L'AUBE
A uiademoUalle Léosie Bemardiai.
Le Cours-la-Reine était désert. Le grand silence des jours d'été régnait sur les vertes berges de la Seine, sur les vieux hêtres taillés dont les ombres commençaient à s'allonger vers l'Orient et dans l'azur tranquille d'un ciel sans nuages, sans brises, sans menaces et sans sourires. Un promeneur, venu des Tuileries, s'acheminait lentement vers les collines de Ghaillot. Il avait la maigreur agréable de la première jeunesse et portait l'habit, la culotte, les bas noirs des bourgeois, dont le règne était enfin venu. Cependant son visage expri~ mait plus de rêverie jue d'enthousiasme. ïï
tenait un livre à la main; son doigt, glissé entre deux feuillets, marquait l'endroit de sa lecture, mais il ne lisait plus. Par moments, il s'arrêtait et tendait l'oreille pour entendre le murmure léger et pourtant terrible qui s'élevait de Paris, et dans ce bruit plus faible qu'un soupir il devinait des cris de mort, de haine, de joie, d'amour, des appels de tambours, des coups de feu, enfin tout ce que, du | pavé des rues, les révolutions font monter vers le chaud soleil de férocité stupide et d'enthousiasme sublime. Parfois, il tournait la tête et frissonnait. Tout ce qu'il avait appris, tout ce qu'il avait vu 6t entendu en quelques heures emplissait sa tête d'images confuses et terribles : la Bastille prise et déjà décrénelée par le peuple; le prévôt des marchands tué d'un coup de pistolet au milieu d'une foule iarieuse; le gouverneur, le vieux de Laai/ay, massacré sur le perron de l'Hôtel de Ville; une plèbe terrible, pâle comme la faim et comme la peur, ivre, hors d'elle-même, perdue dans un rêve de sang et de gloifê, roulant de la Bastille à la Grève, et, au-dessus de cent mille têtes hallucinées, les corps des invalides
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pendus à une lanterne et le front couronné de chêne d'un triomphateur en uniforme blanc et bleu ; les vainqueurs, précédés des registres, des clefs et de la vaisselle d'argent de l'antique forteresse, montant au milieu des acclamations, le perron ensanglanté; et devant eux les magistrats du peuple, La Fayette et Bailly, émus, glorieux, étonnés, les pieds dans le sang, la tête dans un nuage d'orgueil I Puis, t la peur régnant encore sur la foule déchatn4e ; au bruit semé que les troupes royales vont entrer de nuit dans la ville, lej grilles des palais arrachées pour en faire des piques, les dépôts d'armes pillés, les citoyens élevant des barricades dans les rues et les femmes montant des grès sur les toits des maisons pour en écraser les régiments étrangers!
Ces scènes violentes se sont réfléchies dans son imagination jeune et rêveuse avec les teintes de la mélancolie. Il a pris son livre préféré, un livre anglais plein de méditations sur les tombeaux, et il s'en est allé le long de la Seine, sous les arbres du Gours-la-Reine, vers la maison blanche, où nuit et jour va sa pensée. Tout est calme autour de lui. Il voit
sur la berge des pêcheurs à la ligne, assis, les pieds dans l'eau; et il suit en rêvant le cours de la rivière. Parvenu aux premières rampes des collines de Chaillot, il rencontre une patrouille qui surveille les communications entre Paris et Versailles. Cette troupes armée de fusils, de mousquets, de hallebardes, est composée d'artisans portant le tablier de serge ou de cuir, d'hommes de loi de noir vêtus, d'un prêtre et d'un géant barbu, en chemise, nu-jambe3. Ils arrêtent quiconque veut passer : o.m a surpris des intelligences entre le gouverneur de la Bastille et la cour; on craint une surprise.
Mais le promeneur est jeune et son air ingénu. Il dit à peine quelques mots et la troupe le laisse passer en souriant.
Il monte une ruelle en pente, parfumée de sureaux en fleur, et s'arrête à mi-côte devant la grille d'un jardin.
Ce jardin est petit, mais des allées sinueuses, des plis de terrain en allongent la promenade. Des saules trempent le bout de leurs branches dans un bassin où nagent des canards. A l'angle de la rue, sur un tertre,
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s'élève une gloriette légère et une pelouse fraîche s'étend devant la maison. Là, sur un banc rustique une jeune femme est assise, elle penche la tête; son visage est caché par un grand chapeau de paille, couronné de fleurs naturelles. Elle porte sur sa robe à raies blanches et roses un fichu noué à la taille qui, marquée un peu haut, donne à la jupe une longueur élancée, non sans grâce. Les bras serrés dans une manche étroite, reposent. Une corbeille de forme antique, posée à ses pieds, est remplie de pelotes de laine. Près d'elle, un enfant dont les yeux bleus brillent à travers les mèches de ses cheveux d'or, fait des tas de sable avec sa pelle.
