‹ L'étui de nacre; 106th edChapitre 10 sur 11 · LE JONGLEUR DE NOTRE-DAME · texte numérisé non relu

LE JONGLEUR DE NOTRE-DAME

Aa temps du roi Louis, il y avait en France on pauvre jongleur, natif de Compiègne, nommé Barnabe, qui allait par les villes, faisant des tours de force et d'adresse.

Les jours de foire, il étendait sur la place publique un vieux tapis tout usé, et, après avoir attiré les enfants et les badauds par des propos plaisants qu'il tenait d'un très vieux jongleur et auxquels il ne changeait jamais rien, il prenait des attitudes qui n'étaient pas naturelles et il mettait une assiette d'étain en équilibre sur son nez. La foule le regardait d'abord avec indifférence.

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Mais quand, se tenant sur les mains la tête en bas, il jetait en l'air et rattrapait avec ses pieds six boules de cuivre qui brillaient au soleil, ou quand, se renversant jusqu'à ce que sa nuque touchât ses talons, il donnait à son corps la forme d'une roue parfaite et jonglait, dans cette posture, avec douze couteaux, un murmure d'admiration s'élevait dans l'assistance et les pièces de monnaie pieu vaieat sur le tapis.

Pourtant, comme la plupart de ceux qui vivent de leurs ta»ents, Barnabe de Complègne avait grand'peine à vivre.

Gagnant son pain à la sueur de son front, il portait plus que sa part des misères attachées à la faute d'Adam, notre oère.

Encore, ne pouvait-il travailler autant qu'il aurait voulu. Pour montrer son beau savoir, comme aux arbres pour donner des fleurs et les fruits, il lui fallait la chaleur du soleil et ja lumière du jour. Dans l'hiver, il n'était plus qu'un arbre dépouillé de ses feuilles et quasi mort. La terre gelée était dure au jongleur. Et, comme la cigale dont parie Mario de France, il souffrait du froid et de la faim

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dans là mauvaise saison. Mais, comme il avait le cœ;v simple, il prenait ses maux en pa-

>ce.

Il n'avait jamais réfléchi à l'origine des richesses, ni à l'inégalité fies conditions humaines. Il comptait fermement que, si c« monde est mauvais, l'autre ne pourrait manquer d'être bon, et cette espérance le soutenait Il n'imitait pas les baladins larrons et mécréants, qui ont vendu leur âme au diable. Il ne blasphémait jamais îe nom de Dieu; il vivait honnêtement, et, bien qu'il n'eût pas de femme, il ne convoitait pas celle du voisin, parce que la femme est l'ennemie des hommes forts, comme il apparaît par l'histoire de Samson, qui est rapportée dans l'Écriture.

A la vérité, il n'avait pas l'esprit tourné aux désirs charnels, et iî lui en coûtait plus de renoncer au brocs qu'aux dames. Car, sans manquer à la sobriété, il aimait à boire quand il faisait chaud. C'était un h-jmme de bien, craignant Dieu et très dévot h la sainte Vierge.

Il ne manquait jamais, quand il entrait dans une église, de s'agenouiller devant 1 imag

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d? la. Mère de Dieu, et de lui adresser cette prière :

t Madame, prenez soin de ma vie jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu que je meure, et quanu e serai mort, faites-moi avoir les joies du Us. »

Or, an certain soir, après nne jonrnée de plaie, tandis qu'il s'en allait, triste et courbé, portant sous son bras ses boules et ses couteaux cachés dans son vieux tapis, et cherchant quelque grange pour s'y coucher sans souper, il vit sur la route un moine qui suivait le môme chemin, et le salua honnêtement. Comme ils marchaient du même pas, ils se mirent à échanger des propos.

— Compagnon, dit le moine, d'où vient que vous êtes habillé tout de vert? Ne serait-ce point pc*ur faire le personnage d'un fol dans quelque mystère?

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— Non point, mon Père, répondit Barnabe. Ta! que vous me voyez, je me nomme Barnabe, et je suis jongleur de mon état. Ce serait le plus bel état du -monde si on y mangeait tous tes jours.

— Ami Barnabe, reprit le moine, prenez garde à ce que vous dites. Il n'y a pas de plus bel état que l'état monastique. On y célèbre les louanges de Dieu, de la Vierge et des saints, et la vie du religieux est un perpétuel cantique au Seigneur.

Barnabe répondit :

— Mon Père, jd confesse que j'ai parlé comme un ignorant. Votre état ne se peut comparer au mien et, quoiqu'il y ait du mérite à danser en tenant au bout du nez un denier en équilibre sur un bâton, ce mérite n'approche pas du vôtre. Je voudrais bien comme vous, mon Père, chanter tous les jours l'office, et spécialement l'office de la très sainte Vierge, à qui j'ai voué une dévotion particulière. Je renoncerais bien volontiers à l'art dans lequel je suis connu, de Scissons à Beauvais, dans plus de six cents villes et villages, pour embrasser la vie monastique.

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Le moine fut touché de la simplicité du jongleur, et, comme il ne manquait pas de discernement, il reconnut en Barnabe un de ces hommes de bonne volonté de qui Notre- Seigneur a dit : « Que la paix soit avec eux sur la terre ! » C'est pourquoi il lui répondit :

— Ami Barnabe, venez avec moi, et je vous ferai entrer dans le couvent dont je suis prieur. Celui qui conduisit Marie l'Égyptienne dans le désert m'a mis sur votre chemin pour vous mener dans la voie du salut.

G'e3t ainsi que Barnabe devint moine. Bans le couvent où ii fut reçu, les religieux célébraient à l'envi le culte de la sainte Vierge, et chacun employait à la servir tout le savoir et toute l'habileté que Dieu lui avait donnés.

Le prieur, pour sa part, composait des livres qui traitaient, selon les règles de !a scoiaslique, des vertus de la Mère de Dieu.

Le Frère Maurice copiait, d'une main savante, ces traités sur des feuilles de vélin.

Le Frère Alexandre y peignait de fines miniatures. On y voyait la Reine du ciel, assise sur le trône de Salomon, au pied duquel veillent quatre lions autour de sa tête nimbée

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voltigeaient sept colombes, qui sont les sept dons du Saint-Esprit : dons de crainte, de piété, de science, de force, de conseil, d'intelligence et de sagesse. Elle avait pour compagnes six vierges aux cheveux d'or: l'Humilité, la Prudence, la Retraite, îe Respect, la Virginité et l'Obéissance.

 ses pieds, deux petites figures nues et toutes blanches se tenaient dans une attitude suppliante. C'étaient des âmes qui imploraient, pour leur salut et non, certes, en vain, sa toute-puissante intercession.

Le Frère Alexandre représentait sur une autre page Eve au regard de Marie, afin qu'on vît en môme temps la faute et la rédemption, la femme humiliée et la vierge exaltée. On admirait encore dans ce livre le Puits des eaux vives, la Fontaine, le Lis, la Lune, le Soleil et le Jardin clos dont ii est parlé dans le cantique, la Porte du Ciel et la Cite de Dieu, et c'étaient là des images de la Yierge.

Le Frère Marbode était semblablemeut un des plus tendres enfants de Marie.

H taillait sans cesse des images de pierre

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en sorte qu'il avait la barbe, les sourcils et les cheveux blancs de poussière, et que ses yeux étaient perpétuellement gonflés et larmoyants; mais il était plein de force et de joie dans un âge avancé et, visiblement, la Reine du paradis protégeait la vieillesse de ;oji c-nfant Marbode la représentait assise dans une chaire, le front ceint d'un nimbe à orbe perlé. Et il avait soin que les plis de la robe couvrissent les phds de celle dont le prophète a dit : « Ma bien-aimée est comme an jardin clos. j>

Parfois aussi il la figurait sous les traits d'un enfant plein de grâce, et elle semblait dire: « Seigneur, vous êtes mon Seigneur! — Dix% de ventre matris meœ : Deus meus es tu. » (Psalm. %1, 41.)

Il y avait aussi, dans le couvent, des poètes, qui composaient, en latin, des proses et des hymnes en l'honneur de la bienheureuse vierge Marie, et môme il s'y trouvait un Picard qui mettait les miracles de Notre-Dame en langu9 vulgaire et en vers rimes.

Voyant an te! concours de louanges eî une si beiie moisson d'oeuvres» Barnabe se lamentait de son ignorance et de sa simplicité.

— Hélas, soupirait-il en se promenant seul dans le petit jardin sans ombre du couvent, je suis bien m al heureux de ne pouvoir, comme mes frères, louer dignement la sainte Mère de Dieu à laquelle j'ai voué la tendresse de mon ceiiUf . Hélas ! hélas ! je suis un homme rude et sans art, et je n'ai pour votre service, madame la Vierge, ni sermons édifiants, ni traités bien divisés selon les règles, ni fines peintures, ni statues exactement taillées, Ri

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vers comptés par pieds et marchant en mesure. Je n'ai rien, hélas ! •

H gémissait de la sorte et s'abandonnait à la tristesse. Un soir que les moines se récréaient en conversant, il entendit l'un d'eux conter l'histoire d'un religieux qui ne savait réciter autre chose qu'Ave Maria. Ce religieux était méprisé pour son ignorance ; mais, étant mort, il lui sortit de la bouche cinq roses en l'honneur des cinq lettres du nom de Marie, et sa sainteté fut ainsi manifestée.

En écoutant ce récit, Barnabe admira une fois de plus la bonté de la Vierge ; mais il ne fut pas consolé par l'exemple de cette mori bienheureuse, car son cœur était plein de rèle et il voulait servir la gloire de sa dams qui est aux cieux.

Il en cherchait le moyen sans pouvoir le trouver et il s'affligeait chaque jour davantage, quand un matin, s'etant réveillé toutjoyeux.il courut à la chapelle et y demeura seul pendant plus d'tme heure. Il y retourna l'après dîner.

Et, à compter de ce moment, il allait chaque jour dans cette chapelle, à l'heure où elle était déserte, et il y passait une grande partie du

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temps que les autres moines consacraient aus: arts ïioeraux et aux arts mécaniques. Il n'était plus triste et il ne gémissait plus.

Une conduite si singulière éveilla la curiosité des moines.

On se demandait, dans la communauté; pourquoi le frère Barnabe faisait des retraites si fréquentes.

Le prieur, dont le devoir est de ne rien ignorer de la conduite de ses religieux, résolut d'observer Barnabe pendant ses solitudes. Un jour donc que celui-ci était renfermé, comme ' à son ordinaire, dans la chapelle, dom prieur vint, accompagné de deux anciens du couvent, observer, à travers les fentes de la porte, ce qui se passait à l'intérieur.

Ils virent Barnabe qui, devant l'autel de la sainte Vierge, la tête en bas, les pieds en l'air, jonglait avec six boules de cuivre et douze couteaux. Il faisait, en l'honneur de la sainte Mère de Dieu, les tours qui lui avaient valu le plus de louanges. Ne comprenant pas que set homme simple mettait ainsi son talent et son savoir au service de la sainte Vierge, les deux anciens criaient au sacrilège.

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Le prieur savait que Barnabe avait l'âme innocente; mais il le- croyait tombé en démence. Ils s'apprêtaient tous trois à le tirer vivement de la chapelle, quand ils virent la mainte Vierge descendre les degrés de r&ateî pour venir essuyer d'un pan de son manteau bleu la sueur qui dégouttait du front de son jongleur.

Alors le prieur, se prosternant le visage contre la dalle, récita ces paroles :

— Heureux les simples, car ils verront Dieul

— Àmenl répondirent les anciens en baisant la terre.

A M. Jt«a-Praaçois Jiladé, d'Age», la s scribe pieox », qai a rectieiailâico&tai popohtirea ée la Gascogne.

Voici ce que le sacristain de l'église Sainte- Eulalie, à la Neuville-d'Aumont, m'a conté sous la treille du Cheval-Blanc, par une belle soirée d'été, en buvant une bouteille de vin vieux à la. santé d'un mort très à son aise, qu'il avait le matin même porté en terre avec honneur, sous un drap semé de belles larmes d'argent.

— Feu mon pauvre père (c'est le sacristain qui parle) était de son vivant fossoyeur. Il avait l'esprit agréable, et c'était sans doute un effet de son état, car on a remarqué que les personnes qui travaillent dans les cimetières

sont d'humeur joviale. La mort ne les effraye point : ils n'y pensent jamais. Mot qui vous parle, monsieur, j'entre dans un cimetière, la nuit, aussi tranquillement que sous la tonnelle du Cheval-Blanc. Et si, d'aventure, je rencontre un revenant, je ne m'en inquiète point, par cette considération qu'il peut bien aller à ses affaires comme je vais aux miennes. Je connais les habitudes des morts et leur caractère, le sais à ce sujet des choses que les prêtres euxmêmes ne savent pas. Et si je contais tout ce que j'ai vu, vous seriez étonné. Mais toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, et mon père, qui pourtant aimait à conter des histoires, a'a pas révélé la vingtième partie de ce qu'il savait. En revanche il répétait souvent les mêmes récits, et il a bien narré cent fois, à ma connaissance, l'aventure de Catherine Fontaine.

Catherine Fontaine était une vieille demoiselle qu'il lui souvenait d'avoir vue quand il était enfant. Je ne serais point étonné qu'il y eût encore dans le pays jusqu'à trois vieillards qui se rappellent avoir ouï parler d'elle, car elle était très connue et de bon renom, quoique

pauvre. Elle habitait, au coin de la rue aux Nonnes, la tourelle que* vous pouvez voir encore ctqui dépend d'un vieil hôtel à demi détruit qui regarde sur le jardin deslTrsulines. Il y a sur cette tourelle des figures et des inscriptions a demi effacées. Le défunt curé de Sainte-Eulalie, M. Levasseur, assurait qu'il y est dit en tetio que l'amcur est plus fort que la mort. Ce qui s'entend, ajoutait-il, de l'amour divin.

Catherine Fontaine vivait seule dans ce petit logis. Elle était dentellière. Vous javez que les dentelles de nos pays étaient autrefois très renommées. On ne lui connaissait ni parents ni amis. On disait qu'à dix-huit ans elle avait aimé le jeune chevalier d'Aumont-Cléry, à qui elle avait été secrètement fiancée. Mais les gens de bien n'en voulaient rien croire et ils disaient que c'était un conte qui avait été imaginé parce que Catherine Fontaine avait plutôt l'air d'une dame que d'une ouvrière, qu'elle gai dait sous ses cheveux blancs les restes d'une grande beauté, qu'elle avait l'air triste et qu'on lui voyait au doigt une de ces bagues sur lesquelles l'orfèvre à mis deux petites mains unies, et qu'on avait coutume, dans l'ancien ternes,

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d'échanger pour les fiançailles. Vous saurel tout à l'heure ce qu'il en était.

Catherine Fontaine vivait saintement. Elle fréquentait les églises et, chaque matin, quelque temps qu'il fît, elle allait entendre la messe de six heures à Sainte-Eulalie.

Or, une nuit de décembre, tandis qu'elle était couchée dans sa chambrette, elle fut ré veillée par le son des cloches; ne doutant point qu'elles sonnassent la messe première, la pieuse fille s'habilla et descendit dans la rue, où la nuit était si sombre qu'on ne voyait point les maisons et que pas une lueur ne se montrait dans le ciel noir. Et il y avait un tel silence dans ces ténèbres que pas seulement un chien n'aboyait au loin et qu'on s'y sentait séparé de toute créature vivante. Mais Catherine Fontaine, qui connaissait chaque pierre où elle posait le pied et qui aurait pu aller à l'église les yeux fermés, atteignit sans peine l'angle de la rue des Nonnes et de la rue de la Paroisse, là où s'élève la maison de bois qui porte un arbre de Jessé, sculpté sur une grosse poutre. Arrivée à cet endroit, elle vit que les portes de l'église étaient ouvertes

et qu'il en sortait une grande clarté de cierge3. Elle continua de marcher et, ayant franchi le porche, elle se trouva dans une assemblée nombreuse qui emplissait l'église. Mais elle ne reconnaissait aucun des assistants, et elle était surprise de voir tous ces gens vêtus de velours et de brocart, avec des plumes au chapeau et portant l'épée à la mode des anciens temps. Il y avait là des seigneurs qui tenaient de hautes cannes à pommes d'or et des dames avec une coiffe de dentelle attachée par un peigne en diadème. Des chevaliers de Saint- Louis donnaient la main à ces dames qui cachaient sous l'éventail un visage peint, dont on ne voyait que la tempe poudrée et une mouche au coin de l'œil 1 Et tous, ils allaient se ranger à leur place sans aucun bruit, et l'on n'entendait, tandis qu'ils marchaient, ni le son des pas sur les dalles, ni le frôlement des étoffes. Les bas-côtés s'emplissaient d'une foule de jeunes artisans, en veste brune, culotte de basin et bas bleus, qui tenaient par la taille à^s jeunes filles très jolies, roses, les yeux baissés. Et, près des bénitiers, des paysannes en jupe rouge, le corsage lacé, s'asseyaient par

terre avec la tranquillité des animaux domestiques, tandis que des jeunes gars, debout derrière elles, ouvraient de gros yeux en tournant entre leurs doigts leur chapeau. Et tous ces visages silencieux semblaient éternisés dans la même pensée, douce et, triste. Agenouillée à sa place coutumière, Catherine Fontaine vit le prêtre s'avancer vers l'autel, précédé de deux desservants. Elle ne reconnut ni le prêtre, ni les clercs. La messe commença. C'était une messe silencieuse, où l'on n'entendait point le son des lèvres qui remuaient, ni le tintement de la sonnette vainement agitée. Catherine Fontaine se sentait sous la vue et sous l'influence de son voisin mystérieux, et, l'ayant regardé sans presque tourner la tête, elle reconnut le jeune chevalier d'Aumont-Cléry , qui l'avait aimée et qui était mort depuis quarante-cinq ans. Elle le reconnut à un petit signe qu'il avait sous l'oreille gauche et surtout à l'ombre que ses longs cils noirs faisaient sur ses joues. Il était vêtu de l'habit de chasse, rouge, à galons d'or, qu'il portait le jour où, l'ayant rencontrée dans le bois de Saint-Léonard, il lui avait demandé à boire et pris un baiser. Il avait gardé

3a jeunesse et sa bonne mine. Son sourire montrait encore des dents de jeune loup. Catherine lui dit tout bas :

— Monseigneur, c>iï lûtes mon ami et à qui je donnai jadis ce qu'une fille a de plus cher, Dieu vous ait en sa grâce ! Puisse-t-il m'inspirer enfin le regret du péché que j'ai commis avec vous ; car il est vrai qu'en cheveux, blancs et près de mourir, je ne me repens pas encore de vous avoir aimé. Mais, ami défunt, mon beau seigneur, dites-moi qui sont ces gens à la mode du vieux temps qui entendent ici cette messe silencieuse.

