‹ L'étudiantChapitre 66 sur 243 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Z«e mari de la Portière.

uand la portière a un mari, c'est uil meuble de plus dans sa loge, et pas autre chose. C'est surtout dans le ménage de la portière que l'on peut dire que le sceptre est tombé en quenouille. Le pauvre mari est un être |)uremcnt passif, auquel personne de la maison ne fait attention, et si on l'appelle portier, c'est uniquement parce qu'il est le mari de la pûrlicrc.

Être remuant, bavard et tatillon, c'est le secret de beaucoup de gens qui veulent paraître importants; c'est surtout le secret de la portière, cl c'est ainsi qu'elle a mis de bonne heure son m.iri dans sa dépendance en lui faisant croire à sa supériorité féminine; aussi le bonhoinnic est-il le irès-hutnble valet de sa femme et ne

LJllI.IDrilLiJLK POUR Hinr.

parlc-l-il de son t/iousf qu'avec une rosprclucusc déférence. i.c mari de la poriière a un état: on ne pcnt pas dire nn clat ))uelronqiie; car il esl toujours tailleur en habits excessivement liout, ou cordonnier en chaussures excessivement peu neuves. La tasquetie .sur le coin de l'oreille et le tablier de toile ou de cuir devant lui, il vous restaure lentement un pantalon ([ui voit le jour ou une botte qui prend l'air. Une planche sur deux étais, placée dans un coin de la loge, voil."! son uni\ers; ce n'est que là qu'il est chez lui; tout le reste du logement appartient à sa femme; et si ce n'est qu'ils ne sont pas .séparés par une cloison cl (pi'ils prennent ensemble leurs repas, ils vivent aussi étrangers l'un îi l'autre que deux voisins du même palier.

La portière a des intimes dans la maison ; le ]iorticr n'en a pas. D'abord, c'est que l'Iuminic est moins cancanier que la femme, et puis le portier regarde un domestique comme au-dessous de lui, et vice versa. Parce (jue le domestique a le droit de se faire tirer le cordon à chaque heure du jour, il considère le portier

comme étant à son service, et le portier, de son côté, affecte un dédain superbe pour ce qu'il. appelle ta domesticité.

Ce brave prolétaire , n'ayant à la disposition de ses volontés ni le jour ni la nuit, se croit de bonne foi un homme libre, un citoyen intlépcndant , et cela parce qu'il ne s'assied pas sur le siège d'une . voiture , qu'il ne se lient pas debout derrière et qu'il ne sert pas à table.

Que, du reste, si pour quelques sous il va courir les quatre coins de la ville ou s'il nelloie vos chaussures , c'est qu'il le veut bien , car il est libre.

J'ai vu un jour un singulier exemple des idées d'indépendance du portier. Dans presque toutes les loges, vous trouvez sur la cheminée une pendule d'albâtre ou un cartel d'acajou, et, de chaque côté , comiue accompagnement obligé , le buste en plâtre de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau. J'avais un portier sur la cheminée duquel ne se trouvait que le buste de Jean-Jacques. Étonné de ne pas voir en regard son inséparable, je lui en demandai la raison : » M. de Voltaire , me dit-il , ne me parlez -pas de cet hommc-ià: il a sacripc au pouvoir. »

Le mari de la portière est cependant chargé d'un service dans la maison: sa femme a assez de confiance en lui pour le charger de fendre le bois qui doit alimenter son poêle, de tirer de l'eau au puits et de frotter les escaliers. Tout cela doit être fait le matin, pendant que la portière s'occupe de son ménage, de sa toilette et de ses pensionnaires; ensuite le mari doit prendre place sur son établi et ne plus s'occuper de rien que de sa besogne. C'est sa femme qui fait voir les apparienienis, qui reçoit le denier à Dieu, le remboursement des [wrts de lettres, le sou pour livre, les étrennes. Le mari n'a pas la disposition de la bourse et ne connaît jamais le détail des finances du ménage. Même ce qu'il gagne, lui, avec son aiguille ou son tranchet, est palpé par sa femme, qui lui donne ensuite pour son dimanche ce qu'elle juge convenable.

Mais le mari de la portière est essentiellement ivrogne, et celle passion ne s'accommode pas des précautions économiques de sa femme. Par bonheur, il est toujours au mieux avec le marchand de vin , chez lequel il a pcrpéluellement un compte ouvert. Il l'entretient tant bien que mal en donnant de temps à autre des à-compte, quand il a pu souiller à la bourgeoise le prix d'une commission ou recevoir à son insu le prix d'un raccommodage , ou vendre le vieux chapeau ou le vieux pantalon que lui aura donné un locataire. Mais les ù complc payés n'étant pas en proportion avec

le nombre des canons absorbés, le marchand de vin s'impatiente et

menace le mari de la |)ortière d'aller réclamer à' sa femme ce qui lui est dii. Celle menace rend lo pauvre homme sobre pendant vingl - quatre heures; mais le lendemain il rcconsovime de plus belle. Vient enfin le moment où le marchand de vin met son terrible projet à exécution. Alors il faut voir la portière; elle csl belle, elle csl sublime : c'est une reine outragée, c'est une lionne à laquelle ou a enlevé ses lionceaux , c'est un rat de l'Académie ro\aIe de musique abandonné par un de SI s protecteurs , en uu mot c'est le beau idéal de la fureur. Mais il faut payer; — et quand la portière a suffisamment ccuraé, convenablement écrasé de son regard et de sa parole son pauvre mari qui se tient là, droit et bêle, sans trouver un mol, elle ouvre la grande armoire de noyer , pièce principale de son anicnbltmenl , en lire un vieux sac de cuir , et satisfait le créancier, en accompagnant chaque pièce qu'elle lire de son épargne d'une exclamation dans ce goût: » Vieux pochard!.. vieux sac à vin!... vieux liche-à-mort!... Tiens! tu mourras sur l'échafaud... oui, tu y mourras, et j'irai t'y voir encore! »

Le mari de la portière ne peut pas même faire montre de volonté pour ce qui le

concerne le plus indivi- p \ \\\y [ij

duellement ; ainsi c'est " ^ '• '

sa femme qui lui donne du linge blanc quand elle juge à propos qu'il en change ; c'est elle qui lui ordonne de mettre tel pantalon plutôt que tel autre; et il faut bien qu'il se soumette, car il n'a la clef d'aucune serrure. La seule chose qu'on laisse à sa libre disposition , parce qu'on sait qu'il en fait peu usage , c'est le pot de grès dans lequel le porteur d'eau verse chaque matin la consommation de la journée.

Page 1