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CHAPITRE X

Le Calme plat.

(Esirtit des ilémoim dune femme de trente an*. )

Mon Dieu ! que les hommes connaissent mal le cieiir humain , eux qui croient que le hiiidieur consiste dans ral)>ence du malheur !

l.'alisence du malheur , — cette i 1^ ^^V^IlWli IjI f I borrihie négation, — cet aiïreux J;'! M^^fc TBil».lBl}")ii néant, — ce zéro double et triple ,

serait le bonheur? — Oh! la jolie chose qu'un bnnhi'ur eunuque I K Mais 5 ce compte les gardiens du *^ hareui du (iraud Seigneur seraient donc, des hommes î...

A ce compte, on pourrait soutenir qu'une femme qui n'est affligée d'.iucune infirmité, n'a rien à démêler ni avec le strabisme ni avec les établissements orthopédiques; une femme ornée de deux bias et de deux jambes, qui a les yeux convenablement fendus, un nez honnête, une petite bouche, une taille pas trop épaisse , le pied assez mignon , est une Vénus de Médicis!... ou encore qu'un luiis>iir, — un gueux d'huissier, pour parler comme Arnal, — s'ilacini| j>iedssix pouces, des cheveux bouclés, des dents blanches, et s'il n'est pas cxorbitamment cagneux, est aussi beau (jue l'Apollon du ilelvédère î — un huissier! Honte et profanation !

Non , le bonheur n'est pas cette chose absurde qu'on appelle le repos (le l'àme, le calme des sens: le bonheur n'est pas une sauce sans saveur, un mets où il n'y a ni sel, ni poivre, ni pinirnt. Le boidieur ne mérite ce nom qu'autant qu'il emporte la bouche; le bonheur, c'est un homard: essayez de le manger sans huile, sans vinaigre, surtout sans moutarde; et si celte chair insipide vous pl.iît, c'est que vous avez un estomac d'aiitruclie. — \lors mangez des cailloux, et dites (|ue les cailloux valent les trulfes! .\nlrefois j'ai coimu le bonheur, — le vrai! Il y a quinze ans de cela; j'étais une petite ouvrière en robes.

J'habitais une arriére-boutique très-enfumée, très-obscure, de la rue des Vertus, celte rue qu'on a nommée ainsi par antiphrase , at- Undii (ju'elle n'est peuplée que de vices.

Ma mère, — Auvergnate pur sang , qui exerçait dans cette noble rue l'honorable jjroli — sion de marchande de bois scié au jioids , — me recevait peu tendrement (piaiid je rentrais après neuf heures sonnées de mon atelier de couture.

Que me faisaient les réprimandes ei les calottes materni IlesT Je versais quelques larmes, et lo lendemain tout (tait oublié; car kC lendemain malin, au moment où, mon petit bon-

net mis bien en arriére, le nez au vent, je tournais le coin de la rue Saint-Martin, j'étais toujours assez heureuse pour apercevoir Adolphe, qui m'attendait patiemment en fumant son cigai-e. Puis je prenais son bras, puis nous choisissions lo chemin le plus long; puis nous achetions de la galette, (|ue nous dévorions à belles dents; il mordait dans mon morceau , je mordais dans le sien ; et nous faisions à |)eu de frais un repas délicieux.

Le soir, je retrouvais Adolphe à la porte de l'atelier; et quand il était par hasard possesseur d'une pièce de cent sous, nous montions en citadine en disant au cocher d'aller toujours tout droit ;

On nous nous permettions une première galerie aux Funambules, et nous applaudissions Debureau, qui depuis est devenu un quasi-grand homme, et qui alors n'avait que du talent;

Ou nous courions au Cirque-Olympique pour admirer avec quel sang-froid le cerf Coco se laissait tirer des coups de pistolet dans l'oreille. — Qn'esl-il devenu, ce pauvre cerf Coco?

Si la bourse d'Adolphe était k sec, — ce qui lui arrivait souvent, car je n'ai jamais connu une bourse plus lente à se remplir ei plus prompte a se vider, — nous ne nous affections pas pour si peu; notre pied léger nous conduisait hors barrière , et là nous cherchions des marguerites. Quand nous en avions chacun une, nous l'interrogions , chacim de notre côté , et nous lui demandions des nouvelles de notre amour réciproque.