Le chevalier d'Aumont-Cléry répondit d'une voix plus faible qu'un souffle et pourtant plus claire que le cristal :

— Catherine, ces hommes et tâs femme* sont des âmes du purgatoire qui ont offensé Dieu en péchant comme nous par l'amour des créatures, mais qui ne sont point pour cela retranchés de Dieu, parce que leur péché fut, comme le nôtre, sans malice.

Tandis que, séparés de ce qu'ils aimaient sur îa terre, ils se purifient dans le feu lustral du purgatoire, ils souffrent les maux de l'ab-

116 L'ÉTCI DE NACRE

sence, et cette souffrance est pour eux la plus cruelle. Ils sont si malheureux qu'un ange du ciel prend pitié de leur peine d'amour. Avec la permission de Dieu, il réunit chaque année, pendant une heure de nuit, l'ami à l'amie dans leur église paroissiale, où il leun est permis d'entendre la messe des ombres en se tenant par la main. Telle est la vérité. S'il m'est donné de te voir ici avant ta mort, Catherine, c'est une chose qui ne s'est pas accomplie sans la permission de Dieu.

Et Catherine Fontaine lui répondit i — Je voudrais bien mourir pour redevenir belle comme aux jours, mon défunt seigneur, où je te donnais à boire dans la forêt.

Pendant qu'ils parlaient ainsi tout bas, un chanoine très vieux faisait la quête et présentait un grand plat de cuivre aux assistants qui y laissaient tomber tour à tour d'anciennes monnaies qui n'ont plus cours depuis longtemps : écus de six livres, florins, ducats et ducatons, jacobus, nobles à la rose, et les pièces tombaient e» silence. Quand le plat de cuivre lui fut présenté, le chevalier

LA MESSE DES OUBRES ii"}

mit an louis qui ne sonna pas plus que les autres pièces d'or ou . d'argent.

Puis le vieux chanoine s'arrêta devant Catherine Fontaine, qui fouilla dans sa poche sans y trouver un liard. Aiors, ne voulant refuser son offrande, elle détacha de son doigt l'anneau que le chevalier lui avait donné la veille de sa mort, et le jeta dans le bassin de cuivre. L'anneau d'or, en tombant, sonna comme un lourd battant de cloche et, au bruit retentissant qu'il fit, le chevalier, le chanoine, le célébrant, les clercs, les damas, les cavaliers, l'assistance entière s'évanouit ; les cierges s'éteignirent et Catherine fontaine demeura seule dans les ténèbres.

Ayant achevé de la sorte son récit, le sacristain but un grand coup de vin, resta un moment songeur et puis reprit en ces termes :

— Je vous ai conté cette histoire telle que mon père me l'a contée maintes fois, et je crois qu'elle est véritable parce qu'elle est conforme à tout ce que j'ai observé des mœurs et des coutumes particulières aux trépassés. J'ai beaucoup pratiqué les morts depuis mon

enfance et je sais que leur usage est de revenir à leurs amours.

C'est ainsi que les morts avaricieux errent, la nuit, près des trésors qu'ils ont cachés de leur vivant. Ils font bonne garde autour de leur or ; mais les soins qu'ils se donnent, loin de leur servir, tournent à leur dommage, et il n'est pas rare de découvrir de l'argent enfoui dans la terre en fouillant la place hantée par un fantôme. De même les maris défunts viennent tourmenter, la nuit, leurs femmes mariées en secondes noces, et j'en pourrais nommer plusieurs qui, morts, ont mieux gardé leurs épouses qu'ils n'avaient fait vivants. •

Ceux-là sont blâmables, car, en bonne justice, les défunts ne devraient point faire les jaloux. Mais je vous rapporte ce que jvai observé. C'est à quoi il faut prendre garde quand on épouse une veuve. D'ailleurs, l'histoire que je vous ai contée est prouvée dans la manière que voici :

Le matin, après cette nuit extraordinaire, Catherine Fontaine fut trouvée morte dans m chambre. Et le suisse de Sainte-Eulaiie trouva

dans le plat de cuivre qui servait aux quêtes une bague d'or avec deux mains unies. D'ailleurs, je ne suis pas homme à faire des contes pour rire. Si nous demandions une autro bouteille de vin!...

LESLÎE WOOD

A madame la comtesse de Martel-Jeavill*

LESLÎE WOOD

ïl y avait concert et comédie chez madame N..., boulevard Malesherbes.

Tandis qu'autour d'un parterre d'épaules nues les jeunes gens s'étouffaient aux embrasures des portes, dans les parfums chauds, nous autres, vieux habitués en peu grognons, nous nous tenions au frais dans un petit salon d'où l'on ne pouvait rien voir, et où la voix de mademoiselle Réjane ne nous parvenait que comme le bruit légèrement strident du vol d'une libellule. De temps à autre, nous entendions les rires et les applaudissements éclater dans la fournaise, st nous étions

.24 L'ÊTUI DE NACRS

enclins à prendre, en douce pitié un plaisir que nous ne partagions pas. Nous échangions d'assez jolis riens, quand l'un de nous, un député aimable, M. B..., nous dit :

— Vous savez : Wood est ici.

A cette nouvelle, chacun se récria :

— Wood? Leslie Wood? pas possible 1 II y a dix ans qu'on ne l'a vu à Paris. On ne sait ce qu'il est devenu.

— On dit qu'il a fondé une république noire au bord du Victoria-Nyanza.

— C'est un conte! Vous savez qu'il est prodigieusement riche et que c'est un grand réalisateur d'impossibilités. Il habite, à Geylan, un palais féerique, au milieu de jardins enchantés où, nuit et jour, dansent des bayadères.

— Comment pouvez-vous croire des bêtises pareilles? La vérité est que Leslie Wood est allé, avec une Bible et une carabine, évangéliser les Zoulous.

M. B... reprit à voix basse :

— Il est ici; regardez plutôt.

Et il nous désigna, d'un mouvement de la tôte et des prunelles, un homme appuyé à

l'embrasure de la porte et qui, dominant de sa haute taille les crânes amassés devant lui, semblait attentif au spectacle.

Cette stature athlétique, ce visage rouge avec des favoris blancs, cet œil clair et ce regard tranquille, c'était bien Leslie Wood.

Me rappelant les admirables correspondances qu'il donna, pendant dix ans, au World, je dis à B...

— Cet homme est le premier journaliste de ce temps.

— Vous avez peut-être raison, me répondit B... ; du moins puis-je vous affirmer qu'il y a vingt ans personne ne savait l'Europe comme Leslie Wood.

Le baron Moïse, qui nous écoutait, secoua la tête :

— Vous ne connaissez pas Wood. Je le connais, moi. C était avant tout un financier. Il entendait les affaires mieux que personne. Pourquoi riez- vous, princesse?

Répandue sur le canapé, dans l'ennui morne de ne pouvoir fumer une cigarette, la princesse Zévorine avait souri.

— Vous ne comprenez Wood ni les uns ni

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les autres, dit-elle. Wood n'a jamais été qu'un mystique et un amoureux.

— Je ne crois pas cela, répliqua le baroiï Moïse. Mais je voudrais bien savoir où ce diable l'homme est allé passer les dix plus belles années de sa vie.

— Où mettez-vous les dix plus belles années de la vie?

— De cinquante à soixante ans; on a sa position faite et l'on peut jouir de l'existence.

— Baron, vous pouvez interroger Wood luimôme. Le voici qui vient.

Les applaudissements, cette fois, faisant un bruit féroce de chute ou de fermeture, annonçaient que la représentation était terminée. Les habits noirs, dégageant les portes, se répandaient dans le petit salon et, tandis que la procession des couples s'acheminait vers ie buffet, Leslie Wood venait à nous,

Il nous serra la main avec une cordialité placide.

— Un revenant! un revenant I s'écriait le baron Moïse.

— Oh I dit Wood, je ne peux pas revenir de bien loin. La terre est petite.

L1GLIB Wood 127

— Savez- vous ce que disait la princesse? Elle disait que vous n'êtes qu'un mystique, mon cher Wood. Est-ce vrai ?

— Cela dépend de ce qu'on entend par mystique.

— Le mot s'explique de lui-même. Un mystique est celui qui s'occupe des affaires Je l'autre monde. Or, vous connaissez trop bien les affaires de ce monde-ci pour vous soucier de celles de l'autre.

A ces mots, Wood fronça légèrement ta sourcil :

— Vous vous trompez, Moïse. Les affaire» de l'autre monde sont de beaucoup les plus importantes, de beaucoup, Moïse.

— Ce cher Leslie Wood ! s'écria le baron en ricanant. Il a de l'esprit!

La princesse répliqua très gravement :

— Wood, n'est-ce pas que vous n'avez pal d'esprit? J'ai en horreur les gens d'esprit.

Elle se leva.

— Wood, conduisez-moi au buffet.

Une heure plus tard, pendant que M. G... charmait, par ses chansons, les hommes et les femmes, je retrouvai Leslie Wood et la pria-

is8 L ÉTUI DE NACRE

cesse Zévorine, seuls devant le buffet déserté.

La princesse parlait, avec un enthousiasme presque sauvage, du comte Tolstoï, dont elle était l'amie. Elle représentait ce grand homme, devenu un homme simple, revêtant l'habit ei l'âme d'un moujik et, de ses mains qui écrivirent des chefs-d'œuvre, faisant des souliers pour les pauvres.

À ma grande surprise, Wood approuvait un genre de vie si contraire au sens commun. Do sa voix un peu haletante, à laquelle un com« mencement d'asthme donnait une singulière douceur :

— Oui, disait-il, Tolstoï a raison. Toute la philosophie est dans cette parole : « Que la volonté de Dieu soit faite !» Il a compris que tous les maux de l'humanité lui viennent d'avoir eu une volonté distincte de la volonté divine. Je crains seulement qu'il ne gâte une si belle doctrine par de la fantaisie et de l'extravagance.

— Ohl répliqua la princesse à voix basse, en hésitant un peu, la doctrine du comte n'est extravagante que sur un point; elle prolonge jusqu'à l'âge le plus avancé les droits et

les devoir» des époux et elle impose aux saints des nouveaux jours, la vieillesse féconde des patriarches.

Le vieux Wood répondit avec une exaltation contenue :

— Cela encore est excellent et très saint. L'amour physique et naturel convient à toutes les créatures de Dieu, et s'il ne s'y mêle ni trouble ni inquiétude, il entretient cette simplicité divine, cette sainte animalité sans laquelle il n'est point de salut. L'ascétisme n'est qu'orgueil et révolte. Ayons présent à l'esprit l'exemple de l'homme de bien Booz, et rappelons-nous que la Bible fait de l'amour le pain des vieillards.

Et, tout à coup, ravi, illuminé, transfiguré, en extase, appelant des yeux, des bras, do toute l'âme, quelque chose d'invisible :

— Annie I murmura-t-il, Annie, Annie ma bien-aimée, n'est-ce pas que le Seigneur veut que ses saints et ses saintes s'aiment avec l'humilité des animaux des champs?

Puis il tomba accablé dans un fauteuil. Un souffle effrayant secouait sa large poitrine, et il avait l'air ainsi plus robuste que jamais, comme

ces machines qui semblent plus formidables ouand elles sont détraquées. La princesse Zévorine, sans s'étonner, lui essuya le front avec son mouchoir et lui fit boire un verre d'eau.

Pour moi, j'étais stupéfait. Je ne pouvais reconnaître en cet illuminé l'homme qui, tant de fois, dans son cabinet encombré de Bki»- Bogîcs, m'avait entretenu si lucidement des affaires d'Orient, du traité de Francfort et des crises de nos marchés financiers. Gomme je laissais voir mon inquiétude à la princesse, elle me dit, en haussant les épaules :

— » Vous êtes bien Français, vous I Vous tenez pour fous tous ceux qui ne pensent pas exactement ce que vous pensez vous-même. Rassurez-vous : notre ami Wood est raisonnable, très raisonnable. Allons entendre G...

Après avoir conduit la princesse dans le grand salon, je me disposai à partir. Dans l'antichambre, je trouvai Wood qui mettait son paletot, il ne semblait pas se ressentir de sa crise.

— Cher ami, me dit-il, je crois que nous sommes voisins. Vous habitez toujours le quai Malaauais, et je suis descendu dans un

LESLIE WOÛD 131

hôtel de la rue des Saints-Pères. Par un temps S3C comme celui-ci, c'est un plaisir que d'aller à pied. Si vous voulez, nous ferons la route ensemble, et nous causerons.

J'acceptai de bon cœur. Sur le perron, il m'offrit un cigare et me tendit la flamme d'un briquet électrique.

— C'est très commode, me dit-il. Et il m'en exposa clairement la théorie.

Je reconnaissais le Wood des anciens jours. Nous fîmes une centaine de pas, dans la rue, en causant de choses indifférentes. Tout à coup, mon compagnon me posa doucement la main sur l'épaule :

— Cher ami, quelques-unes des paroles que j'ai prononcées ce soir ont pu vous surprendre. Vous voudrez peut-être que je vous les explique.

— Vous m'intéressez vivement, mon cher Wood.

— Je le ferai donc volontiers. J'ai de l'estime pour votre esprit. Nous n'envisageons pas la vie de la même façon. Mais les idées ne vous font pas peur, et c'est là un courage assez rare, surtout en France.

i3î l êtw de nacri

— Je crois cependant, mon cher Wood, que, pour la liberté de penser...

— Ohi non, vous n'êtes pas, comme l'Angleterre, un peuple de théologiens. Mais laissons cela. Je veux vous faire, en très peu de mots, l'histoire de mes idées. Quand vous m'avez connu, il y a quinze ans, j'étais correspondant du World, de Londres. Le journalisme est, chez nous, plus lucratif et plus considérable que chez vous. Ma situation était bonne, et j'en tirais, je crois, le meilleur parti possible. J'entends les affaires, j'en fis d'excellentes, et je conquis, en peu d'années deux choses très enviables : l'influence et la fortune. Vous savez que je suis un homme pratique.

» Je n'ai jamais marché sans but. Et j'étais surtout préoccupé d'atteindre le but suprême, le but de la vie. D'assez fortes études théologiques, entreprises dans ma jeunesse, m'indiquaient que ce but est situé au delà de l'existence terrestre. Mais il me restait des doutes quant aux moyens pratiques de l'atteindre. J'en souffrais cruellement. L'incertitude est tout à fait insupportable à un homme de mon caractère.

LESLIB WOOD 133

» En cet état d'esprit, je donnai une sérieuse attention aux recherches psychiques de M. William Crookes, un des membres les plus distingués de l'Académie royale. Je le connaissais personnellement et le tenais, avec raison, pour un savant et un gentleman. Il faisait alors des expériences sur une jeune personne douée de facultés psychiques tout à fait singulières, et, comme autrefois Saûl, il était favorisé par la présence d'un fantôme authentique.

» Une femme charmante, qui avait autrefois vécu de notre vie et qui vivait désormais de la vie d'outre-tombe, se prêtait aux expériences de l'émment spiritualiste et se soumettait à tout ce qu'il exigeait d'elle dans la limite de la bienséance. Je pensai que de telles investigations, portant sur le point où l'existence terrestre confine aux existences extra-terrestres, me conduiraient, si je les suivais pas à pas, à découvrir ce qu'il est nécessaire de connaître, c'est-à-dire le véritable but de la vie. Mais je ne tardai pas à être déçu dans mes espérances. Les recherches de mon respectable ami, bien que dirigées avec une précision qui ne laissait

rien à désirer, n'aboutissaient pas à une conclusion théoiogique 'et morale suffisamment nette.

» D'ailleurs, William Crookes fut privé, tout à coup, du concours de l'incomparable dame morte qui lui avait gracieusement accordé plusieurs séances de spiritualisme.

* Découragé par l'incrédulité publique et offensé par les railleries de ses confrères, il cessa de publier aucune communication relative aux connaissances psychiques. Je fis part de ma déconvenue au révérend Burthogge, avec qui j'étais en relations depuis son retour de l'Afrique australe, qu'il a évangélisée avec un esprit religieux et pratique vraiment digne de la vieille Angleterre.

» Le révérend Burthogge est, de tous les hommes, celui dont l'action fut toujours, sur moi, la plus forte et la plus décisive.

— Il est donc bien intelligent? demandai-je.

— Il a une grande intelligence doctrinale, reprit Leslie Wood. Il a surtout un grand caractère, et vous n'ignorez pas, cher ami, que c'est par le caractère qu'on agit sur les hommes. Mes mécomptes ne lui causèrent au-

cune surprime; il les attribua à mon défaut de méthode, et surtout à la pitoyable infirmité morale dont j'avais fait preuve en cette circonstance.

» — Une recherche d'ordre scientifique, me dit-il, n'amènera jamais qu'une découverte du même ordre. Gomment n'avez-vous point compris œla? Vous avez été étrangement léger et frivole, Leslie Wood. L'esprit cherche l'esprit, a dit l'apôtre saint Paul. Pour découvrir les vérités spirituelles, il faut entrer dans la voie spirituelle.

