CHAPITRE V
Tribulations.
e temps immémorial , le portier a été en butte aux plaisanteries et aux mystifications des gamins, des loustics et des désœuvrés. Il n'est pas, dans la création, excepté l'épicier, d'être auquel on ail fait plus de farces , joué plus de tours. J'en ai cherché la raison sans pouvoir la trouver. Peutêirc bien est-ce que
LA PORTIEUI-,
chacun, à quelque position qu'il apparlionnc, ayant ii rcpioulicr à son poi lier quelque uu^cliauic action, est bien aise de se venger sur quel(|iK's-uns des méfaits du sien.
Ou a loii;;ttMnps parlé de nlle plaisanterie faite, il y a plus de quinze ans, à un portier chauve auquri ou alla demander de ses cheveux. Cette farce fut attribuée alors et depuis hradmiuisirateur actuel de l'un de nos déparlenienis, qu'un journaliste qui ne l'avait TU que dans ses hons moinenls avait surnommé l'honune le plus gai de France. Mais il n'y fut poiu' rien, pas |>lus dans eellr-là que dans beaucoup d'autres ([u'im a mi>es sur sou compte; car l'homme le plus gai de l'rance fut pendant dix ans l'édiieur responsable de tout l'esprit et de toute la gaieté de ses amis. I.a plaisanterie dont s'a;;it fut imaginée et faite par un jeune iiomme qui n'était l\ celle ép )([uo (]u'un farceur, et ipii, comme une douzaine d'autres, est de\euu le plus fécond et le plus spiriiuel de nos romanciers. Il est surtout comm comme auteur de quelques romans maritimes qui l'ont fait surnommer, parles gens du métier, le marin d'eau douce.
Or, notre iionune, jeune homme, rentrait un jour ciiez lui, les bras ballants, ne pensant à rien , lorsqu'il avise , rue de la Clliaussée-d'Aiilin , un porlier magnifiquement chauve, qui prenait le frais sur le devant de sa loge. Le jeune houniie se présente fort poliment et en ôlaut son chapeau ; le portier rentre dans sa niche rccevoircct honnête visiteur, et celui-ci, avec le plus grand sérieux du monde, lui dit: Portier, donne-mol de les cheveux ou dix sousl \o\\l\ la phrase textuelle, je puis eu garaniir l'exactitude , car j'ai assisté h la naissance de cette mystification, qui s'est prolongée si longtemps.
Le bonheur voulut que ce. porlier fût un imbécile qui , au lieu de rire de cette demande saugrenue, se fâcha et s'emporta en invectives conire son iulerlocuteur. Le jeune homme se sauva alors en riant comme un fou, et, au lieu de rentrer chez lui , alla chez un de ses amis, peintre célèbre, auquel il raconta sa scène avec le portier. Tout l'atelier éclata de rire , et promit d'aller renouveler, près du portier, la démarche qui avait été si mal accueillie. En effet, chaque jour, le pauvre homme était assailli de demandes de ses cheveux. On variait la formule : l'un disait : « Portier, veux-tu me donner de tes cheveux pour me faire une bague ? •>
Un autre : « Portier, je voudrais avoir un bracelet en cheveux; je viens le prier de me donner des tiens? ■>
Un troisième : « Porlier, je voudrais bien posséder de tes cheveux pour en faire faire un cordon à suspendre ma montre. »
Un quatrième : « Portier, donne-moi de tes cheveux pour rassortir ma perruque. »
Etc., elc, etc.
Un autre jour, on va chez un marchand de cheveux en gros, et
on lui demande s'il vou- -n;;CiCP,'^° ,î(S>- drait s'arranger d'une forte et belle partie de cheveux qui est à vendre.
Sur sa réponse affirmative , on lui donne l'adresse, rue delà Chausséc-d'Antin, et on lui dit de s'adresser au portier, cliez lequel la marchandise est déposée. L'acheteur sort , plein de confiance , arrive chez le portier, et lui dit : » Monsieur, je viens pour les cheveux que vous avez à vendre. » Le malheureux entre en fureur, et veut sauter à la gorge du marchand, qui se sauve, croyant a\oir affaire h un fou.
La mystification durait depuis près de deux ans ; tout ce que Paris i enferme de jeunes gens, les ateliers, les écoles, les habitués des théâtres, avaient successivement élé demander des cheveux an
portier de la rue de la Chaussée-d'Antin. Le malheureux avait lini par croire qu'il y avait Ih-dessous quelque machination infernale, et que l'on en voulait à ses jours. Il s'élait façonné un bâton gros et court qu'il avait sans cesse près de lui , et avec le(piel il s'était promis d'assommer, ni plus ni moins, le iiremiertpii vicjidrait encore le harceler. On avait, dès lon8teni|is , épuisé toutes les variantes de la plaisanterie, et le portier commençait h respirer un peu, lorsque celui (pii le premier avait fait la farce, voulut aussi l'avoir faite le dernier. Voici donc ce fpi'il imagina : il \a trouver un de ses amis, peintre studieux, prescjue toujours en voya;;e, peu farceur de sa nature, et pas du tout au courant des excentricités de la jeunesse de celle époque. «Je viens, lui dit-il, te demander un service. Il s'agit d'une démarche importante pour moi , délicate en elle-même , et pour hupu'lle il me faut quel(|u'un de sûr et de discret. — Parle, lui ré|iond l'arlisle , je suis tout i toi. — Voici ce que c'est : J'avais eu le bonheur de plaire à une demoiselle qui appartient à une fauiille très-riche ; nous étions au mieux ensemble, mais ses parents veulent la marier ; il faut nous séparer, je ne puis plus la voir. Mais avant de me quitter pour jamais, elle m'a promis une boucle de ses cheveux ; elle doit la laisser entre les mains du porlier dont nous avions acheté le silence. Je ne veux pas aller moi-même la chercher; je craindrais d'être vu, elj'ai compté
sur toi pour cette tî j (1 I mission de confian-
~^— J . ce. — Tu as fort
bien fait. — Tu te présenteras chez le portier, et tu lui diras tout bonnement : " .le viens pDur les cheveux en question. « Il saura ce que cela veut dire. »
L'artiste s'em presse de sortir avec son ami, qui doit l'atlendrc au coin de la rue la plus voisine, et il entre chez le porlier, où il fait sa demande dans les termes qui lui ont été prescrits. A peine si on le laisse achever !