La marguerite me répondait-elle que j'étais aimée, — je regardais Adolphe; — Aimée un peu, — je lui faisais la moue;

— Beaucoup, — je lui souriais de mon sourire le plus tendre;

— Passionnément, — je l'embrassais; — Pas du tout, —

oh! alors je boudais...

ma bouderie irritait Adolphe ; il se fâchait très-sérieusement , je me fâchais plus fort que lui, nousnousdisputionscinq minutes, nous nous racommodions. .. le plus longtemps possible.

A mon retour , ma mère me battait; et, quand j'avais été bien battue , je m'endormais en rêvant que j'effeuillais des marguerites , qui tontes me répondaient :

Pas du tout; que je me disputais avec Adol- — C'était - là du bonheur !

Un beau jour, Adolphe me planta là ; je le pleurai, et je pris Charges; — après Charles, vint Gustave; après Gustave, Ernest!... Mais que mon bonheur s'appelât d'un nom ou d'un autre, il était toujours vif, toujours neuf, toujours piquant; car il était entremêlé de hiuits et de bas, — de beaux jours et de lempêlcs , — de .serments d'amour et de scènes de jalousie. — Oh ! les scènes de jalousie de Charles! les emportements de Gustave! les fureurs d'Krnest! les larmes que tons ils me fiiisaient verser! les injures dont je les accablais! les ùteus que je leur faisais aux bras et partout! les coups d'oiiibrelle que je leur distribuais — quand à la promenade, au spectacle, au bal champêtre ils avaient l'air de regarder une antre fenuue que moi! — qu'il y avait dans tout cela de délices, de charmes et d'enivrement!!...

Oh ! ces cinq années de misères, qu'elles furent belles!... Moins belles cependant que mes cinq années de théâtre!!... Qui me rendra 1^; jour de mes débuts? J'avais vingt ans alors, je jouais mal; mais j'étais si jolie, que les cœurs tendres me pardonnaient d'eue mauvaise.

Certaiijs critiques disaient que je feiais mieux d'avoir un peu moins de beauté et un peu plus de talent. Ces critiques ne me dé-

plie et que..

l.\ FEMMi: l.A PLUS MALHEUREUSE Dr MONDE.

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Plaisaient pas, lant s'en faut ! Et quand d'une part on criait : u Bravo, Zcrliiie! » et que ile l'aiilri- on liuilait : « A Ims Zi'ilino! • cela me foucttdit li' .vaiig et j'cuis hcunusi' , mai» hciin-use! ! !,.,

lîi ce qu'il y cul do plus ailurahlc dans ma carrière ihriirale, c'est (lue, peudaiil les ciiui iuiuées (jue j'ai vécu sur les plaiiclies. je n'ai pas ilù un seul iiislaul ni'iliocre; — pas si sotte, uia foi! — Ou j'étais adiuiialile, ou j'étais siupide; ou l'on me jetait des couronnes , ou l'on mu criblait de sillKts. l'arfois même des projectiles, — cuit^uu iiun, — se luùlaieiit de la partie. Alors je rentrais c'iez inui la luurt dans l'ânic; je uiu tordais dans mon lit eu i riant

de toutes les forces de mes poumons : « Oli !

infâme, inlàinepublicl...»

Dans ces nuiis-là j'étais comme cet cnip*^''''-'"'' ^i"' souliailait que toutes les tète.i tlii peuple ne formassent (|u'uiie seule tète, aliii qu'il fût possible de les trancher toutes d'un seul et même coup. — J'aurais tenu le public entre mes dix ongles, que je l'aurais étranglé.

Puis le lendemain , comme l'aiïront de la veille m'avait mis le diable au coi'|)s, j'étais sublime, j'allai'i aux nues; on m'accablait de bravos, on m'ensevelissait sous les fleurs.