» Ces paroles produisirent sur moi une impression profonde.

» — Mon révérend père, demandai-}», comment entrerai-je dans la voie spirituelle ?

» — Par la pauvreté et par la simplicité î me répondit Burthogge. Vendez vos biens et donnezen l'argent aux pauvres. Vous êtes connu. Cachez-vous. Priez, accomplissez des œuvres de charité. Faites-vous un esprit simple, une âme pure, et vous aurez la vérité.

* Je résolus de suivre ces préceptes à la lettre. Je donnai ma démission de correspondant du World. Je réalisai ma fortune qui était en-

136 L'ÉlU I DE NACRE

gagée, en grande partie, dans les affaires, et, redoutant de renouveler le crime d'Ananias et de Saphira, je conduisis cette difficile opération de manière à ne pas perdre un centime de ces capitaux qui ne m'appartenaient plus. Le baron Moïse, qui me vit à l'œuvre, conçut de mon génie financier une admiration religieuse. Sur l'ordre du révérend Burthogge, je versai dans la caisse de la Société évangélique, les sommes que j'avais réalisées. Et, comme je témoignais à cet éminent théologien ma joie «3 'être pauvre :

— Prenez garde, me dit-il, de ne goûter dans la pauvreté que le triomphe de votre énergie. Que sert de se dépouiller extérieurement, si l'on garde au dedans de soi l'idole d'or? Soyez humble.

Leslie Wood en était là de son récit quand nous arrivâmes au pont Royal. La Seine, où tremblaient des lumières, coulait sous les arches avec un gémissement sourd.

— Il faut que j'abrège, reprit le narrateur nocturne. Chaque épisode de ma nouvelle vie dévorerait une nuit entière. Burthogge, à qui j'obéissais comme un enfant, m'envoya chez

LESLIE WOOB 137

les Bassoutos avec la mission de combattre la traite des noirs. J'y vécus sous la tente, seul avec ce généreux compagnon de chevet qui s'appelle le danger, et dans la fièvre et dans la soif, voyant Dieu.

» Au bout de cinq ans, le révérend Burthogge me rappela en Angleterre. Sur le bateau, je rencontrai une jeune fille. Quelle vision ! Quelle apparition mille fois plus rayonnante que le fantôme qui se montrait à M. William Crookes !

» C'était la fille orpheline et pauvre d'un colonel de l'armée des Indes. Elle n'avait point une particulière beauté de lignes. Son teint pâle, son visage amaigri décelaient la souffrance ; mais ses yeux exprimaient tout ce qu'on peut imaginer du ciel ; sa chair semblait éclairée doucement d'une lumière intérieure. Gomme je l'aimai ! Gomme, à sa vue, je pénétrai le sens caché de la création tout entière ! Comme cette simple jeune fille me réA'éla d'un regard le secret de l'harmonie des mondes I

» Oh I simple, bien simple, mon initiatrice, ma dame bien aimée, la douce Annie Fraser I

138 l'£tui de nacre

le lus dans son âme transparente ia sympathie qu'eîîo wait pour moi. Une nuit, use nuit limpide, comme nous étitns seuls tous deux sur le pont du navire, en présence de l'assemblée séraphique des étoiles, qui palpitaient en chœur dans le ciel, je pris sa main et lui dis :

» — Annie Fraser, je vous aime. Je sens qu'il serait bon que vous fussiez ma femme, mais je me suis interdit de faire ma destinée, afin que Dieu la fasse lui-même. Puisae-t-ii vouloir nous unir! J'ai remis ma volonté entre les mains du révérend Burthogge Quand nous serons en Angleterre, nous irons le trouver tous deux, voulez-vous, Annie Fraser? et, s'îJ le permet, nous nous marierons.

» Elle y conservât. Tout le reste de la traversée, nous iûnvîs la Bible ensemble.

» Dès notre arrivée à Londres, j'amenai ma compagne de voyage au révérend, et je lui dis ce quo l'amour de catte jeune fille était pour moi, et de quelle belle lumière il me pénétrait.

» Burthogge la considéra longtemps avec bienveillance.

» — Vous pouvez vous marier, dit-il enfin. L'apôtre Paul a dit : « Les époux se sanctifieront l'un l'autre ». Mais que votre union soit semblable aux unions en honneur parmi les chrétiens de la primitive Église ! Qu'elle reste purement spirituelle et que le glaive de l'ange demeura entre vous dans votre couche. Allez, restez humbles et cachés, et que le monde ignore votre nom,

» J'épousai Annie Fraser et je n'ai pas besoin de vous dire que nous observâmes exactement la loi que le révérend Burthogge nous avait imposée. Pendant quatre années, je me délectai dans cette union fraternelle.

» Par la grâce de la simple, simple Annie Fraser, j'avançai dans la connaissance de Dieu. Rien ne pouvait plus nous faire se offrir.

» Annie était malade et ses forces déclinaient, et nous disions avec allégresse : — Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre et dans le ciel !

» Après quatre ans de cette union, un jour, le jour de Noël, le révérend Burthogge me fit appeler :

» — Leslie Wood, me dit-il, je vous ai im-

posé une épreuve salutaire. Mais ce serait tomber dans l'erreur des papistes que de croire que l'union des êtres selon la chair ne plaît point à Dieu. Il a béni deux fois, dans le Paradis terrestre et dans l'arche de Noé, les couples dos hommes et des animaux. Allez et vivez désormais avec Annie Fraser, votre épouse, comme un mari avec sa femme.

» Quand je rentrai chez moi, Annie, mon Annie bien-aimée, était morte...

» J'avoue ma faiblesse. Je prononçai des lèvres et non du cœur cette parole : « — Mon * Dieu ! que votre volonté soit faite ! » Et, songeant à ce que le révérend Burthogge venait d'accorder à notre amour, je sentis ma bouche amère et mon cœur plein de cendres.

» Et c'est l'âme désolée que je m'agenouillai eu pied du lit où mon Annie reposait sous une croix de roses, muette, blanche, et les pâles violettes de la mort sur les joues.

» Homme de peu de foi, je lui dis adieu et je restai plongé pendant une semaine dans une tristesse stérile, qui ressemblait au désespoir. Combien j'aurais dû me réjouir,

au contraire, dans mon âme et dans ma chair !...

» La nuit du huitième jour, tandis que je pleurais, le front sur le lit vide et froid, j'eus la certitude soudaine que la bien-aimée était près de moi dans ma chambre.

» Je ne me trompais pas. Ayant levé la tête, je vis Annie souriante et lumineuse, qui m'ouvrait les deux bras. Mais comment exprimer le reste ? Comment dire l'ineffable ? Et doit-on révéler de tels mystères d'amour?

» Certes, quand le révérend Burthogge m'avait dit : « Vivez avec Annie comme un mari avec sa femme ! * il savait que l'amour est plus fort que la mort.

» Enfin, mon ami, apprenez que, depuis cette heure de grâce et de joie, mon Annie revient chaque soir près de moi, embaumée de parfums célestes.

Il parlait avec une effrayante exaltation .

Nous avions ralenti le pas. Il s'arrêta devant un hôtel de pauvre apparence.

— C'est ici que j'habite, me dit-il. Voyezvous à cette fenêtre, au second étage, cette lueur? Elle m'attend.

142 l'étui de nacri

Et il me quitta brusquement.

Huit jours après, j "apprenais par les journaux la mort subite de Leslie Wood, ancien «•correspondant du W*rld»

0ESTÀS

A CbftpbH Maurra*.

GESTAS

Gestas, dixt li Signor, entrez en paradis.

c Gestas, dans nos anciens mystères, c'est le nom

du larron crucifié à la droite de Jésus-Christ.»

(Augustin Thierry, la Rédemption de Larmor.)

On conte qu'il est en ce temps-ci un mauvais garçon nommé Gestas, qui fait les plus douces chansons du monde. Il était écrit sur sa face camuse qu'il serait un pécheur charnel et, vers le soir, les mauvaises joies luisent dans ses yeux verts II n'est plus jeune. Les bosses de son crâne ont pris l'éclat du cuivre; sur sa nuque pendent de longs cheveux verdis. Pourtant il est ingénu et il a gardé la foi naïve de son enfance. Quand il n'est point à l'hôpital, il loge en quelque chambrette d'hôte! *mtre le Panthéon et le Jardin des Plantes. Là. dans le vieux quartier pauvre, toutes les pierres le

connaissent, les ruelles sombres lui sont indulgentes, et l'une de ces ruelles est selon son cœur, car, bordée de mastroquets et de bouges, elle porte, à l'angle d'une maison, une sainte Vierge grillée dans sa niche bleue. Il va le soir de café en café et fait ses stations de bière et d'alcool dans un ordre constant : les grands travaux de la débauche veulent de la méthode et de la régularité. La nuit s'avance quand i{ a regagné son taudis sans savoir comment, et retrouvé, par un miracle quotidien, le lit de sangles où il tombe tout habillé. Il y dort à poings fermés du sommeil des vagabonds et des enfants. Mais ce sommeil est court.

Dès que l'aube blanchit la fenêtre et jette entre les rideaux, dans la mansarde» ses flèches lumineuses, Gestas ouvre les yeux, se soulève, se secoue comme le chien sans maître qu'un coup de pied réveille, descend à la hâte la longue spirale de l'escalier et revoit avec délices la rue, la bonne rue si complaisante aux vices des humbles et des pauvres. Ses paupières clignent sous la fine pointe du jour; ses narines de Silène se gonflent d'air matinal. Robuste et droit, la jambe raidie par son vieux

GESTÀS 147

rhumatisme, il va s'appuyant sur ce bâton de cornouiller dont il a usé le fer en vingt années de vagabondage. Car, dans ses aventures nocturnes, il n'a jamais perdu ni sa pipe ni sa canne. Alors, il a l'air très bon et très heureux. Et il l'est en effet. En ce monde, sa plus grande joie, qu'il achète au prix de son sommeil, est d'aller dans les cabarets boire avec les ouvriers le vin blanc du matin. Innocence d'ivrogne : ce vin clair, dans le jour pâle, parmi les blouses blanches des maçons, ce sont là des candeurs qui charment son âme restée naïve dans le vice.

Or, un matin de printemps, ayant de la sorte cheminé de son garni jusqu'au Petit More, Gestas eut la douceur de voir s'ouvrir la porte que surmontait une tête de Sarrasin en fonte peinte et d'aborder le comptoir d'étain dans la compagnie d'amis qu'il ne connaissait pas : toute une escouade d'ouvriers de la Creuse, qui choquaient leurs verres en parlant du pays et faisaient des gabs comme les douze pairs de Charlemagne. Ils buvaient un verre et cassaient une croûte; quand l'un d'eux avait une bonne idée, il en riait très fort, et, pour la mieux

faire entendre aux camarades, leur donnait de grands coups de poing dans le dos. Cependant les vieux levaient lentement le coude en silence. Quand ces hommes s'en furent allés à leur ouvrage, Gestas sortit le dernier du Petit More et gagna le Bon Coing, dont la grille en fers de lance lui était connue. Il y but encore en aimable compagnie et même il offrit un verre à deux gardiens de la paix méfiants et doux. 11 \isita ensuite un troisième cabaret dont l'antique enseigne de fer forgé représente deux petits hommes portant une énorme grappe de raisin, et là il fut^ervi par la belle madame Trubert, célèbre dans tout le quartier pour sa sagesse, sa force et sa jovialité. Puis, s'approchant des fortifications, il but encore chez les distillateurs où l'on voit, dans l'ombre, luire les robinets de cuivre des tonneaux et chez les débitants dont les volets verts demeurent clos entre deux caisses de lauriers. Après quoi, il rentra dans les quartiers populeux et se fit servir le vermout et le marc en divers cafés. Huit heures sonnaient. Il marchait très droit, d'une allure égale, rigide et solennelle ; étonné quand des femmes, courant

GBSTAS 140

aux provisions, nu-tête, le chignon tordu sur la nuque, le poussaient avec leurs lourds paniers ou lorsqu'il heurtait, sans la voir une petite fille serrant dans ses bras un pain énorme. Parfois encore, s'il traversait la chaussée, la voiture du laitier où dansaient en chantant les boîtes de fer-blanc s'arrêtait si près de lui, qu'il sentait sur sa joue le souffle chaud du cheval. Mais, sans hâte, il suivait son chemin, sous les jurons dédaignés du laitier rustique. Certes, sa démarche, assurée sur le bâton de cornouiller, était fière et tranquille. Mais au dedans le vieil homme chancelait. Il ne lui restait plus rien de l'allégresse matinale. L'alouette qui avait jeté ses trilles joyeuses dans son être avec les premières gouttes du vin paillet s'était envolée à tire-d'aile, et maintenant son âme était une rookery brumeuse où les corbeaux croassaient sur les arbres noirs. Il était mortellement triste. Un grand dégoût de lui-même lui soulevait le cœur. La voix de son repentir et de sa honte lui criait : « Cochon ! cochon ! Tu es un cochon I » Et il admirait cette voix irritée et pure, cette belle voix d'ange qui était en lui mystérieusement et qui répétait :

« Cochon ! cochon ! Tu es un cochon ! » Il lui naissa' tun désir infini d'innocence et de pureté. Il pleurait; de grosses larmes coulaient sur sa barbe de bouc. D pleurait sur lui-même. Docile à la parole du maître qui a dit : « Pleurez sur vous et sur vos enfants, filles de Jérusalem, » il versait la rosée amère de ses yeux sur sa chair prostituée aux sept péchés et sur ses rêves obscènes, enfantés par l'ivresse. La foi de son enfance se ranimait en lui, s'épanouissait toute fraîche et toute fleurie. De ses lèvres coulaient des prières naïves. Il disait tout bas : « Mon Dieu, donnez-moi de redevenir semblable au petit enfant que j'étais. * Au moment où il faisait cette simple oraison, il se trouva sous le porche d'une église»

C'était une vieille église, jadis blanche et belle sous sa dentelle de pierre, que le temps et les hommes ont déchirée. Maintenant elle est devenue noire comme la sulamite et sa beauté ne parle plus qu'au cœur des poètes ; c'était une église « pauvrette et ancienne * comme la mère de François Villon qui, peutêtre, en son temps, vint s'y agenouiller et vit sur les murailles, aujourd'hui blanchies à la

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chaux, ce paradis peint dont elle croyait entendre les harpes , et cet enfer où les damnés étaient «bouillus», ce qui faisait grand'peur à la bonne créature. Gestas entra dans la maison de Dieu. Il n'y vit personne, pas même un donneur d'eau bénite, pas même une pauvre femme comme la mère de François Villon. Formée en bon ordre dans la nef, l'assemblée des chaises attestait seule la fidélité des paroissiens et semblait continuer la prière en commun.

Dans l'ombre humide et fraîche qui tombait des voûtes, Gestas tourna sur sa droite vers le bas côté où, près du porche, devant la statue de la Vierge, un if de fer dressait ses dents aiguës, sur lesquelles aucun cierge votif ne brûlait encore. Là, contemplant l'image blanche bleue et rose, qui souriait au milieu des petits cœurs d'or et d'argent suspendus en offrande, il inclina sa vieille jambe raidie, .pleura les larmes de saint Pierre et soupira des paroles très douces qui ne se suivaient pas. « Bonne Vierge, ma mère, Marie, Marie, votre enfant, votre enfant, maman ! » Mais, très vite, il se releva, fit quelques pas rapides et s'arrêta

devant un confessionnal. De chêne bruni par le temps, huilé comme les poutres des pressoirs, ce confessionnal avait l'air honnête, intime et domestique d'une vieille armoire à linge. Sur les panneaux, des emblèmes religieux, sculptés dans des écussons de coquilles et de rocailles, faisaient songer aux bourgeoises de l'ancien temps qui vinrent incliner là leur bonnet à hautes barbes de dentelle et laver à cette piscine symbolique leur âme ménagère. Où elles avaient mis le genou Gestas mit le genou et, les lèvres contre le treillis de bois, il appela à voix basse : «Mon père, mon père U Comme personne ne répondait à son appel, il frappa tout doucement du doigt au guichet.

— Mon père, mon père!

Il s'essuya les yeux pour mieux voir par les trous du grillage, et il crut deviner dans l'ombre le surplis blanc d'un prêtre.

Il répétait :

— Mon père, mon père, écoutez-moi donc! Il faut que je me confesse, il faut que je lave mon âme; elle est noire et sale; elle me dégoûte j'en ai le cœur soulevé. Vite, mon père, le bain de la pénitence, le bain du pardon,

CESTAS 153

le bain de Jésus. A la pensée de mes immondices je cœur me monte aux lèvres, et je me sens vomir du dégoût de mes impuretés. Le bain, le bain!

Puis il attendit. Tantôt croyant voir qu'une main lui faisait signe au fond du confessionnal, tantôt ne découvrant plus dans la logette qu'une stalle vide, il attendit longtemps. Il demeurait immobile, cloué par les genoux au degré de bois, le regard attaché sur ce guichet d'où lui devaient venir le pardon, la paix, le rafraîchissement, le salut, l'innocence, la réconciliation avec Dieu et avec lui-même, la joie céleste, le contentement dans l'amour, le souverain bien. Par intervalles, il murmurait des supplications tendres :

— Monsieur le curé, mon père, monsieur le curé! j'ai soif, donnez-moi à boire, j'ai bien soif! Mon bon monsieur le curé, donnez-moi de quoi vous avez, de l'eau pure, une robe blanche et des ailes pour ma pauvre âme. Donnez-moi la pénitence et le pardon.

Ne recevant point de réponse, il frappa phi9 fort à la grille et dit tout haut :

— La confession, s'il vous plaît î

Enfin, il perdit patience, se releva et frappa à grands coups de son bâton de cornouiller les parois du confessionnal en hurlant :

— Qfo! hé! le curé. Oh! hé! le vicaire ! Et, à mesure qu'il parlait, il frappait plus

fort, les coups tombaient furieusement sur le confessionnal d'où s'échappaient des nuées de poussière et qui répondait à ces offenses par le gémissement de ses vieux ais vermoulus.