Quand il a rejoint son ami, il lui fait part de la réception aimable qu'on lui a faite. • Nous aurons été trahis, dit celui-ci, et le portier, dans la crainte de perdre sa place , se sera tourné contre nous. — C'est probablement cela, » répond naïvement l'arlisle.
Le portier, ainsi qu'il l'avait dit, crut que la conspiration recommençait, et, depuis celte époque, il a disparu de sa loge. Qu'est-il devenu î On m'a assuré qu'il était devenu fou.
Un portier dont la figure respirait la candeur et la bonhomie voit un jour entrer chez lui un jeune homme qui , après avoir salué, prend une chaise , s'assied , offre au maître du lieu une priscdc tabac, et entame ainsi la conversation :
« Vous êtes bien ici.... C'est peutêtre un peu pelil, mais c'est coin mode; et puis le jourcït beau.
— Mais, oui , monsieur, nous ne sommes pas trop mal.
— Qu'esl-ce ipio vous racconniUKleï làî une redingote, je crois?
inni.ioTiifcouE poup, ninr,
— Niiu , iiioiKsieur, c"i'sl (iii lialiii.
— Ali! oui, c\'A un li;il)i!.... un lubit niairon, o Silence (le (luelcjui'S insiinits.
I.e jiunc lionune lepmianl la parole : — .. Croyez-vous qu'il fera beau demain?
— Iluni ! huai ! je ne sais pa» trop.... le vtnl souille ihi uuuivai;, cûlé. m puis , hier soir la lune élail loule barbouillée....
— De quel pajs èles-vniis?
— De Tours eu Touraine.
— J'y ai passi:-... rliaruiaiit pays, le jardin de la France, des «lies, des rhamps... et puis des pruneaux; aii ! vous Oies de Tours T
— En Touraine, oui, monsieur.
— Quel âge pouvez-vous bien avoir? (.inqunntc, riiiquantcdcux ans!
— J'en aurai cinquanie-irois \icnne la Sainl-.Martin.
— Eb bien ! vous ne les paraissez pas
— Oh ! vous Oies bien bon.
— Non, vraiment.., vous pouvez hardiment cacher six boas iDoi-s. »
Nouveau silence plus prolongé que le premier. Le jeunç boiuine reprend de nouveau la parole : — <. Etcs-vous marié? — Oui, monsieur. — Y a-l-il ioiij^lemps? — V'Ià vinj'tdeux ans. — Et avez-vous des enfants? — Non, monsieur... Ahcà! mais voilà une heure que vous êtes lîi à me faire des questions, à me parler d'un tas de balivernes... Qu'est-ce que vous me voulez en iléfinili/'.^ — yU U)\\ portier, vous iiles bien malhonnête, toimnent! vous faites écrire au-dessus de voire porte : Parlez au ■porikr... moi j'entre, je vous parle, je me donne toutes les peines du monde pour soutenir la conversation , et voilà comme vous nien récompensez!... Vous ne savez pas vivre, portier!... «
i:t le jeune homme sort , laissant le pauvre portier confondu, ébahi. Ln aulre jeune homme, ennemi des jwrtiers, avait remarqué , rue de l'Odéon , un de ces braves iu'lustriels dont la chambre à coucher avait été pratiquée dans une soupente. Un vasistas était à ^ ^ ,, la tête de son lit, et c'était
/ /^ ■ ", pai' là qu'il regardait lors-
qu'on frappait à la porte passé minuit. Il allongeait par celte lucarne son chef orné d'un bonnet de coton , et s'informait du nom du retardataire. Chaque nuit, en rentrant chez lui vers deux henies du matin, le jeune homme frappait à la porte confiée à ce brave concierge; et dès que ce dernier passait sa tète par le va.sislas, l'autre, h l'aide de sa canne 5 laquelle il avait ajusté un crochet ad hoc, hariwnnait le bonnet de coton du malheureux portier. Ce petit manège se renouvela dix nuits de suite; et toujours le pauvre cerbère s'y laissa prendre ; cir, en même temps que la défiance se glissait dans son esi)rit , il craignait de laisser h la porte un locataire de la maison. Enfin il fil le onzième jour ce qu'il aurait dû faire le second : H ôia son bonnet au moment de risrpicr sa télé J par la lucarne, et ce moyen bien simple mit fin h une plaisanterie infiniment trop prolongée.
Nous n'en Unirions pas si nous entreprenions do raconter toutes les farces dont les portiers ont été victimes , et dont ils prennent soin, du reste, de se venger, et au delà, sur les locataires qu'ils peinent fiire endiabler.