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CHAPITRE Xin

La &lle de la Portière.

I'aycz pour ((iie la fille de la portiùre se iiiimine Louise ou Marie , comme la fille d'un pn'lri on d'im académicien. Fi donc! c'oî-t d'nn lion iMo commun. La fille de la porlière s'ap|nllc Amanda, Itosalùa, Giorijina, AngiHina, Pamcla, toujours un nom en .\ , pris dans le roman favori de sa très-lioiiorée mère. Voilh (pii est distingué! avec un nom comme celui-là, imc jeune fille peut arriver à tout.

La fille de la porlière est une petite personne fort insupportable: cl il serait dillicile qu'il en fi1t autrement, d'après la façon dont elle a été élevée. Dès qu'elle est en âge de comprendre (jnekine ciiose , sa mère sème dans sa jeune tète des idées d'orgueil et de grandeur, au milieu desquelles éclatent des paroles de rogrel et d'inimilialion sur l'élat auquel les événements ont réduit la pauvre femme. La pi tite l'améla grandit ainsi avec la conviciion qu'elle n'est pas à sa place , et que tôt ou tard elle retrouvera le niveau qui doit être le sien.

Sa position dans la maison contribue encore h développer, chez la fille de la portière , des |)ensées d'avenir. Pour peu qu'elle soit gentille, les locataires l'accablent de care?si?s : les uns par affi-clion, parce qu'ils aiment les enfants; les autres pour se mettre bien avec la portière. Les mamans la font venir pour jouer avec leurs petites Dlles; elles s'en servent comme d'une poupée, lui arrangent les cheveux, lui mettent des rubans, lui essaientdcs bonnets, et répètent à chaque instant : <■ ICst-elle jolie comme cela ! » Juii^nez à ces compliments, à ces caresses, les pnrolesde la porlière et la coquetterie innée chez les femmes de toutes classes, et élonncz-vous, après cela , que la fille de la portière devienne en fort peu de temps une petite sotte et une petite chipie.

La lille de la portière fait du tort au merle et h la chatte ; Paméla àC'lrôm; Mo uni oiilie ou Jacquot. L'une n'a son mou, l'autre son chènevis que qu iid ma'Ieinoiselle Paméla a ses rôties et son café. Les conversations avec l'oiseau sont plus rares, les rons-rons du minet .«ont moins souvent provoqués : il faut blanchir la robe de Paraéla , tuyauter la collerette de Paméla , cirer les souliers et les

socques de Paméla ; il faut que la pauvre petite aille bien vite à la répétition.

Car voilh l'ambition qui troiib!e le sommeil de toutes les portières : faire de leur fille une actrice , une chanteuse surtout! C'est, pour la portière , ce qu'un bâton . de maréchal est pour un soliL dat, ce qu'un ])ort(feuille est pour un commis. De 2S> bonne heure , tous les efforts de la porlière sont dirigés vers ce but iniiqiie :

faire entrer sa fille au Conservatoire, et presque toujours elle y prvirnt. V.n effet, parmi les habitants nombreux et divers qui se succèdent en dix ou douze ans dans la uiaisiui, il serait fort extraordinaire qu'il ne se rencontrât pas quelque artiste , quelque ami d'artiste, quelr|ue prTsonnagc inlluent auprès d'un pouvoir quelcoïKpie. Kniin, les importunilés maternelles ont triomphé de tous les (ibstarlcs: Paméla est élève du (ionserxaloire, confiée aux soins Labdes de l'anseron ou de madame Uamorean.

Dès ce jour s'opère (\\^i la fille de la portière ime transformation

complète; la chrysalide est devenue un brillant papillon. La robe de mousseline de laine a remplacé la robe de toile; le bonnet a fait place au chapeau , le tartan au cachemire français ; Paméla a des brodequins vernis , des gants jaunes et une ombrelle.

Quelques-unes de ces jeunes élèves, n'ayant pas été douées par la nature d'une voix suffisante, se contentent d'étudier tout simplement la tragédie et d'aspirer h détrôner mademoiselle Rachcl!

Aussi passent-elles la journée h se draper dans un tartan rouge qui simule pour l'instant la pourpre impériale , et un vieux couteau de cuisine devient un superbe poignard , — qui leur sert b égorger... Piacine et Corneille !

Le moral n'a pas subi une métamorphose moins entière : la fille de la portière adressait un tonjour et un petit sourire aux bonnes de la maison ; l'élève du Conservatoire ne doit pas les honorer d'un regard: quelquefois, quand sa mère n'était pas là, la fille de la portière tirait elle-même , de sa main à elle , le cordon de la porte cochère; l'élève du Conservatoire rougirait de descendre à un détail si bas; si la portière n'est pas là, tant pis pour qui frappe; on attendra , bien certainement elle n'ira pas mettre sa main blanche et gantée , faite pour baisser les stores d'un landau , en contact avec le cordon gras et puant d'une loge de porlière... quelle horreur!...

La pauvre enfant croit déjà tenir le sceptre de Sémiramis, avoir ceint le diadème de Didon.

Depuis que Paméla est au Conservatoire, la portière ne tarit pas sur son talent et sur SCS succès.

Il faut, de toute nécessité, que vous vous arrêliez devant sa loge pour écouter ses joies et ses doléances : ses joies du brillant avenir promis à sa fille, ses doléances des injustices auxquelles elle est en butte.

« Figurot-vous, ma brave dame, qu'elles sont toutes jalouses d'elle! Ces dames de l'Opéra en sèchent sur pied , quoi ! elles n'avaient pourtant pas besoin de cela, les pauvres femmes.... On ne la fait presque plus travailler. . . on veut empêcher qu'elle débute. . . i^ladame Sole (Stoitz) a dit qu'elle s'en irait si on donnait un rôle à Paméla... Madame Desrues (Dorus) a dit la même chose. .. Elles sont toutes comme des enragées.... quelle petitesse!... Mais Paméla dit qu'elle se moque pas mal de la cabale... qu'elle débutera malgré tout le monde et qu'elle les enfoncera toutes... Ah! dame, c'est que si Paméla a une belle voix , elle a pour le moins une aussi bonne tête. »

Varier cette petite diatribe et faire des laits de poule à sa fille , voilà désormais la seule occupation de la porlière.

Ayant voué sa vie au culte de sa fille , la portière pourrait raisonnablement compter sur un peu de réciprocité ; mais il n'en est point ainsi. Paméla aime sa mère, elle l'aime même beaucoup, par égoïsme, comme on aime un être dévoué auquel on peut imposer tous ses caprices ; mais elle la respecte fort peu. Elle ne néglige aucune occasion de l'envoyer promener; et comme le Conservatoire, s'il peut corriger les défauts de la voix, ne redresse pas les vices de l'éducation, elle le fait en termes un peu trop... pittoresques : Qu'est-ce que tu me clianics?. .. tu ne sais ce que tu dis?... Eh hul tu m'embêtes!... ' Et la bonne femme se contente de répondre : « Paméla , si tu cries comme ça , tu ne pourras pas chanter ton grand air. »

Enfin Paméla a fini son temps d'épreuves. Mais , hélas ! si le Conservatoire peut perfectiomier, il ne lui a pas été donné de créer, et toutes les leçons, tous les elforls du professeur n'ont pu assouplir cette voix revêche, remettre dans le ton des cordes fausses.

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