Le suisse qui balayait la sacristie accourut au bruit, les manches retroussées. Quand il vit l'homme au bâton, il s'arrêta un moment, puis s'avança vers lui avec la lenteur prudente des serviteurs blanchis dans les devoirs de la plus humble police. Parvenu à portée de voix, il demanda :

— Qu'est-ce que vous voulez?

— Je veux me confesser.

— On ne se confesse pas à cette heure-ci.

— Je veux me confesser.

— Allez- vous-en.

— Je veux voir le curé.

— Pourquoi faire?

— Pour me confesser,

GESTAS 156

— Le curé n'est pas visible.

— Le premier vicaire, alors.

— Il n'est pas visible non plus. Allezvous-en .

— Le second vicaire, le troisième vicaire, le quatrième vicaire, le dernier vicaire.

— Allez-vous-en!

— Ah çà! est-ce qu'on va me laisser mourir sans confession? C'est pire qu'en 93, alors!. Un tout petit vicaire. Qu'est-ce que ça vous fait que je me confesse à un tout petit vicaire pas plus haut que le bras? Dites à un prêtre qu'il vienne m'entendre en confession. Je lui promets de lui confier des péchés plus rares, plus extraordinaires et plus intéressants, bien sûr, que tous ceux que peuvent lui défiler ses péronnelles de pénitentes. Vous pouvez l'avertir qu'on le demande pour une belle confession.

— Allez-vous-en !

— Mais tu n'entends donc pas, vieux Barrabas? Je te dis que je veux me réconcilier avec le bon Dieu, sacré nom de Dieu!

Bien qu'il n'eût pas la stature majestueuse d'un suisse de paroisse riche ce porte-halle-

barde était robuste. Il vous prit notre Gestas par les épaules et vous le jeta dehors.

Gestas, dans la rue, n'avait qu'une idée eu tête, qui était de rentrer dans l'église par une porte latérale afin de surprendre, s'il était possible, le suisse sur ses derrières et de mettre la main sur un petit vicaire qui consentît à l'entendre en confession.

Malheureusement pour le succès de ce dessein, l'église était entourée de vieilles maisons et Gestas se perdit sans espoir de retour dans un dédale inextricable de rues, de ruelles, d'impasses et de venelles.

Il s'y trouvait un marchand de vin où le pauvre pénitent pensa se consoler dans l'absinthe. Il y parvint. Mais il lui poussa bientôt un nouveau repentir. Et c'est ce qui assure ses amis dans l'espérance qu'il sera sauvé. Il a la foi, la foi simple, forte et naïve. Ce sont les œuvres plutôt qui lui manqueraient. Pourtant il ne faut pas désespérer de lui, puisque lui-même il ne désespère jamais.

Sans entrer dans les difficultés considérable? de la prédestination ni considérer à ce sujet

GKSTAS fjfl

ies opinions de saint Augustin, de Gotesiale, des Albigeois, des wiciefistes, des hussites, de Luther, de Calvin, de Jansénius et du grand Arnaud, on estime que Gestas est prédestiné à la béatitude éternelle.

fe-tas, dixt h Signor, entrez eu parafe

▲ Marcel Schvroîi.

Le docteur H***, récemment décédé à Servigny (Aisne), où il exerçait depuis plus de quarante ans la médecine, a laissé un journal qu'il ne destinait pas à la publicité. Je n'oserais pas publier le manuscrit intégralement, ni même en donner des fragments de quelque étendue, bien que beaucoup de personnes pensent ?ujourd'hui3 avec M. Taine, qu'il convient surtout d'imprimer ce qui n'a pas été fait pour l'impression. Pour dire des choses intéressantes, il ne suffit pas, quoi qu'on dise, de n'être pas un écrivain. Le mémorial de mon médecin ennuierait par sa rusticité monotone

Pourtant, l'homme qui l'écrivit avait, dans une humble condition, un esprit peu ordinaire. Ce médecin de village était un médecin philosophe. On lira peut-être sans trop de déplaisir les dernières pages.de son journal. Je prends la liberté de les transcrire ici :

Extrait du Journal de feu M. H***, médecin à Servigny (Aisne).

« C'est une vérité philosophique que rien au monde n'est absolument mauvais et rien absolument bon. La plus douce, la plus naturelle, la plus utile des vertus, la pitié, n'est pas toujours bonne pour le soldat ni pour le prêtre; elle doit, chez l'un et chez l'autre, se taire devant l'ennemi. On ne voit pas que les officiers la recommandent avant le combat, et j'ai lu dans un vieux livre que M. Nicole la redoutait comme le principe de la concupiscence. Je ne suis pas prêtre, je su* s soldat encore moins. Je suis médecin, et des plus petits, médecin de campagne. J'ai une obscure et longue pratique de mon art, et je puis aflirmer que, si la pitié peut seule inspirer dignement notre voeation, elle doit nous

quitter à jamais en présence de ces misères qu'elle nous a donné l'envie de soulager Un médecin qu'elle accompagne au chevet des malades n'a ni le regard assez net ni les mains assez sûres. Nous allons où la charité du genre humain nous envoie, mais nous y allons sans elle. Au reste, les médecins acquièrent très facilement, pour la plupart, l'insensibilité qui leur est nécessaire. C'est une grâce d'état qui ne saurait longtemps leur manquer. Il y a plusieurs raisons à cela. La pitié s'émousse vite au contact de la souffrance; on songe moins à plaindre les misères qu'on peut soulager; enfin, la maladie présente au médecin une succession intéressante de phénomènes.

» Du temps que je commençais à pratiquer la médecine, je l'aimais avec passion. Je ne voyais dans les maux qu'on me découvrait qu'une occasion d'exercer mon art. Quand les affections se développaient pleinement, selon leur type normal, je leur trouvais de la beauté. Les phénomènes morbides, qui présentaient d'apparentes anomalies, excitaient la curiosité de mon esprit; enfin j'aimais la maladie. Que dis-je?.Au point de vue où je me

plaçais, maladie et santé n'étaient que de pures entités. Observateur enthousiaste de la machine humaine, je l'admirais dans ses modifications les plus funestes comme dans les plus salutaires. Je me fusse écrié volontiers avec Pinel : Voilà un beau cancer ! C'était bien dire, et 'étais en chemin de devenir un médecin philosophe. Il ne me manqua que d'avoir le génie de mon art pour goûter pleinement et posséder la beauté nosologique. C'est le propre du génie de découvrir la splendeur des choses. Où l'homme vulgaire ne voit qu'une plaie dégoûtante, le naturaliste digne de ce nom admire un champ de bataille sur lequel les forces mystérieuses de la vie se disputent l'empire dans une mêlée plus aveugle et plus terrible que cette bataille si furieusement peinte par Salvator Rosa. Je n'ai fait qu'entrevoir ce spectacle dont les Magendie et les Claude Bernard furent les témoins familiers, et c'est mon honneur de l'avoir entrevu ; mai: résigné à n'être qu'un humble praticien, j'ai gardé comme une nécessité professionnelle la faculté d'envisager froidement la douleur. J'ai donné à mes malades mes forces et mon intel-

MANtiSCRI D UN MÉDECIN DE VILLAGE 165

ligence. Je ne leur ai pas donné ma pitié. A Dieu ne plaise que je mette un don quelconque, si précieux qu'il soit, au-dessus du e la pitié I La pitié, c'est le denier de la

uve; c'est l'offrande incomparable du pauvre qui, plus généreux que tous les riches de ce monde, donne avec ses larmes un lambeau de son cœur. C'est pour cela même que la pitié n a rien à faire dans l'accomplissement d'un devoir professionnel, si noble que soit la profession.

» Pour entrer dans des considérations plus particulières, je dirai que les hommes au milieu desquels je vis inspirent dans leur maiheur un sentiment qui n'est pas la pitié. 11 y a quelque chose de vrai dans cette idée qu'on n'inspire que ce qu'on éprouve Or, les paysans de nos contrées ne sont point tendres. Durs aux autres et à eux-mêmes, ils vivent dan une gravité morose. Cette gravité se gagne, et l'on se sent près d'eux l'âme triste et morne. Ce qu'il y a de beau dans leur physionomie morale, c'est qu'ils gardent très pures les grandes lignes de l'humanité. Comme ils pensent rarement et peu, leur pensée revêt

d'elle-même, à certaines heures, un aspect solennel. J'ai entendu quelques-uns d'entre eux prononcer en mourant de courtes et fortes paroles, dignes des vieillards de la Bible. Ils peuvent être admirables; ils ne sont point touchants. Tout est simple en eux, même la maladie. La réflexion n'augmente pas leurs souffrances. Ils ne sont pas comme ces êtres trop réfléchis qui se font de leurs maux une image plus importune que leurs maux euxmêmes. Ils meurent si naturellement qu'on ne peut s'en inquiéter beaucoup. Enfin j'ajouterai qu'ils se ressemblent tous et que rien de particulier ne disparaît avec chacun d'eux.

» Il résulte de tout ce que je viens de dire que j'exerce tranquillement la profession de médecin de village. Je ne regrette point de l'avoir choisie. J'y suis, je crois, quelque peu supérieur; or, s'il est fâcheux pour un homme d'être au-dessus de sa position, le dommage est bien plus grand quand on est au-dessous. Je ne suis pas riche et ne le serai de ma vie. Mais a-t-on besoin de beaucoup d'argent pour vivre seul dans un village? Jenny, ma petite jument grise, n'a encore que quinze ans; elle

trotte comme au temps de sa jeunesse, surtout quand nous prenons le chemin de l'écurie. Je n'ai pas, comme mes illustres confrères de Paris, une galerie de tableaux à montrer aux visiteurs; mais j'ai des poiriers comme ils n'en ont pas. Mon verger est renommé à vingt lieues à la ronde et l'on vient des châteaux voisins me demander des greffes. Or, un certain lundi, il y aura demain juste un an, comme je m'occupais dans mon jardin à surveiller mes espaliers, un valet de ferme vint me prier de passer le plus tôt possible aux Alies. " » Je lui demandai si Jean Blin, le fermier des Alies, avait fait quelque chute la veille au soir en rentrant chez lui. Car, en mon pays, les entorses sévissent le dimanche et il n'est pas rare qu'on s'enfonce ce jour-là deux ou trois côtes en sortant du cabaret. Jean Blin n'est point un mauvais sujet, mais il aime à boire en compagnie et il lui est arrivé plus d'une fois d'attendre dans un fossé bourbeux l'aube du lundi.

» Le domestique de la ferme me répondit que Jean Blin n'était point malade, mais qu'Éloi, \& petit gas à Jean Blin, était pris de fièvre. * Sans plus songer à mes espaliers, j'allai

quérir mon bâton et mon chapeau, et je partis à pied pour les Alies, qui sont à vingt minutes de ma maison. Chemin faisant, je pensais au petit gas à Jean Blin qui était pris de fièvre. Son père est un paysan comme tous les paysans, avec cela de particulier que la Pensée qui le créa oublia de lui faire un cerveau. Ce grand diable de Jean Blin a la tête grosse comme le poing. La sagesse divine n'a mis dans ce crâne-là que ce qui était strictement indispensable c'est un nécessaire. Sa femme, la plus belle femme du pays, est une ménagère active et criarde, d'épaisse vertu. Eh bien ! à eux deux, ils ont donné un enfant qui est bien le petit être le plus délicat et le plus spirituel qui jamais ait effleuré cette vieille terre. L'hérédité a de ces surprises et il est bfcn vrai de dire qu'on ne sait pas ce qu'on fait quand on fait un enfant. L'hérédité, dit mon vieux Nysten, est le phénomène biologique qui fait que, outre le type de l'espèce, les ascendants transmettent aux descendants des particularités d'organisation et d'aptitude. J'entends bien. Mais quelles particularités sont transmises et quelles ne le sont point, c'est ce

qu'on ne sait guère, même après avoir lu les beaux travaux du docteur Lucas et de M. Ribot. Mon voisin le notaire m'a prêté l'an passé un volume de M. Emile Zola; et je vis que cet auteur se flatte d'avoir sur ce sujet des lumières spéciales. Voici, dit-il, en substance, un ascendant affecté d'une névrose ; ses descendants seront névropathiques, à moins qu'ils ne le soient pas ; il y en aura de fous et il y en aura de sensés ; un d'eux aura peut-être du génie. Il a même dressé un tableau généalogique pour rendre cette idée plus sensible. A la bonne heure ! La découverte n'est pas bien neuve et celui qui l'a faite aurait tort, san»» doute, d'en être fier; il n'en est pas moins vrai qu'elle contient sur l'hérédité à peu près tout ce que nous savons. Et voilà comment il se fait qu'Éloi, le petit gas à Jean Blin, est plein d'esprit ! Il a l'imagination qui crée. Je l'ai surpris plus d'une fois quand, n'étant pas plus haut que mon bâton, il faisait l'école buis sonnière avec les polissons du village. Pendant qu'ils dénichaient des nids, j'ai vu ce petit bonhomme construire de petits moulins et faire des siphons avec des chalumeaux de paille.

Ingénieux et sauvage, il interrogeait la nature. Son maître d'école désespérait de jamais rien faire d'un enfant si distrait, et, de fait, Éloi ne savait pas encore ses lettres à huit ans. Mais, à cet âge, il apprit à lire et à écrire avec une rapidité surprenante, et il devint en six mois le meilleur écolier du village.

» Il en était aussi l'enfant le plus affectueux et le mieux aimant. Je lui donnai quelques leçons de mathématiques et je fus étonné de la fécondité que cet esprit annonçait dès l'enfance. Enfin, je l'avouerai sans craindre qu'on me raille, car on pardonnera qeîque exagération à un vieillard sauvage : je me plaisais à surprendre en ce petit paysan les prémices d'une de ces âmes lumineuses, qui apparaissent à de longs intervalles dans notre sombre humanité et qui, sollicitées par le besoin d'aimer autant que par le zèle de connaître, accomplissent, partout où le destin les place, une œuvre utile et belle.

» Ces songeries et d'autres de même nature me conduisirent jusqu'aux Alies. En entrant dans la salle basse, je trouvai le petit Éloi eouché dans le grand lit de cotonnade, où ses

parents l'avaient transporté eu égard, sans doute, à la gravité de son état. Il sommeillait; sa tête, petite et fine, creusait pourtant l'oreiller d'un poids énorme. J'approchai. Le front était brûlant ; il y avait de la rougeur aux conjonctives ; la température de tout le corps était très haute. La mère et la grand'mère se tenaient près de lui, anxieuses. Jean Blin, désœuvré dans son inquiétude, ne sachant que faire et n'osant s'en aller, les mains dans les poches, nous regardait les uns après les autres. L'enfant tourna vers moi son visage aminci et, me cherchant d'un bon regard douloureux, il répondit à mes questions qu'il avait bien mal au front et dans l'œil, qu'il entendait des bruits qui n'existaient pas, et qu'il me reconnaissait, et que j'é'ais son vieil ami.

» — Il a des frissons et puis il lui vient des chaleurs, ajouta sa mère.

» Jean Blin, ayant réfléchi quelques instants, dit :

» — C'est sans doute dans l'intérieur que ça le tient.

» Puis il rentra dans son silence.

■ Il ne m'avait été que trop facile de cons-

i72 l'étui de nacre

tater les symptômes d'une méningite aiguô. Je prescrivis des révulsifs aux pieds et des sangsues derrière les oreilles. Je m'approchai de nouveau de mon jeune ami et j'essayai de lui dire une bonne parole, une parole meilleure, hélas ! que la réalité. Mais il se passa alors en moi un phénomène entièrement nouveau. Bien que j'eusse tout mon sang-froid, je vis le malade comme à travers un voile et si loin de moi qu'il m'apparaissait tout petit, tout petit. Ce trouble dans l'idée de l'espace fut bientôt suivi d'un trouble analogue dans l'idée du temps. Bien que ma visite n'eût pas duré cinq minutes, je m'imaginai que j'étais depuis longtemps, depuis très longtemps, dans cette salle ba.;se, devant ce lit de cotonnade blanche, et que les mois, les années s'écoulaient sans que que je fisse un mouvement.

» Par un effort d'esprit qui m'est très naturel, j'analysai sur-le-champ ces impressions singulières et la cause m'en apparut nettement. Elle est bien simple. Éloi m'était cher. De le voir malade si inopinément et si gravement, « je n'en revenais pas ». C'est le terme populaire et il est juste. Les moments cruels noua

paraissent de longs moments. C'est pourquoi j'eus l'impression que les cinq ou six minutes passées auprès d'Éloi avaient quelque chose de quasi séculaire. Quant à la vision que l'enfant était loin de moi, elle venait de l'idée que j'allais le perdre. Cette idée, fixée en moi sans mon consentement, avait pris, dès la première seconde, le caractère d'une absolue certitude.

» Le lendemain, Éloi était dans un état moins alarmant. Le mieux persista pendant quelques jours. J'avais envoyé à la ville chercher de la glace ; cette glace fit bon effet. Mais le cinquième jour, je constatai un délire violent. Le malade parlait beaucoup; parmi les mots sans suite que je lui entendis prononcer, je distinguai ceux-ci :

» — Le ballon ! le ballon ! Je tiens le gouvernail du ballon. Il monte. Le ciel est noir. Maman, maman, pourquoi ne viéns-tu pas avec moi? Je conduis mon ballon où ce sera si beau I Viens, on étouffe ici.

» Ce jour-là, Jean Blin me suivit sur la route. Il se dandinait, de l'air embarrassé d'un homme qui veut dire quelque chose et qui n'ose. Enfin, après avoir fait en silence une

174 l'étui de nacrb

vingtaine de pas avec moi, il s'arrêta et, me posant la main sur le bras :

» — Voyez- vous, docteur, me dit-il, j'ai Tidée que c'est dans l'intérieur que ça le tient.

