçue :

0 L'administration a l'honneur de vous prévenir que, par suite » d'une indisposition subite de niademoisclle ***, vous avez été 1) désignée pour danser ce soir un pas seule. »

La mère et la fille ont à peine épelé cette lettre que madame I.arsondrix se livre aux transports d'une joie des plus échevelées; elle renverse sa marmite, elle bouleverse la cage de son serin, marche sur la patte de son chien , jette ses pantoufles en l'air, casse ses assiettes, chante, pleure et rit tout à la fois...

Quant i\ Angélina, elle ue casse rien, elle ne chante pas, elle ne rit pas, mais elle pleure à chaudes larmes.

Remarquant cette douleur, madame Larsondrix s'arrête; elle interroge sa fille, qui, entr'ouvrant l'immense tartan dans lequel elle est enveloppée, lui fait voir qu'elle n'a plus de taille et que son veuire a pris, sans que l'œil maternel s'en. soit aperçu, un développement excessif.

— Eh bien! quoi? s'écrie la mère d' Angélina, qui voudrait douter encore. — Ne devinez-vous pas que dans trois mois je serai comme vous... — Comme moi?... — Oui , comme vous, car, dans trois mois je serai une mère... Madame Larsondrix ne s'amuse pas à chapitrer sa fille. — Hélas! elle n'en a pas la force. — Elle pousse une clameur immense et tombe évanouie entre son chien , ses assiettes et son serin. Angélina s'agenouille près d'elle, lui tape dans les mains et, tout en sanglotant, elle se dit:

«Grosse infamie d'Auguste, va!... me mettre dans un état semblable juste au moment où j'allais être appelée à danser un pas seule!... Reviens me conter des bêtises,je te recevrai jj^' bien!... Et ma mère, ' ma pauvre mère qu" croyait pouvoirenfin s'acheter un chapeau roseavecdes plumes!

Qu'elle coure après maintenant ! Ah ! elle et moi nous sommes toutes deux — la femme la plus malheureuse de Paris! »

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