Oh! alors, j'aurais voulu serrer le public entre mes bras, le couvrir de mes liaisi-rs; j'aurais voulu me ro'iler à ses genoux et lui dire: » l'u es mou seigneur et mon maître, qu'ordoiuies-tu de ton esclave?... »

Ah! c'était 15 une vie noble et belle; car dans cette vie il y avait des émotions, — et des plaisirs donc! oh! des plaisirs de toutes les couleurs! — Aujoin-d'iiui une partie d'âne à Montmorency el un dîner sur riieihc adorableiiiiMit — mauvais. — Le lendemain, un cabinet pariicidiiT cluz Véfoiir — et des truffes à la serviette... (je les aimais alors ! ). — Puis le bal du jeudi au Rauel.igh , la fine puulrcdan.-e, les gardes municipaux auxquels ou faisait la nique en leur disant : <■ .Mais , gardes municipaux , mes amours , ce que

• je dausc là est très-licite; ce » n'est pas le cancan du tout...

»Oh! si je daii.sais le cancan, » vous feriez très-bien de me rap- » peler aux saintes lois de la pu- »deur. .. Mais entre ce que je

• danse et le cancan, il v a tout

• un monde... Tenez, je veux

• éclairer votre ignorance; regar- » dez bien. Voilà ce qu'on appelle

• le cancan, le vérita!)!e, l'uni- »que... O gaiih's municipaux, » ne confondez pas , je voii< prie,

• l'or avec le chrysocale : la loi

• ne permet pas le cancan or,

• elle tolère le cancan- du ysocale. »

Puis les amoureux qoi sont j ,|oui se battent en duel , déjeunent prodigieusement, mais ne^ se tuent jamais. — tt mille autres joies! !... — Taudis que n'aintenant... — Mainienant je suis une femme de trente ans, une feumie mariée, une femme <iue la considération entoure. — Mainienant je suis madame la barumie de diamuignelles!... je suis rj'lie, très-riche. — Maintenant je ne vais plus en oum:bi;s, — ces cliaiiuantes \oituics où tant de genoux piessaieut mes genoux , tant de pieds provo(iuaient mes

pied», tant d'yeux cherchaient mes yeux. — J'ai une voilure, j'ai des gens qui attendenl mes ordres ; j'ai un mari — qui n'est pas laid, qui n'isl jias vieux et tpii est bon,., mais bon au deli de l'idéal; un niaii qui, du malin au .soir, s'épuise ï deviner mes Vd'ux, à lire dans ma pensée, Il prévenir mes désirs; — un mari (pii m'adore , n'a jamais adoré, n'adorera jamais (|ue moi , — j'en ai la con\i( lion !

Un mari ipii n'est pas même jaloux, (|ui verrait l'univers entier me faire la cour et ne s'en épouvanterait pas; car il sait que je l'ainio , — le lâche !

je n'ai plus le tlroil de pleurer, plus le droit do m'irriier, plus le droit d'èire triste , car mes souhaits se réalikent avant même que j'aie aihe\é de les foriiuT.

Si au moins le hasard m'envovait un chagrin i — mais, non , rien 1

Quoi, toujoius un ciel serein! pas le plus pelit nuage! <Juoi, toujours ujic mer calipe! pas un soufllc de yeiit contraiie! pas même le clapotement des flots! Parioui, toujours le calme plat !

Et voilà cin<[ ans que cela dure, et cela menace de durei tout le reste de ma \ie!... Oh ! oh! pitié, iniin Dieu !... Le plus terrible de lous les lléaux, — l'ennui , — me stche , me brille , me consume... Pitié I...

Oh! mes chevaux, mes rentes, mes gens, ma baronnie, mon iiiaii, — mou mari que j'aime, — je doiiner.iis tout, — oui, tout! — pour qu'un jour encore il me fût permis de lu'appeler Zeiiine, de remonter sur les planches, de me reirouver eu face du public, de l'enicndre crier, rugir, s'enthousiasmer, applaudir, siffler, hurler d'un côté: — Vive Zcrline! El de l'autre:

— A bas Zerlinc!

Ou , — si vous aimez mieux m'accorder une autre faveur, mou Dieul faites que je redcviinne grisctle, et i qu'en ma présence j Adolphe, — Char- !

les, — Gustave — ou Ernest, ose regarder une autre femme!... Ou, — si tout cela n'est | is possible, mon Dieu! faites au mtiins (|ue mon mari me soit infidèle , et que je le surprenne aux pieds de ma rivale ! ! !

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