» Je poursuivis tristement mon chemin, et, pour la première fois, l'envie de revoir mes poiriers et mes abricotiers ne me fit point hâter le pas. Pour la première fois, après quarante ans de pratique, j'étais troublé dans mon cœur par un de mes malades, et je pleurais en dedans de moi l'enfant que je ne pouvais sauver.

> Une angoisse cruelle vint bientôt s'ajouter à ma douleur. Je craignis que mes soins ne fussent mauvais. Je me surprenais oubliant le jour les prescriptions de la veille, incertain dans mon diagnostic, timide et troublé. Je fis venir un de mes confrères, un homme jeune et habile, qui exerce dans la ville voisine. Quand il vint, le pauvre petit malade, devenu aveugle» était plongé dans un coma profond.

» Il mourut le lendemain.

» Un an s'étant écoulé sur ce malheur, il in' arriva d être appelé en consultation au cheflieu. Le tait est singulier. Les causes qui l'ont amené sont bizarres ; mais, comme elles n'ont

point d'intérêt, je ne les rapporterai pas ici. Après la consultation, le docteur C***, médecin de la préfecture, me fit l'honneur de me retenir à déjeuner chez lui, avec deux de mes confrères. Après le déjeuner, où je fus réjoui par une conversation solide et variée, nous prîmes le café dans le cabinet du docteur. Comme je m'approchais de la cheminée pour y poser ma tasse vide, j'aperçus, suspendu au cadre de la glace, un portrait dont la vue me causa une si vive émotion, que j'eus peine à retenir un cri. C'était une miniature, un portrait d'en- 1ani Ùei enfant ressemblait d'une manière si frappante à celui que je n'avais pu sauver et auquel je pensais tous les jours, depuis un an, que je ne pus m'empêcher de croire, un moment, que c'était lui-même. Pourtant cette supposition était absurde. Le cadre de bois noir et le cercle d'or qui entouraient la miniature attestaient le goût de la fin du xvme siècle, et l'enfant était représenté avec une veste rayée de rose et de blanc comme un petit Louis XVII ; mais le visage était tout à fait le visage du petit Eloi. Même front, volontaire et puissant, un front d'homme sous des

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boucles de chérubin ; même feu dans les yeux ; même grâce souffrante sur les lèvres I Sur les mêmes traits, enfin, c'était la même expression 1

« Il y avait déjà longtemps peut-être que 'examinais ce portrait, quand le docteur G***, me frappant sur l'épaule :

» — Cher confrère, me dit-il, vous regardez là une relique de famille que je suis fier de posséder. Mon aïeul maternel fut l'ami de l'homme illustre que vous voyez représenté ici tout enfant, et c'est de mon aïeul que oette miniature me vient.

» Je lui demandai s'il voulait bien nous dire le nom de cet illustre ami de son aïeul. Alors il décrocha la miniature et me la tendit :

» — Lisez, me dit-il, cette date en exergue... Lyon, 1787. Cela ne vous rappelle-t-il rien?... Non?... Eh bien! cet enfant de douze ans, c'est le grand Ampère.

» En cp moment-là, j'eus la notion exacte et la mesure certaine de ce que la mort avait détruit un an auparavant dans la ferme des Alies.

À Paul Àrène;

Je suis né en 1770 dans le faubourg rustique d'une petite ville du pays de Langres où mon père, à demi citadin, à demi paysan, vendait des couteaux et soignait son verger. Là, des religieuses, qui n'élevaient que des filles, m'apprirent à lire parce que j'étais petit et qu'elles étaient bonnes amies de ma mère. Au sortir de leurs mains, je reçus des leçons de latin d'un prêtre de la ville, fils d'un cordon-

1. Toutes les circonstances de ces Mémoires sont véritables, et empruntées à divers écrits du xvm* siècle. 11 ne s'y trouve oas un détail, si petit qu'il soit, qu'on ne rapporte d'aprè* un témoignage authentique.

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nier et excellent humaniste. L'été nous travaillions sous de vieux châtaigniers, et c'est près de ses ruches que l'abbé Lamadou m'expliquait les Géorgiques de Virgile. Je n'imaginais pas de bonheur plus grand que le mien et je vivais content entre mon maître et mademoiselle ftose, la fille du maréchal. Mais il n'est point au monde de félicité durable. Un matin, ma mère en m'embrassant coula un écu de six livres dans la poche de ma veste. Mes paquets étaient faits. Mon père sauta à cheval et, m'ayant pris en croupe, me mena au collège de Langres. Je songeai, tout le long du chemin, à ma petite chambre que parfumait, vers l'automne, l'odeur des fruits conservés dans le grenier ; à l'enclos où, le dimanche, mon père me menait cueillir les pommes des arbres greffés de sa main; à Rose, à mes sœurs, à ma mère ; à moi-même, pauvre exilé! Je me sentais le cœur gros et je retenais à grand'peine les larmes qui gonflaient mes paupières. Enfin, après cinq heures de voyage, nous arrivâmes à la ville et nous mîmes pied à terre devant une grande porte sur laquelle je lus ce mot qui me fit frissonner : Collegium.

Nous fûmes reçus dans une grande salle blanchie à la chaux, par le régent, le Père Féval, de l'Oratoire. C'était un homme jeune encore, de belle taille, dont le sourire me rassura. Mon père montrait en toute rencontre une rondeur, une vivacité et une franchise qui ne se démentaient jamais.

— Mon révérend, dit-il en me désignant de la main, je vous amène mon fils unique, Pierre, du nom de son parrain, et Aubier, du nom que je lui ai donné sans tache, tel que je l'avais reçu de feu mon père. Pierre est mon unique garçon, sa mère, Madeleine Ordalu, m'ayant donné un fils et trois filles, que j'élève de mon mieux. Mes filles auront le sort qu'il conviendra à Dieu premièrement et ensuite à leurs maris de leur faire. On les dit jolies et je ne puis me défendre de le croire. Mais la beauté n'est qu'un bien trompeur dont il ne faut pas se soucier. Elles seront assez belles si elles sont assez bonnes. Quant à mon fils Pierre, ici présent (en prononçant ces paroles mon père posa sa main si louroement sur mon épaule, qu'il me fît fléchir), moyennant qu'il craigne Dieu et sache le latin, il sera prêtre,

Je vous prie donc très humblement, mon révérend, de Fexaminer à loisir, afin de discerner son véritable naturel. Si vous découvrez en lui quelque mérite, gardez-le. Je paierai volontiers ce qu'il faudra. Si au contraire vous estimez ne pouvoir rien faire de lui, mandez-le-moi, je viendrai le reprendre aussitôt et je lui apprendrai à fabriquer des couteaux, comme son père. Car je suis coutelier, pour vous servir, mon révérend.

Le Père Févai promit qu'il ferait ce qu'on demandait. Et sur cette assurance, mon père prit congé du régent et de moi. Comme il était très ému, et qu'il avait peine à retenir ses sanglots, il prit un visage rude et contracté et me donna, en guise d'embrassement, une terrible bourrade. Quand il fut parti, le Père Févaî m'entraîna hors du parloir, dans un jardin que bordait une épaisse charmille ; puis, es passant sous l'ombre des arbres, il me dit :

O Sylvaï dulces umbras frondsai!

Je fus assez heureux pour reconnaître dans ces formes archaïques et dans cette lourde prosodie un vers du vieil Ennius et je répondis

à propos au Père Féval que Virgile était plus digne encore que son, antique précurseur de célébrer la beauté de ces frais ombrages, frigus opacum. Mon régent parut assez satisfait de ce compliment. Il m'interrogea avec bonté sur quelques points du rudiment. Puis, ayant entendu mes réponses :

— C'est bien, me dit-il; avec du travail, beaucoup de travail, vous pourrez suivre la classe de quatrième. Venez, je veux vous présenter moi-même à votre professeur et à vos condisciples.

Pendant le temps qu'avait duré notre promenade, je me sentais recueilli dans mon abandon et soutenu dans ma détresse. Mais quand je me vis au milieu des collégiens de ma classe, en présence de M. Joursanvault mon professeur, je retombai dans un profond désespoir. M. Joursanvault n'avait ni 1 abord facile, ni la belle simplicité du régent. Il me sembla beaucoup plus pénétré de son importance et aussi plus dur et plus fermé. C'était un petit homme à grosse tête dont les paroles passaient en sifflant entre deux lèvres blanches et quatre dents jaunes. Je songeai de suite

qu'une pareille bouche n'était pas faite pour prononcer ce nom de Lavinie, que j'aimais encore plus que celui de Rose. Car, il faut que je le confesse, l'idyllique et royale fiancée du malheureux Turnus était parée dans mon imagination de grâces augustes. Son image idéale me cachait la beauté plus vulgaire de la fille du maréchal. M. Joursanvault, tel était le nom de mon professeur de quatrième, ne me plaisait guère. Mes condisciples me faisaient peur : ils m'avaient l'air terriblement hardis et je craignais, avec raison, que ma naïveté ne leur parût ridicule. J'avais grande envie de pleurer.

Le respect humain, plus fort que ma douleur, retint seul mes larmes.

Le soir étant venu, je sortis du collège et m'en allai chercher dans la ville le gîte que m'avait retenu mon père. Je logeais, avec cinq autres écoliers, chez un artisan, dont la femme nous faisait la cuisine. Nous lui donnions chacun vingt -cinq sous chaque mois.

Mes condisciples essayèrent d'abord de me railler 9 sur mes habits mal faits et mon air rustique. Mais ils cessèrent leurs plaisanteries, quand ils virent qu'elles ne me fâchaient pas,

Un seul d'entre eux, le fils étique d'un procureur, ayant continué d'imiter insolemment mon maintien lourd et gauche, je le châtiai d une main si pesante, qu'il ne fut plus tenté d'y revenir. Je ne plaisais guère à M. Joursanvault; mais, accomplissant mes devoirs avec régularité, je ne lui fournissais pas l'occasion de me punir. Comme il faisait étalage d'une autorité violente, incertaine et tracassière, il invitait à la révolte, et il y eut en effet, dans sa classe, plusieurs mutineries auxquelles je ne pris point de part. Un jour, me promenant dans le jardin avec le régent, qui me témoignait beaucoup de bonté, il me vint malheureusement en tête de me vanter de ma sagesse.

— Mon père, lui dis-je, je n'étais pas de la dernière révolte.

— Il n'y a pas de quoi vous en vanter, me répondit le Père Féval, avec un accent de mépris qui me déchira le cœur.

Il haïssait la bassesse plus que tout au monde. Je me promis bien, en l'entendant, de ne jamais plus rien dire ni faire de vil, et, si depuis j'ai su me garder du mensonge et

186 l'étui dp, nacrb

de la lâcheté, c'est à cet excellent homme qiM je le dois.

M. Féval n'était point un prêtre philosophe, il professait les vertus et non la foi du vicaire savoyard. Il croyait tout ce qu'un prêtre doit croire. Mais il avait horreur des momeries et il ne pouvait tolérer qu'on intéressât Dieu à des bagatelles. Il y parut bien en ce jour de Noël, où M. Joursanvault vint lui dénoncer les impies qui, la veille, avaient mis de l'encre dans les bénitiers.

Le scandalisé Joursanvault mâchait des exorcismes et murmurait :

— Certes, le trait est noir!

— A cause de l'encre, répondit paisiblement notre régent.

Cet homme vertueux considérait la faiblesse comme le principe unique de tous les maux. Il disait souvent : « Lucifer et les anges rebelles ont failli par orgueil. C'est pourquoi ils restent jusque dans l'enfer princes et rois et exercent sur les damnés une terrible souveraineté. S'ils avaient péri lâchement, ils seraient au milieu des flammes la risée et le jouet des âmes des pécheurs, et l'hégémonie

du mal aurait même échappé à leurs mains avilies. »

Quand vinrent les vacances, j'eus grande joie à revoir notre maison. Mais je la trouvai bien petite. Quand j'entrai, ma mère, courbée sur le foyer, écumait le pot-au-feu. Je la trouvai toute petite aussi, ma bonne mère, et je l'embrassai en sanglotant.

L'écumoire à la main, elle me conta que mon père, aiourdi par l'âge et les douleurs, ne soignait plus le verger; que l'aînée de mes sœurs était promise en mariage au fils du tonnelier et que le sacristain de la paroisse avait été trouvé mort dans sa chambre, une bouteille à la main, les doigts crispés serraient si fort le goulot qu'on crut qu'on ne les détacherait pas. Pourtant il n'était pas décent qu'on portât le sacristain à l'église avec sa bouteille de vin gris. En écoutant ma mère, j'eus pour la première fois l'idée sensible de îa fuite du temps et de l'écoulement des choses; je tombai dans une sorte de torpeur.

— Que tu as bon air, mon fils! disait ma mère. Va! dans ta veste de basin, tu semblés déjà un petit curé tout craché.

iS8 l'étui de nacre

À ce moment, mademoiselle Rose entra dans ia salle, elle rougit en me voyant et feignit une grande surprise. Je vis que je lui inspirais de l'intérêt, et j'en fus secrètement flatté. Mais j'affectai devant elle le maintien grave et réservé d'un ecclésiastique. Je passai la plus grande partie des vacances à me promener avec M. Lamadou.

Il avait été convenu entre nous que nous ne parlerions que latin. Et nous allions par les routes, au milieu des humbles travaux des champs, dans l'ardente nature, côté à côte, droit devant nous, graves, sérieux, purs, dédaigneux des plaisirs vulgaires et très vains de notre science.

Je retournai au collège avec la ferme résolution d'entrer dans les ordres. Je me voyais déjà comme M. Lamadou, coiffé d'un grand chapeau à trois cornes, portant la soutane avec une culotte noire, des bas de laine, et des souliers à boucle, méditant tour à tour l'éloquence de Cicéron et la doctrine de saint Augustin, et traversent la foule en rendant gravement des saluts aux dames et aux pauvres inclinés devant moi. Hélas! un fantôme de

femme vint troubler ce beau rêve. Jusque-là je ne connaissais que Lavinie et mademoiselle Rose. Je connus Didon et je sentis courir des flammes dans mes veines. L'image de celle qui, déchirée d'une blessure immortelle, errait dans la forêt de myrtes, se penchait la nuit sur mon lit agité.

Moi aussi, dans mes promenades du soir je croyais la voir glisser toute blanche derrière les arbustes des bois comme la lune au milieu des nuées. Plein de cette brillante image, je redoutai d'entrer dans les ordres. Pourtant je pris l'habit ecclésiastique qui m'allait à ravir. Quand je • retournai chez moi ainsi vêtu, ma mère me fit la révérence et Rose, cachant ses yeux dans son tablier, se mit à pleurer. Puis me regardant de ses beaux yeux aussi limpides que ses larmes :

— Monsieur Pierre, me dit-elle, je ne sais pas pourquoi je pleure.

Elle était touchante ainsi. Mais elle ne ressemblait pas à la lune dans les nuées. Je ne l'aimais pas; c'est Didon que j'aimais.

Cette année-là fut marquée pour moi par un grand deuil. Je perdis mon père, qui suc-

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comba assez subitement à une hydropisie de poitrine.

A ses derniers moments, il recommanda à ses enfants de vivre dans l'honnêteté et dans la religion et il les bénit. Il mourut avec une douceur qui n'était point dans son caractère. Il semblait quitter sans regrets et même avec allégresse cette vie à laquelle il était fortement attaché par tous les liens d'une ardente nature. J'appris de lui qu'il est plus facile qu'on ne pense de mourir quand on est homme de bien.

Je résolus d'être à mon tour le père de ces sœurs aînées, déjà bonnes à marier, et de cette mère en larmes, qui, d'année en année, se faisait plus petite, plus faible et plus touchante.

C'est ainsi qu'en un moment, d'enfant je devins homme. J'achevai mes études chez les oratoriens sous des maîtres excellents, les Pères Lance, Porriquet et Marion, qui, perdus dans une province reculée et sauvage, consacraient à l'éducation de quelques pauvres enfants, des facultés brillantes et une érudition profonde qui eussent honoré l'Académie des

inscriptions. Le régent les dépassait tous par l'élévation de son esprit et la beauté de son

âme.

Tandis que j'achevais ma philosophie sous ces maîtres éminents, une grande rumeur parvenait jusque dans notre province et traversait les murs épais du collège. On parlait d'assembler les États, on demandait des réformes; et l'on attendait de grands changements. Des livres nouveaux, que nos maîtres nous laissaient lire, annonçaient le retour prochain de l'âge d'or.

Quand vint le moment de quitter le collège, j'embrassai le Père Féval en pleurant.

Il me retint dans ses bras avec une profonde sensibilité. Puis il m'entraîna sous cette charmille où six ans auparavant j'avais eu avec lui mon premier entretien.

Là, me prenant par la main, il se pencha sur moi, me regarda dans les yeux et me

dit:

— Souve-nez-vous, mon enfant, que, sans le j caractère, l'esprit n'est rien. Vous vivrez assez j longtemps, peut-être, pour voir naître dans ce pays un ordre nouveau. Ces grands change-

ments ne s'accompliront pas sans troubles. Qu'il vous souvienne alors de ce que je vous dis aujourd'hui : dans les conjonctures difficiles, l'esprit est une faible ressource : seule, la vertu sauve ce qui doit être sauvé.

Pendant qu'il parlait ainsi, au sortir de la charmille, le soleil, déjà bas à l'horizon, l'enveloppait d'une pourpre ardente et revêtait de lumiè"e son beau visage pensif. J'eus le bonheur de retenir ses paroles qui me frappaient, bien que je ne les comprisse pas exactement. Je n'étais alors qu'un écolier, et des plus simples. Depuis, la vérité de ces maximes m'a été révélée dans toute sa profondeur par la leçon terrible des événements.

J'avais renoncé à l'état ecclésiastique. Il fallait vivre. Je n'avais point appris le latin pour fabriquer des couteaux dans le faubourg d'une petite ville. Je faisais de grands rêves. Notre métairie, nos vaches, notre jardin ne suffisaient pas à mon ambition. Je trouvais à mademoiselle Rose un air rustique. Ma mère s'imaginait^que mon mérite ne pourrait se développer tout entier que dans une ville comme Paris. J'en arrivai sans peine à penser de même. Je me fis faire un habit par le meilleur tailleur de Langres. Cet habit avec une épée à poignée d'acier, qui en sou-

levait les basques, me donna si bon air, que jô ne doutai plus de ma fortune. Le Père Féval me fit une lettre pour le duc de Puybonne, et le 12 juillet de l'an do grâce 1789, je montai dans le coche, en pleurant, chargé de livres latins, de galettes, de lard et de baisers. J'entrai dans Paris par le faubourg Saint- Antoine, que je trouvai plus hideux que les plus misérables hameaux de ma province. Je plaignais de tout mon cœur et les malheureux qui habitaient là et moi qui avais quitté la maison et le verger de mon père pour chercher fortune au milieu de tant d'infortunés. Un négociant en vins qui avait pris le coche avec moi, m'expliqua pourtant que tout ce peuple était dans l'allégresse parce qu'on avait détruit une vieille prison , nommée la Bastille - Saint- Antoine. Il m'assura que M. Necker ramènerait bientôt l'âge d'or. Mais un perruquier qui avait entendu notre conversation affirma à son tour que 51. Necker perdrait la nation, si le roi ne le renvoyait pas tout de suite.

— La Révolution, ajouta-t-iî, est un grand mai. On ne se coiffe plus. Et un peuple qui ne fait pas de coiffures est au-dessous des bêtes.

Ces paroles fâchèrent le marchand de vin.

— Apprenez, monsieur le merlan, répondit-il, qu'un peuple régénéré dédaigne les vaines parures. Je vous corrigerais de votre impertinence si j'en avais le temps ; mais je vais vendre du vin à M. Bailly, maire de Pans, qui m'honore de son amitié.

Ils se quittèrent ainsi, et moi, j'allai à pied, avec mes livres latins, mon lard et le souvenir des baisers de ma mère, chez M. le duc de Puybonne à qui j'étais recommandé. Son hôtel est situé à l'extrémité de la ville, dans la rue de Grenelle. Les passants me l'indiquèrent à l'envi, car le duc est célèbre pour sa bienfaisance.

Il me reçut avec bonté. Rien dans ses habits ni dans ses façons ne sort de la simplicité. Il a cet air joyeux qu'on ne voit qu'aux hommes qui travaillent beaucoup sans y être forcés.

Il lut la lettre du Père Féval et me dit :

— Cette recommandation est bonne, mais que savez-vous?

Je lui répondis que je savais le latin, un peu de grec, l'histoire ancienne, la rhétorique et la poétique.

— Voilà de belles connaissances I me répondit-il en souriant. Mais il serait préférable que vous eussiez quelque idée de l'agriculture, des arts mécaniques, du commerce, de la banque et de l'industrie. Vous connaissez les lois de Solon, je gage?

Je lui fis signe qu'oui.

— C'est fort bien. Mais vous ignorez la constitution de l'Angleterre. Il n'importe. Vons êtes jeune et dans l'âge d'apprendre. Je vous attache à ma personne, avec cinq cents écus d'appointements. M. Mille, mon secrétaire, vous dira ce que j'attends de vous. Au revoir, monsieur.

Un laquais me conduisit à M. Mille, qui écrivait devant une table au milieu d'un grand salon blanc. Il me fit signe d'attendre. C'était un petit homme rond, de figure assez douce, mais qui roulait des yeux terribles et grondait à mi-voix en écrivant.

J'entendais sortir de sa bouche les mots de tyrans, fers, enfers, homme, Morne, esclavage, liberté. Je le crus fou. Mais, ayant posé sa plume, il me salua de la tête en souriant.

— Hein? me dit-il, vous regardez l'appar-

MÉMOIRES D'UN VOLOÏtTURB 1ST

teraent. Il est simple comme la maison d'un vieux Romain. Plus (le dorures sur les lambris, plus de magots sur les cheminées, rien qui rappelle les temps détestés du feu roi, rien qui soit indigne de la gravité d'un homme libre. Libre, Tibre, il faut que je note cette rime. Elle est bonne, n'est-il point vrai ? Aimez-vous les vers , monsieur Pierre Aubier ?

Je répondis que je ne les aimais que trop et qu'il eût mieux valu, pour faire ma cour à Monseigneur, que je préférasse M. Burke à Virgile.

— Virgile est un grand homme, répondit M. Mille. Mais que pensez-vous de M. Chénier? Pour moi, je ne connais rien de plus beau que son Charles IX. Je ne vous cacherai pas que je m'essaye moi-même dans la tragédie. Et, au moment où vous êtes entré, j'achevais une scène dont je suis assez content. Vous me semblez un fort honnête homme. Je veux bien vous confier le sujet de ma tragédie, mais n'en dites rien. Vous sentez de quelle conséquence serait la moindre indiscrétion. Je compose une Lucrèce.

Soulevant alors un gros cahier dans ses mains, il lut : Lucrèce, tragédie en cinq actes, dédiée à Louis le Bien-Aimé, restaurateur de la liberté en France.

Il m'en déclama deux cents vers, puis il s'arrêta, donnant pour excuse que le reste demeurait encore imparfait.

— Le courrier du duc, dit-il en soupirant, m'enlève les plus belles heures du jour. Nous sommes en correspondance avec tous les hommes éclairés de l'Angleterre, de la Suisse et de l'Amérique. Je vous dirai, à ce propos, monsieur Aubier, que vous serez employé à la copie et au classement des lettres. S'il vous est agréable de savoir tout de suite de quelles affaires nous nous occupons présentement, je vais vous le dire. Nous aménageons à Puybonne une ferme, avec des colons anglais chargés d'introduire en France les améliorations agricoles réalisées dans la Grande-Bretagne. Nous faisons venir d'Espagne quelquesunes de ces brebis à soyeuses toisons dont les troupeaux ont enrichi Ségovie de leur laine ; négociation si ardue, qu'il a fallu unir à nos efforts ceux du roi lui-même. Enfin nous

achetons des vaches suisses pour les donner à nos vassaux.

» Je ne parle point de la correspondance sur les affaires publiques. Celle-là est tenue secrète. Mais vous n'ignorez point que les efforts du duc de Puybonne tendent à faire appliquer en France la constitution de l'Angleterre. Permettez-moi de vous quitter, monsieur Aubier. Je vais à la Comédie. On joue Alzire.

Cette nuit-là je dormis dans des draps fins et je ne dormis pas bien. Je rêvais que les abeilles de ma mère volaient sur les ruines de la Bastille, autour du duc de Puybonne qui souriait avec bonté, dans une lumière élyséenne. Le lendemain, j'allai rejoindre de grand matin M. Mille, à qui je demandai s'il s'était bien diverti à la Comédie. Il me répondit qu'il se flattait d'avoir surpris, pendant la représentation d*Alzire, quelques-uns des secrets par lesquels M. de Voltaire excitait la sensibilité des spectateurs. Puis il me fit copier des lettres relatives à l'achat de ces vaches suisses dont le bon seigneur faisait présent à ses vassaux. Tandis que je m'appliquaisàcette tâche:

— Le duc est sensible, me dit-il. J'ai ce-

lébré sa bienfaisance dans des vers dont je ne suis pas trop mécontent. Connaissez-vous ia terre de Puybonne? Non! C'est un séjour enchanteur. Mes vers vous en feront connaître les beautés. Je vais vous les dire :

Vallon délicieux, asile du repos, Bocages toujours verts, où Tonde la plus pure Roule paisiblement ses flots, Et vient mêler son doux murmure Aux tendres concerts des oiseaux, Que mon cœur est ému de vos beautés champêtres? Que j'aime à confier, sous ces riants berceaux, Le doux nom d'une nymphe à l'écorce des hêtre». De ces beaux lieux Puybonne est possesseur; Avec lui la bonté, la douce bienfaisance, Dans ce palais habitent en silence :

Le sentiment y retient le bonheur.

Puybonne enseigne aux folâtres bergères A s'assembler sous le9 ormeaux, 11 se mêle parfois à leurs danses légères, Puis il leur donne des troupeaux.

J'étais émerveillé. Je n'avais rien entendu à Langres d'aussi galant, et je reconnus qu'il y avait dans l'air de Paris un je ne sais quoi qui ne se trouve point ailleurs.,

L'après-diner, j'allais visiter les principaux monuments de la ville. Le génie des arts a

répandu depuis deux siècles ses trésors sur les rives illustre? de la Seine. Je ne connaissais encore que des châteaux et des églises gothiques dont la mélancolie, empreinte de rudesse, inspire seulement à l'âme des pensées disgracieuses. Paris, il est vrai, possède encore quelques-uns de ces édifices barbares. La cathédrale même, qui s'élève dans la Cité, témoigne, par l'irrégularité et la confusion de sa structure, de l'ignorance des âges où elle fut construite. Les Parisiens pardonnent à sa laideur en raison de son antiquité. Le Père Féval avait coutume de dire que toutes les antiquités sont vénérables.

Mais quel spectacle différent offrent les monuments des siècles polis! La régularité du plan, l'exacte proportion des parties, la large ordonnance de l'ensemble, enfin la beauté des ordres imités de l'antique, voilà les qualités qui brillent dans les ouvrages des modernes architectes. Elles se réunissent toutes pour faire de la colonnade du Louvre un chef-d'œuvre digne de la France et de ses rois. Quelle ville que Paris ! M. Mille m'a montré le théâtre où les plus belles actrices du monde prêtent leur

L ETUI DE NÂCÛE

voix et leurs charmes aux inspirations de Mozart et de Gluck. Bien plus ! il m'a mené dans le jardin du Luxembourg où j'ai vu sous d'antiques ombrages Raynal se promenant avec Dussaulx. G mon vénéré régent, ô mon maître, ô mon père, ô monsieur Féval! Que n'êtes-vous témoin de la joie et de l'émotion de votre élève, de votre fils I

Je menai pendant six semaines la vie la plus douce. On annonçait autour de moi le retour de l'âge d'or et je voyais déjà s'avancer le char de Saturne et de Rhée. Le matin, je copiais des lettres sous la direction de M. Mille. C'était un bon compagnon que M. Mille, toujours souriant, toujours fleuri et léger comme un zéphyr.

Après dîner, je lisais quelques pages de Y Encyclopédie à notre bon seigneur, et j'étais libre jusqu'au lendemain matin. Un soir, j'allais souper aux Porcherons avec M. Mille. Des femmes, portant à leur bonnet les couleurs de la Nation, se tenaient à la porte des guinguettes avec des fleurs dans un panier. L'une d'eues s'étant approchée de moi, me prit par le bras, et me dit ;

— Mon cher monsieur, voici un bouquet de roses que je vous donne.

Je rougis et ne sus que répondre. Mais M. Mille, qui avait le ton de la ville, me dit :

— Il faut payer ces roses d'une pièce de six sous et dire une parole d'honnêteté à la jolie demoiselle.

Je fis l'un et l'autre, puis je demandai i M Mille s'il pensait que cette bouquetière fût une personne de bien. Il me répondit qu'il s'en fallait de tout, mais qu'on devait être poli avec toutes les femmes. Je m'attachais tous les jours davantage à l'excellent duc de Puybonne. C'était le meilleur et le plus simple des hommes. Il croyait n'avoir rien donné aux malheureux, qu-and il ne s'était pas donné luimême. Il vivait comme un homme du commun, tenant le luxe des riches pour un vol fait aux pauvres. Sa bienfaisance était ingénieuse. Je l'entendis nous dire un jour :

— Il n'est pas de plaisir plus doux que de travailler au bonheur des inconnus, soit en plantant quelque arbre utile, soit en greffant sur de jeunes bourgeons, dans le? bois, des

204 l'étui de nàcrb

brandies dont les fruits puissent apaiser un joui la soif du voyageur égaré.

Le bon seigneur ne s'occupait pas que de philanthropie. Il travaillait ardemment à la nouvelle constitution du royaume. Député de la noblesse à l'Assemblée nationale, il siégeait dans les rangs de ces amateurs de la liberté anglaise qu'on nommait monarchiques, aux côtés de Malouet et de Stanislas de Glermont- Tonnerre. Et, bien que, dès lors, ce parti semblât condamné, il voyait s'acheminer, avec toute la ferveur de l'espérance, la plus humaine des révolutions. Nous partagions sa joie.

Malgré bien des causes d'inquiétude, cet enthousiasme nous soutint encore l'année sui ■ vante. J'accompagnai M. Mille au Ghamp-de- Mars dans les premiers jours de juillet. Là deux cent mille personnes de toutes conditions, hommes, femmes, enfants, élevaient de leurs mains l'autel où ils devaient jurer de vivre ou de mourir libres. Des perruquiers en veste bleue, des porteurs d'eau, des abbés, des charbonniers, des capucins, des filles de l'Opéra en robes à fleurs, coiffées de rubans

et de plumes, piochaient ensemble la terre sacrée de la patrie. Quel exemple de fraternité! Nous vîmes MM. Sieyès et de Beauharnais attachés à la même charrette; nous vîmes le père Gérard, qui, comme un ancien Romain, passe du Sénat à la charrue, manier la pelle et remuer la terre; nous vîmes toute une famille travaillant au môme endroit : le père piochait, la mère chargeait la brouette, et leurs enfants la roulaient tour à tour, tandis que le plus jeune, âgé de quatre ans, porté dans les bras de son aïeul, qui en avait quatre-vingt-treize, bégayait : Ah! ça ira! ça ira! Nous vîmes défiler en corps les garçons jardiniers portant des laitues et des marguerites au bout de leurs bêches. Plusieurs corporations les suivaient, musique en tête : les imprimeurs dont la bannière portait cette inscription : Imprimerie, premier drapeau de la Liberté; puis les bouchers. Sur leur étendard était peint un large couteau avec ces mots : Tremblez, aristocrates, voici les garçons bouchers.

Et cela même nous semblait encore de la fraternité.

— Aubier, mon ami, mon frère! s'écri?

M. Mille, je me sens ravi par l'enthousiasme poétique ! Je vais composer une ode qui vous sera dédiée. Écoutez :

Ami, vois-tu ce peuple immense, Gomme il accourt de toutes parts :

Des artisans chers à la France Vois-tu flotter les étendards?

C'est à l'autel de la Patrie Que l'amour dirige leurs pas; Tous vont à leur mère chérie Se dévouer jusqu'au trépas.

M. Mille récitait ces vers avec chaleur; il était petit, mais il faisait de grands gestes. Il portait un habit amarante. Toutes ces circonstances le faisaient remarquer, et quand il eut achevé cette strophe, un cercle de curieux l'entourait. On l'applaudissait. Il continua, transporté :

Ouvre les yeux, fixe ton âme Sur ce spectacle solennel...

Mais à peine avait-il prononcé ces mots qu'une dame coiffée d'un vaste chapeau noir à plumes se jeta dans ses bras et le pressa contre le fichu qui lui couvrait la gorge.

— Que cela est beau I s'écria-t-elle. Monsieur Mille, souffrez que je vous embrasse.

Un capucin qui, son menton sur le manche

de sa bêche, se tenait dans le cercle des curieux, battit des mains à la vue d'un si grand embrassement. Alors de jeunes patriotes qui l'entouraient le poussèrent en riant vers l'embrassante dame, qui l'embrassa au milieu des acclamations. M. Mille m'embrassa, j'embrassai M. Mille.

— Les beaux vers ! s'écriait encore la dame au grand chapeau. Bravo, Mille 1 C'est du Jean- Baptiste !

-— Oh ! fit M. Mille avec modestie, la tête 9ur l'épaule, et la joue ronde et rouge comme une pomme.

— Oui, du pur Jean -Baptiste ! répétait la dame; il faut chanter cela sur l'air « du serin qui te fait envie ».

— Vous êtes trop honnête, lui répondit M. Mille. Permettez-moi, madame Berthemet, de vous présenter mon ami Pierre Aubier, qui vient du Limousin. Il a du mérite et se fera à l'air de Paris.

— Ce cher enfant, répondit madame Berthemet en me pressant la main. Qu'il vienne chez nous. Amenez-nous-le, monsieur Mille. Nous faisons de la musique tous les jeudis.

Aime-t-il la musique? Mais la belle question! Pour ne pas l'aimer, il faudrait être un barbare en proie à toutes les fureurs. Venez jeudi prochain, monsieur Aubier; ma fille Amélie vous chantera une romance.

En parlant ainsi, madame Berthemet désigna une jeune demoiselle coiffée à la grecque et vêtue de blanc, dont les cheveux blonds et les yeux bleus me parurent les plus beaux du monde. Je rougis en la saluant. Mais elle ne parut point s'apercevoir de mon trouble.

En rentrant à l'hôtel de Puy bonne, je ne dissimulai pas à M. Mille l'impression que me fit la beauté d'une si aimable personne.

— Il faut donc, me répondit M. Mille, ajouter une strophe à mon ode.

Et après quelques secondes de réflexion.

— Voilà qui est fait, ajouta-t-il.

Si d'une belle honnête et sage Tu sais un jour te faire aimer, Le nœud sacré du mariage Est le seul que tu dois former; Mais à l'autel de la Patrie Courez tous deux pour vous unir Que jamais votre foi trahie N'ordonne au ciel de tous punir.

Hélas 1 M. Mille n'avait pas ce don de lire dans l'avenir, que l'antiquité attribuait aux poètes. IN os jours heureux étaient désormais comptés et nos belles illusions devaient tomber toutes. Au lendemain de la Fédération, la nation se réveilla cruellement divisée. Le roi, faible et borné, répondait mal aux espérances infinies que le peuple avait mises en lui.

L'émigration criminelle des princes et des nobles appauvrissait le pays, irritait le peuple et menait -à la guerre. Les clubs dominaient l'Assemblée. Les haines populaires devenaient de plus en plus menaçantes. Si la nation était en proie au trouble, la paix ne régnait pas dans mon cœur. J'avais revu Amélie. J'étais devenu l'hôte assidu de sa famille et il n'y avait pas de semaine que je n'allasse deux ou trois fois dans la maison qu'ils habitaient dans la rue Neuve-Saint-Eustache. Leur fortune, autrefois brillante, avait beaucoup souffert de la Révolution, et je puis dire que le malheur mûrit notre amitié. Amélie, devenue pauvre, m'en parut plus touchante et je l'aimai. Je l'aimai sans espoir. Qu'étais-je,

pauvre petit paysan, pour plaire à une si gracieuse citadine?

J'admirais ses talents. C'est en faisant de la musique, de la peinture ou en traduisant quelque roman anglais, qu'elle se divertissait noblement des malheurs publics et de ceux de sa famille. Elle montrait en toute rencontre une fierté qu» se tournait volontiers à mon égard en raillerie badine. Il était visible que, sans toucher son cœur, j'amusais son esprit. Son père était le plus beau grenadier de la section, homme nul au demeurant. Quant à madame Berthemet, c'était, malgré sa pétulance, la meilleure des femmes. Elle débordait d'enthousiasme. Les perroquets, les économistes et les vers de M. Mille la faisaient tomber en pâmoison. Elle- m'aimait, quand elle en avait le temps, car les gazettes et l'Opéra lui en prenaient beaucoup. Elle était, après sa fille, la personne du monde que j'avais le plus de plaisir à voir.

J'avais fait de grands progrès dans la con* fiance de M. de Puybonne. Il ne m'occupait plus à copier des lettres; il m'employait aux négociations les plus délicates et il me faisait

souvent des confidences dans lesquelles M. Mille n'avait point de part.

D'ailleurs il avait perdu la foi, sinon le courage. La fuite humiliante de Louis XVI l'affligea plus que je ne saurais dire ; mais après le retour de Varennes, il se montra assidu auprès du souverain prisonnier qui avait méprisé ses conseils et suspecté ses sentiments. Mon cher seigneur resta désespérément fidèle à la royauté mourante. Le 10 Août, il était au Château, et c'est par une sorte de miracle qu'il échappa au peuple et qu'il put regagner son hôtel. Dans la nuit, il me fit appeler. Je le trouvai revêtu des habits d'un de ses intendants.

— Adieu, me dit-il, je fuis une terre dévouée à tous les genres de désolations et de crimes. Après-demain j'aurai touché les côtes de l'Angleterre. J'emporte trois cents louis ; c'est tout ce que j'ai pu réaliser de ma fortune. Je laisse ici des biens considérables. Je n'ai que vous à qui me fier. Mille est un sot. Prenez mes intérêts. Je sais qu'il y aura du danger à le faire; mais je vous estime assez pour vous confier des soins périlleux.

ÎI2 L ÉTUI DE NACRB

Je lui pris les mains, les baisai et les mouillai de larmes; ce fut ma seule réponse.

Tandis qu'il s'échappait de Paris à la faveur de son déguisement et d'un faux passeport dont il s'était muni, je brûlai dans les cheminées de l'hôtel des papiers qui eussent pu compromettre des familles entières et coûter la vie à des centaines de personnes. Dans les jours qui suivirent, je fus assez heureux pour vendre, à très bas prix, il est vrai, les voitures, les chevaux et la vaisselle de M. de Puybonne, et je sauvai de la sorte de soixante-dix à quatre-vingt mille livres qui passèrent le détroit. Ce ne fut pas sans courir les plus grands dangers que je conduisis ces négociations délicates. Il y allait de ma vie. La terreur régnait sur la capitale au lendemain du 10 Août. Dans les rues, la veille encore animées par la bigarrure des costumes, où retentissaient les cris des marchands et les pas des chevaux, s'étendaient maintenant la solitude et le silence. Toutes les boutiques étaient fermées; les citoyens, cachés dans leurs logis, tremblent pour leurs amis, et pour eux-mêmes.

Les barrières étaient gardées, et nul ne pou-

vait sortir de la ville épouvantable Des patrouilles d'hommes armés de piques parcouraient les rues. On ne parlait que de visites domiciliaires. J'entendais de ma chambre, située dans les combles de l'hôtel, les pas des citoyens armés, le bruit des piques et des crosses de fusil contre les portes voisines, les plaintes et les cris des habitants qu'on traînait aux sections. Et quand les sans-culottes avaient tout le jour terrorisé les âmes paisibles du quartier, ils se rendaient dans la boutique d'un épicier, mon voisin; ils y buvaient, y dansaient la carmagnole, chantaient le Ça ira jusqu'au matin, et il m'était impossible de fermer l'œil de la nuit. L'inquiétude rendait mon insomnie plus cruelle. Je craignais que quelque valet ne m'eût dénoncé et qu'on ne vînt pour m'arrêter.

Il y avait alors une fièvre de délation. Pas un marmiton qui ne se crût un Brutus pour avoir trahi les maîtres qui le nourrissaient.

J'étais constamment sur mes gardes : un serviteur fidèle devait m'avertir au premier coup de marteau. Je me jetais habillé sur mon lit ou dans un fauteuil. J'avais sur moi la clef

de la petite porte du jardin. Mais pendant les exécrables journées de Septembre, quand j'appris que des centaines de prisonniers avaient été massacrés au milieu de l'indifférence publique, sous le regard approbateur des magistrats, l'horreur l'emporta en moi sur la crainte et je rougis de prendre tant soin de ma sûreté et de défendre si prudemment une existence que devaient désoler les crimes de ma patrie.

Je ne craignais plus de me montrer dans les rues ni de croiser les patrouilles. Pourtant j'aimais la vie. Il y avait un charme puissant à mes angoisses et à mes douleurs. Une image délicieuse effaçait à mes yeux tout le sombre tableau qui se déroulait devant moi. J'aimais Amélie, et son jeune visage, multiplié dans mon imagination, l'enchantait tout entière. Je l'aimais sans espoir. Pourtant il me semblait que j'étais moins indigne d'elle, depuis que je m'étais conduit en homme de cœur. Je me flattais que, du moins, mes périls me rendraient intéressant à ses yeux.

C'est dans ces dispositions que j'allai la voir un matin. Je la trouva5 seule. Elle me parla

avec plus de douceur qu'elle n'avait fait encore. Ses yeux se tournèrent vers le ciel et il en coula une larme. Cette vue me jeta aVis un trouble inexprimable. Je me jetai à ses pieds, je saisis sa main et la baignai de pleurs.

— 0 mon frère ! me dit-elle en s'efforçant de me relever.

Je ne compris pas en ce moment la cruelle douceur de ce nom de frère. Je lui parlais avec toute la sensibilité de mon âme.

— Oui, m'écriai-je, ces temps sont affreux Les hommes sont méchants, fuyons-les. Le bonheur est dans la solitude. Il est encore des îles lointaines où l'on peut vivre innocent et caché, allons-y. Allons chercher le bonheur à l'ombre des lataniers, sur le tombeau de Virginie.

Tandis que je parlais ainsi, elle regardait au loin et semblait rêveuse; mais je ne devinai pas si elle faisait le même rêve que moi.

Je passai le reste de la journée dans la plus cruelle incertitude. Je ne pouvais ni prendre aucun repos, ni m'occuper d'aucun soin. La solitude m'était affreuse et la compagnie importune. Dans ces dispositions j'errais au hasard par les rues et les quais de la ville, contemplant tristement les armoiries mutilées au fronton des hôtels, et les saints décapités au portail des églises. Ma rêverie me conduisit insensiblement dans le jardin du Palais-Royal où se pressait une foule bigarrée de promeneurs qui venaient lire les gazettes en buvant du café. Aussi les galeries de

bois avaient-elles tous les jours un air de fête.

Depuis la déclaration de la guerre et les progrès des armées coalisées, les Parisiens venaient ainsi chercher des nouvelles aux Tuileries et au Palais-Royal . La foule était grande quand le temps était beau, et l'inquiétude même apportait avec elle un certain divertissement.

Beaucoup de femmes, vêtues à la grecque, avec simplicité, portaient à la taille ou dans les cheveux les couleurs de la Nation. Je me sentais plus seul encore dans cette foule; tout ce bruit, tout ce mouvement qui m'environnait ne servait, pour ainsi dire, qu'à repousser et à renfermer mes pensées en moi.

— Hélas! me disais-je, ai-je assez parlé? Ai-je laissé voir tous mes sentiments? Ou plutôt n'en ai-je que trop dit? Consentira-t-elle à me revoir encore, maintenant qu'elle sait que je l'aime? Mais le sait-elle? et le veut-elle savoir ?

Ainsi je gémissais sur l'incertitude de mon sort quand mon attention fut brusquement attirée par une voix connue. Je levai la tête et

218 L'ÉTUI DE IfACRB

je vis M. Mille qui, debout dans ûsi café, chantait au milieu de patriotes et de citoyennes. Vêtu en garde national, il pressait de son bras gauche une jeune femme que je reconnus pour une des bouquetières de Hamponneaa, et chantait sur l'air de Lisette :

S'il est douze cents députée

Qui brisent nos entraves, Le vœu de cent mille beauté»

Est de nous rendre esclaves :

Testes nos dames ont regret

A l'ancien régime, Bt louer un nouveau décret

C'est perdre leur estime.

Un murmure d'approbation accueillit ce couplet. M. Mille sourit, s'inclina légèrement, puis se tournant vers sa compagne, il continua de chanter :

Ah ! ne les imites jamais,

Adorable Sophie, Et connaissez mieux les bienfaits

De la philosophie:

C'est er£ qui dicte des lois

Aux Solons de la France, Et qui fera dans tous ses droits

Rentrer un peuple immense.

On applaudit et M. Mille, tirant de sa poche

un nœud de ruban, ie remit à Sophie en chantant :

Hâtez-vous donc de l'arborer

Cette belle cocarde, Dout j'aime tant à me parer

Quand je monte ma garde :

Vous devez préférer à l'or

Les fleurs à peine écloses; Ce joli ruban tricolor

A tout l'éclat des roses.

Sophie piqua le ruban à son bonnet en promenant sur l'assistance un regard stupide et triomphant. On applaudit. M. Mille salua. Il contemplait la foule sans y distinguer ni moi ni personne ; ou plutôt dans cette foule, il ne voyait que lui-même.

— Ah! monsieur, s'écria mon voisin, qui dans son enthousiasme m'embrassait tendrement; ah! si les Prussiens, si les Autrichiens voyaient cela! Ils trembleraient, monsieur! Ils ont eu des intelligences à Longwy et à Verdun. Mais Paris, s'ils y venaient, serait leur tombeau. L'esprit du peuple est tout à fait martial. Je viens du jardin des Tuileries, monsieur, J'ai entendu des chanteurs,

placés devant la statue de la Liberté, entonner le chant de guerre des Marseillais. Une foule frémissante répétait en chœur le refrain :

Aux armes, citoyens !

Que les Prussiens n'étaient-ils là! ils fussent tous rentrés sous terre!

Mon interlocuteur était un homme ordinaire; ni beau ni laid, ni petit ni grand. li ressemblait à tout le monde, et n'avait rien de propre ni de distinctif : comme il parlait haut, il fut vite entouré. Après avoir toussé avec importance, il poursuivit :

— L'ennemi approche de Ghâlons. Il faut l'enfermer dans un cercle de fer. Citoyens, veillons nous-mêmes au salut public. Mais défiez-vous de vos généraux, défiez- vous de l'état-major des troupes de ligne, défiez-vous de vos ministres, bien que vous les ayez choisis, défiez-vous même de vos députés à la Convention, et sauvons-nous nous-mêmes.

— Bravo! s'écria un des assistants, volons à Ghâlons!

Un petit homme l'interrompit vivement :

— Les patriotes ne doivent quitter Faris qu'après avoir exterminé les traîtres.

Ces paroles sortaient d'une bouche que je reconnus aussitôt. Je ne pouvais m'y tromper. Cette tête énorme et chancelante sur d'étroites épaules, cette face plate et livide, toute cette personne chétive et monstrueuse, c'était mon ancien maître, le Père Joursanvault. Une méchante veste avait remplacé sa soutane. Sa tête était coiffée d'un bonnet rouge. Son visage suait la haine et l'apostasie. Je détournai le mien, mais je ne pus me défendre d'entendre l'ancien oratorien qui poursuivait sa harangue en ces termes :

— On n'a pas assez versé de sang dans les glorieuses journées de Septembre. Le peuple, toujours magnanime, a trop épargné les conspirateurs et les traîtres

A ces terribles paroles, je m'enfuis épouvanté. Enfant, je soupçonnais M. Joursanvault de n'être ni juste ni bienveillant. Je ne l'aimais pas. Mais j'étais bien loin de deviner la noirceur de son âme. En découvrant que mon ancien maître n'était qu'un vil scélérat, j'éprouvai une douleur amère.

— Que ne suis-je encore qu'un enfant ! m'écriai-je en moi-même. Et à quoi bon vivre, si la vie nous ménage de semblables rencontres ! 0 bon régent, Père Féval! que votre souvenir vienne adoucir les tristesses de mcn âme ! Où la tourmente vous a-t-elle jeté, ômon seul, Ô mon vrai maître? Du moins, partout où vous êtes, j'en suis sûr, l'humanité, la pitié et l'héroïsme résident avec vous. Vous m'avez enseigné, ô mon vénérable régent, la droiture et le courage. Vous avez fortifié mon cœur en prévision des jours d'épreuve. Puisse votre élève, votre enfant, ne pas se montrer trop indigne de vousl

À peine avais-je achevé cette invocation men« taie, que je me sentis un courage nouveau. Et ma pensée, revenant, par une pente naturelle, à ma chère Amélie, je connus tout à coup mon devoir et je résolus de l'accomplir. J'avais révélé mes sentiments à Amélie. Ne devais-je pas le même aveu à madame Berthemet?

J'étais à quelques pas de la porte, et mes rêveries m'avaient conduit naturellement vers la maison où respirait Amélie. J'entrai, je parlai.

Madame Berthemet me répondit en souriant que j'étais un bien honnête homme. Puis prenant un ton plus grave :

— Je vais donc vous faire une confidence nécessaire à votre repos. Ne vous abusez pas; renoncez à tout espoir. Ma fille est aimée du chevalier de Saint-Ar je et je ne la crois pas insensible à cet hommage. Je souhaiterais pourtant qu'elle en perdît ie souvenir. Car notre fortune décline chaque jour, et l'amour du chevalier est mis par là à une épreuve don! les sentiments les plus ardents ne sont pas toujours victorieux.

Le chevalier de Saint-Ange! A ce nom je frémis; j'avais pour rival le poète le plus tendre, le conteur le plus aimable! Naissance, famille, beauté, talents, il avait tout pour plaire I La veille, j'avais vu dans les mains d'une dame, sur une boîte d'écaillé, le portrait peint à la miniature du chevalier de Saint-Ange, en costume de dragon.

En le voyant, j'avais envié, comme tous les hommes, sa mâle élégance et sa grâce souveraine. Tous les matins, j'entendais ma voisine, la mercière, chanter, sur le seuil de

224 L'ÉTUI DE NACRX

sa porte, Fimmortelle romance, le Gage :

O toi qui n'eus jamais dû naître, Gage trop cher d'un fol amour, Puisses-tu ne jamais connaître L'erreur qui te donna le jour!

Naguère encore je lisais avec délices le roman philosophique qui ouvrit au chevalier de Saint-Ange les portes de l'Académie française, cet admirable Cynégyre qui laisse bien loin derrière lui le Num Pompilius de M. Florian. « Votre Cynégyre, disait le vénérable M. Sedaine au chevalier Saint-Ange en le recevant dans l'illustre Compagnie, votre Cynégyre a été dédié par vous aux mânes de Fénelon et l'offrande n'a pas déparé l'autel. » Tel était mon rival : l'auteur sensible du Gage, l'émule de Fénelon et de Voltaire I Je restais confus : l'éîoïinement engourdissait ma douleur.

— Quoi ! madame, m'écriai-je, le chevalier de Saint-Ange...

— Oui, reprit madame Berthemet en secouant la tête, un beau talent. Mais n'imaginez pas qu'il soit l'homme de ses poèmes héroïques. Hélas ! son amour décline avec notre fortune.

Elle ajouta avec bonté qu'elle regrettait que le choix de sa filie ne se fût pas porté sur moi.

— Les talents, disait-elle, ne font pas le bonheur. Au contraire; les hommes doués de facultés extraordinaires, les poètes, les orateurs, devraient vivre seuls. Qu'ont-ils besoin de compagnons en cette vie où ils ne peuvent rencontrer d'égaux. Leur génie même les condamne à l'égoïsme. On n'est pas impunément un homme supérieur.

Mais je ne l'écoutais plus, je demeurai étonné. Cette révélation avait tué mon amour, je n'avais jamais rien espéré. Sans espoir l'amour n'est guère vivace. Le mien était mort d'un seul mot.

Le chevalier de Saint-Ange! L'avouerai-je? Tandis que mon cœur saignait, j'éprouvais une sorte de satisfaction d'amour-propre à songer que tout autre aurait été repoussé comme moi, prévenu par un tel rival.

Je baisai cent fois les mains de madame Berthemet et je sortis de chez elle tranquille, muet, lent, comme l'ombre de ce généreux amant qui était venu une heure auparavant

226 l'étui de nàcrb

porter à la mère d'Amélie ses scrupules et ses aveux. J'étais désespéré ; je ne souffrais pas, j'éprouvais seulement de la surprise, de la honte et de la crainte en me sentant survivre au meilleur de moi-même, à mon amour.

Gomme je traversais le Pont-Neuf pour rentrer dans mon vieux faubourg désert, je vis sur le terre-plein, au pied du socle sur lequel s'élevait naguère la statue de Henri IV, un chanteur de l'Académie de musique qui disait l'hymne des Marseillais d'une voix pathétique. La foule assemblée, tête nue, reprenait le refrain en chœur : Aux armes, citoyens! Mais quand le chanteur entonna le dernier couplet : Amour sacré de la Patrie, d'une roix lente et profonde, tout le peuple frémit dans une sainte ivresse. A ce vers :

Liberté, liberté chérie...

je tombai à genoux sur le pavé, et je vis que tout le peuple s'était prosterné avec moi. 0 Patrie! Patrie! qu'y a-t-il en toi pour que tes enfants t'adorent ainsi? Au-dessus de la boue et du sang s'élève ton image radieuse. 0 Patrie! heureux ceux qui meurent pour tôt

Le soleil qui descendait alors à l'horizon dans les nuées ensanglantées répandait des flammes liquides sur les eaux du plus illustre des fleuves. Salut, dernier rayon de mes beaux jours I

Oh ! dans quel sombre hiver j'entrai ce soirlà 1 Quand je m'enfermai dans ma petite chambre, sous les combles de l'hôtei de Puybonne, je crus poser sur moi la pierre de mon cercueil.

— C'est fait I me dis-je en sanglotant, je n'aime plus Amélie. Mais d'où vient que je suis obligé de me le redire sans cesse ? D'où vient que, ne l'aimant plus, je ne puis songer qu'à elle? Pourquoi pleuré-je avec tant d'amertume mon pauvre amour déraciné ?

De cruelles angoisses vinrent se joindre aux tristesses de mon cœur. L'état des affaires publiques me désespérait. Ma détresse était extrême et, loin d'espérer obtenir du travail, j'étais réduit à me cacher pour n'être point arrêté comme suspect.

M. Mille n'avait pas reparu à l'hôtel depuis le 10 Août. Je ne sais trop où il logeait ; mais il ne manquait pas une seule séance de la

Commune et il récitait tous les jours devant la municipalité, aux grands applaudissements des tricoteuses et d&s sans-culottes, un hymne nouveau. Il était le plus patriote des poètes et le citoyen Dorat-Gubières lui-même semblait auprès de lui un timide feuillant suspect aux démagogues. J'étais d'un commerce dangereux ; aussi M. Mille ne venait pas me visiter, et la délicatesse me faisait un facile devoir de ne point le rechercher. Pourtant, comme il était honnête homme, il m'envoya le recueil imprimé de ses chansons. Oh ! que sa seconde muse ressemblait peu à la première! Celle-ci était poudrée, fardée, musquée. L'autre avait l'air d'une furie à chevelure de serpents. Je me rappelle encore la chanson des sans-culottes qui voulait être bien méchante. Elle commençait ainsi :

Amis, assez et trop longtemps, Sous le règne affreux des tyrans,

On chanta les despotes:

Sous celui de l'Égalité, Des Lois et de la Liberté,

Chantons les Sans-Culottes.

Le procès du roi me jeta dans un trouble Indicible. Mes jours s'écoulaient dans l'horreur.

Un matin, on vint frapper à ma porte. Je devinai une main douce et amie; j'ouvris, madame Berthemet se jeta dans mes bras:

— Sauvez-moi, sauvez-nous, me dit-elle.

Mon frère Eustance, mon frère unique, porté sur une liste d'émigrés, est venu chercher un asile chez moi. Il a été dénoncé, arrêté. Il est en prison depuis cinq jours. Heureusement, l'accusation qui pèse sur lui est vague et mal fondée. Mon frère n'a jamais émigré. Il suffit pour qu'il soit relâché, qu'on vienne témoigner de sa résidence. J'ai demandé ce service au chevalier de Saint-Ange. Il me l'a refusé prudemment. Eh bien ! mon ami, mon fils, ce service, périlleux pour lui, et plus périlleux encore pour vous, je viens vous le demander.

Je la remerciai de cette demande comme d'une faveur. C'en était une, en effet, et la plus précieuse dont un honnête homme pût être honoré.

— Je savais bien que vous ne refuseriez pas, vous ! s'écria madame Berthemet en m'embrassant. Mais ce n'est pas tout, ajouta-t-elle. Il faut que vous trouviez un second témoin, il est nécessaire qu'il s'en présente deux pour

que mon frère soit relâché. Mon ami, en quel temps vivons-nous ! M. de Saint-Ange s'éloigne de nous : notre malheur l'importune ; et M. Mille craindrait de fréquenter des suspects. Qui l'eût dit, mon ami; qui l'eût dit? Vous souvient-il du jour de la Fédération ? Nous étions tous animés de sentiments fraternels, et j'avais une bien belle robe.

Elle me quitta en pleurant. Je descendis l'escalier sur ses pas pour quérir un témoin, et j'étais à vrai dire, fort embarrassé d'en trouver un. En me prenant le menton dans les mains, je m'avisai que j'avais une barbe de huit jours qui pourrait me rendre suspect, et je me rendis tout de suite chez mon barbier au coin de la rue Saint-Guiliaume.

Ce barbier était un très bon homme nommé Larisse, long comme un peuplier, agité comme un tremble. Quand j'entrai dans son échoppe, il accommodait un marchand de vin du quartier, qui de sa bouche barbouillée de savon vomissait toutes sortes de gentillesses.

— Joli merlan des dames, disait-il, on te coupera la tête et on la mettra au bout d'une pique, pour satisfaire tes aspirations aristocra-

tiques. Il faut que tous les ennemis du peuple crachent dans le panier, depuis le gros Capet jusqu'au mince Larisse. Et ça ira!

M. Larisse plus pâle que la lune et plus tremblant que la feuille, rasait avec d'infinies précautions le menton du patriote injurieux. Je constatai que jamais perruquier n'avait éprouvé plus d'effroi. Et j'en augurai bien pour le succès du dessein que j'avais soudainement formé. Mon intention en effet était de prier M. Larisse de venir témoigner avec moi au comité.

— Il est si poltron, me disais-je, qu'il n'osera pas me refuser.

Le marchand de vin se retira en grommelant de nouvelles menaces et me laissa seul avec le perruquier qui, tout frémissant encore, me passa une serviette au cou.

— Ah ! monsieur, me dit-il à l'oreille d'une voix plus faible qu'un soupir, l'enfer est déchaîné sur nous 1 N'ai-je donc étudié l'art de la coiffure que pour accommoder des démons? Les têtes qui me faisaient honneur sont maintenant à Londres ou à Coblentz. Comment se porte monseigneur le duc de Puy bon ne ? C'était un bon maître.

S32 L fiTUI DE NACRE

Je l'assurai que le duc vivait à Londres, en donnant des leçons d'écriture. En effet, le duc m'avait fait tenir récemment un papier où il me mandait qu'il vivait parfaitement heureux à Londres avec quatre shillings six pence par jour.

— Il se peut, me répondit M. Larisse, mais on n'est pas coiffé à Londres comme à Paris. Les Anglais savent faire des constitutions, mais ils ne savent pas faire de perruques, et leur poudre n'est pas d'un blanc assez pur.

M. Larisse m'eut vite rasé. Je n'avais pas alors la barbe bien rudeo A peine avait-il fermé son rasoir que, lui saisissant le poignet, je lui dit résolument :

— Mon cher monsieur Larisse, vous êtes un galant homme : vous allez m'accompagner à l'assemblée générale de la section des Postes, en îa ci-devant église Saint-Eustache. Vous y attesterez avec moi que M. Eustance n'a jamais émigré.

A ces mots, M. Larisse pâlit et murmura d'une voix mourante :

— Mais je ne connais pas M. Eustance.

— Moi non plus, lui répondis-je.

Ce qui était la pure vérité. J'avais bien au-

garé du caractère de M. Larisse. Il était anéanti. La peur même le jetait dans le péril. Je le pris par le bras, il me suivit sans résistance.

— Mais vous me menez à la mort, me dit-il doucement.

— A la gloire ! lui répondis-je.

Je ne sais s'il connaissait ses tragiques, mais il était sensible à l'honneur ; il parut flatté. Il avait quelque littérature, car me quittant le bras peur se rendre dans son arrière-boutique :

— Cher monsieur, me dit-il, laissez-moi mettre du moins mon bel habit. Dans l'antiquité, les victimes étaient parées de fleurs. Je l'ai lu dans YAlmanach des honnêtes gens.

Il tira de sa commode un habit bleu qu'il passa autour de sa longue et flexible personne. C'est dans cet équipage qu'il m'accompagna à l'assemblée générale de la section des Postes, qui était en permanence.

Au seuil de l'église désaffectée, sur la porte de laquelle on lisait les mots : Liberté, égalité, fraternité ou la mort , M. Larisse sentit une sueur lui monter au front; il entra pourtant. Un des citoyens qui dormait là, au milieu de bouteilles vides, se réveilla à demi pour exa-

miner notre affaire, puis il nous renvoya au 'somité révolutionnaire de la section.

Je connaissais ce comité pour y avoir accompagné deux fois M. Berthemet. Le président tu était un petit logeur de la rue de la Truanderie dont les plus fidèles pratiques étaient des demoiselles du monde. Parmi les membres figuraient un remouleur à brouette, un portier et un dégraisseur, nommé Bistac. C'est au rémouleur que nous eûmes affaire. Il siégait sans façon, les manches retroussées ; il se montra bonhomme.

— Citoyens, nous dit-il, du moment que vous apportez une attestation en forme, je n'ai rien à objecter, parce que je suis magistrat et que conséquemment la forme me suffit. Je n'ajouterai qu'un mot : Un homme qui a de l'intelligence et de l'esprit ne doit pas être autorisé à quitter Paris en ce moment. Parce que, voyez -vous citoyens...

Il hésita, puis, s'aidant du geste pour expri* mer sa pensée, il étendit son bras nu et mus* clé, puis il le porta à son front qu'il frappa du doigt en disant : « Il ne faut pas seulement de ça (ce qu'il entendait de son bras, instrument

de travail), il faut aussi de ça (ce qu'il entendait de son front, siège de l'intelligence). »

Il nous vanta ensuite son génie naturel et se plaignit que ses parents ne lui eussent pas donné d'instruction. Puis il se mit en devoir de signer notre déclaration. En dépit de sa bonne volonté, ce fut long. Pendant que ses mains, habituées à la meule, maniaient péniblement la plume, le dégraisseur Bistac entra dans la salle. P»istac n'avait pas la bonne humeur du gagne-petit. H avait l'âme jacobine. A notre vue, son Iront se plissa, ses narines se gonflèrent : il flairait des aristocrates

— Qui es-tu? me deraanda-t-il.

— Pierre Aubier.

— Eh bien ! Pierre Aubier, t'es-tu flatté de coucher cette nuit dans ton lit?

Je fis assez bonne contenance, mais mon compagnon se mit à frissonner de tous ses membres. Ses os claquaient si fort que Bistac y prit garde et m'oublia pour ne plus s'occuper que du pauvre Larisse.

— Tu m'as tout l'air d'un conspirateur, dit Bistac, d'une voix terrible. Quelle est tu profession?

— Barbier, pour vous servir, citoyen.

— Tous les barbiers sont des feuillants.

La peur faisait faire communément à M. Larisse les actions les plus courageuses. Il m'a confessé depuis qu'à ce moment il avait eu toutes les peines du monde à se défendre de crier : « Vive le roi ! » Dans le fait il ne cria point, mais il répondit fièrement qu'il ne devait pas tant de grâces à la Révolution qui avait supprimé les perruques et la poudre, et qu'il était las de trembler sans cesse.

— Prenez ma tête, ajouta-t-il, j'aime mieux mourir une fois que de craindre toujours.

Ce discours rendit Bistac perplexe.

Cependant le rémouleur, qui roulait dans sa cervelle des pensées confuses mais bienveillantes, nous invita à nous retirer.

— Allez, citoyens, nous dit-il, mais rappelezvous que la République a besoin de ça.

Et il montrait son front.

Le frère de madame Berthemet fut relâché le lendemain. La mère de Sophie m'en témoigna beaucoup de reconnaissance et m'embrassa, car elle était embrassante. Elle fit mieux :

— Vous avez, me dit-elle, acquis des droits

à la reconnaissance d'Amélie. Je veux que ma fille vienne elle-même vous témoigner toute sa gratitude. Elle vous doit un oncle. C'est moins qu'une mère, il est vrai, mais quelles louanges ne mérite pas votre courage...

Elle alla chercher Amélie.

Resté seul dans le salon, j'attendis. Je me demandai si j'aurais la force de la revoir. Je craignais, j'espérais, je souffrais mille morts.

Au bout de cinq minutes madame Berthemet reparut seule.

— Excusez une ingrate, me dit-elle. Ma fille refuse de venir. « Je ne saurais souffrir sa présence, m'a-t-elle dit. Sa vue me serait cruelle : désormais, il m'est odieux. En montrant plus de courage que l'homme que j'aime, il s'est acquis un cruel avantage. Je ne le reverrai de ma vie : il est généreux, il me pardonnera. »

Après m'avoir rapporté ces paroles, madame Berthemet conclut par ces mots :

— Oubliez une ingrate.

Je promis de m'y efforcer et je tins parole. Les événements m'y aidèrent. La terreur régnait. L'affreuse journée du 3i mai

avait ôté aux modérés leurs dernières espérances.

Dénoncé plusieurs fois comme conspirateur à cause de la correspondance que j'entretenais avec M. de Puybonne, j'étais sans cesse menacé de perdre la liberté et la vie.

N'ayant plus de carte de civisme et n'osant en demander de peur d'être mis aussitôt en état d'arrestation, l'existence n'était plus supportable pour moi.

On faisait alors la réquisition de douze cent mille honrnes, depuis l'âge de dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Je me fis inscrire. Le 7 brumaire an II, à six heures du matin, je pris la route de Nancy pour rejoindre mon régiment. Le bonnet de police sur la tête, sac au dos, vêtu d'une carmagnole, je me trouvais un air assez martial.

De temps en temps je me retournais vers la grand'ville où j'avais tant souffert et tant aimé. Puis je reprenais mon chemin en essuyant une larme. Je m'avisai de chanter pour me donner du cœur et j'entonnai l'hymne des Marseillais :

Allons, enfeota de la Patrie 1

A la première étape, je présentai ma feuille de route à des paysans qui m'envoyèrent coucher à l'étable, dans la paille. J'y dormis d'un sommeil délicieux. Et je songeai, en me réveillant :

« Voilà qui est bien. Je ne risque plus d'être guillotiné. ïl me semble que je n'aime plus Amélie ; ou plutôt, il me semble que je ne l'ai jamais aimée. Je vais avoir un sabre et un fusil. Je n'aurai plus à craindre que les balles des Autrichiens. Brindamour et Trompelamort ont raison : il n'est pas de plus beau métier que celui de soldat. Mais qui l'eût dit, quand j'étudiais le latin sous les pommiers en fleurs de M. l'abbé Lamazou, qu'un jour je défendrais la République. Ah ! monsieur Féval qui l'eût dit que le petit Pierre votre élève s'en irait en guerre? »

A l'étape suivante, une bonne femme me coucha dans des draps blancs, parce que je ressemblais à son fils.

Je logeai le lendemain chez une chanoioesse qui me mit dans un grenier, à la pluie et au vent; encore le fit-elle d'une âme bien angoissée, tant un défenseur de la Repu-

blique lui semblait une dangereuse espèce de brigand.

Enfin, je rejoignis mon corps sur le bord de la Meuse. On me donna une épée. J'en rougis de plaisir et me crus plus grand d'un pied. Ne m'en raillez pas ; c'est là de la vanité, j'en conviens ; mais c'est celle qui fait les héros. A peine équipés nous reçûmes l'ordre de partir pour Maubeuge.

Nous arrivâmes sur la Sambre par une nuit noire. Tout se taisait. Nous vîmes des feux allumés sur les collines, de l'autre côté de la rivière. J'appris que c'étaient les bivouacs de l'ennemi. Et mon cœur battit à se rompre.

C'est d'après Tive-Live que je m'étais fait une image de la guerre. Or, je vous atteste, bois, prés, collines, rives de la Sambre et de la Meuse, cette image était fausse. La guerre, telle que je la fis, consiste à traverser des villages incendiés, à coucher dans la boue, à entendre siffler des balles pendant les longues et mélancoliques factions de la nuit ; mais de combats singuliers et de batailles rangées, je s'en vis point. Nous dormions peu et nous ne

MÉMOIRES D DM VOLONTAIRE 241

mangions pas. Floridor, mon sergent, ancien garde française, jurait que nous menions « une vie de fête » ; il exagérait, mais nous n'étions pas malheureux, car nous avions la conscience de faire notre devoir et d'être utiles à la patrie.

Nous étions justement fiers de notre régiment qui s'était couvert de gloire à Wattignies. Il était composé en grande partie de soldats de l'ancien régime, solides et bien instruits. Gomme il avait perdu beaucoup de monde dans plusieurs affaires, on avait bouché les trous, tant bien que mal, avec de jeunes réqaisitionnaires. Sans les vétérans qui nous encadraient, nous n'eussions rien valu. Il faut beaucoup de temps pour former un soldat, et l'enthousiasme, à la guerre, ne remplace pas l'expérience.

Mon colonel était un ci-devant noble de chez moi. Il me traita avec bonté. Vieux royaliste de province, soldat et non courtisan, il avait fort tardé à changer l'habit blanc des -oupes de Sa Majesté contre l'habit bleu des sold de l'an II. Il détestait la République et donnait tous les jours sa vie pour elle

242 l'étui de nacrr

Je béais la Providence de m'avoir conduit à la frontière, puisque j'y ai trouvé la vertu.

[Ecrit au bivouac, sur la Sambre, du septidi 17 frimaire, mi nxtidi 6 nivôse an // de la Ré* publique française , far Pierre A'jfàer, réquisitionmire.]

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