La jeune femme restait immobile et comme charmée, et lui, debout à la grille, se refusait à rompre un charme si doux. Enfin, elle leva la tête et montra un visage jeune presque enfantin, dont les traits ronds et purs avaient une expression naturelle de douceur et d'amitié. Il s'inclina devant elle. Elle lui tendit la main.
— Bonjour, monsieur Germain ; quelle nouvelle? Quelle nouvelle apportez? comme dit la chanson. Je ne sais que des chansons.
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— Pardonnez-moi, madame, d'avoir troublé vos songes. Je vous contemplais. Seule, immobile, accoudée, vous m'avez semblé l'ange du rêve.
— Seule! seule! répondit-elle, comme si elle n'avait entendu que ce mot : seule ! L'estelle jamais?
Et, comme elle vit qu'il la regardait sans comprendre, elle ajouta : .
— Laissons cela; ce sont des idées que j'ai... Quelles nouvelles?
Alors, il lui conta la grande journée, la Bastille vaincue, la liberté fondée.
Sophie l'écouta gravement, puis :
— Il faut se réjouir, dit-elle; mais notre joie doit être la joie austère du sacrifice. Désormais les Français ne s'appartiennent plus; ils se doivent à la révolution qui va changer le monde.
Comme elle parlait ainsi, l'enfant se jeta joyeusement sur ses genoux.
— Regarde, maman ; regarde le beau jardin. Elle lui dit en l'embrassant :
— Tu as raison, mon Emile; rien n'est plus sage au monde que de faire un beau jardin.
— Il est vrai, ajouta Germain ; quelle galerie de porphyre et d'or vaut une verte allée?
Et songeant à la douceur de conduire à l'ombre des arbres cette jeune femme appuyée à son bras.
— Ah I s'écria-t-il en jetant sur elle un regard profond, que m'importent les hommes et les révolutions!
— Non ! dit-elle, non 1 je ne puis détacher ainsi ma pensée d'un grand peuple qui veut fonder le règne de la justice. Mon attachement aux idées nouvelles vous surprend, monsieur Germain. Nous ne nous connaissons que depuis peu de temps. Vous ne savez pas que mon père m'apprit à lire dans le Contrat socm. et dans l'Evangile. Un jour, dans une promenade, il me montra Jean-Jacques. Je n'étais qu'une enfant, mais je fondis en larmes en voyant le visage assombri du plus sage des . hommes. J'ai grandi dans la haine des préjugés- Plus tard, mon mari, disciple comme moi de la philosophie de la nature, voulut que notre fils s'appelât Emile et qu'on lui enseignât à travailler de ses mains. Dans sa der-
niera lettre, écrite il y a trois ans à bord du navire sur lequel il périt quelques jours après, il me recommandait encore les préceptes de Rousseau sur l'éducation. Je suis pénétrée de l'esprit nouveau . Je crois qu'il faut combattre pour la justice et pour la vérité.
— Comme vous, madame, soupira Germain, j'ai horreur du fanatisme et de la tyrannie; j'aime comme vous la liberté, mais mon âme est sans force. Ma pensée s'échappe à chaque instant de moi-même. Je ne m'appartiens pas,
< et je souffre.
La jeune femme ne répoDdit pas. Un vieillard poussa la grille et s'avança les bras levés, en agitant son chapeau. Il ne portait ni poudre ni perruque. Des cheveux gris et longs tombaient des deux côtés de son crâne chauve. Il était entièrement vêtu de ratine grise; ses bas étaient bleus, ses souliers sans boucles.
— Victoire ! victoire I s'écriait-il. Le monstre est dans nos mains et je vous en apporte la nouvelle, Sophie !
— Mon voisin, je viens de l'entendre de M. Marcel Gérard que je vou£ présente. Sa mère était à Angers l'amie de uia mère. De-
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puis six mois qu'il est à Paris il veut bien venir me voir de temps en temps au fond de mon ermitage. Monsieur Gérard, vous voyez devant vous mon voisin et ami M. Franchot de La Cavanne, homme de lettres.
— Dites : Nicolas Franchot, laboureur.
— Je sais, mon voisin, que c'est ainsi que vous avez signé vos Mémoires sur le commerce des grains. Je dirai donc, pour vous plaire et bien que je vous croie plus habile à manier la plume que la charrue, monsieur Nicolas Franchot, laboureur.
Le vieillard saisit la main de Marcel et s'éoria :
— Elle est donc tombée, cette forteresse qui iévora tant de fois la raison et la vertu ! Ils sont tombés, les verrous sous lesquels j'ai passé huit mois sans air et sans lumière. Il y a de cela trente et un ans, le 17 février 1768, ils m'ont jeté à la Bastille pour avoir écrit une lettre sur la tolérance. Enfin, aujourd'hui, le peuple m'a vengé. La raison et moi nou3 triomphons ensemble. Le souvenir de ce jour durera autant que l'univers : j'en atteste le soleil qui vit périr Harmodius et fuir les Tarquins.
La voix éclatante de M. Franchot effraya le petit Emile qui saisit la robe de sa mère. Franchot, apercevant tout à coup l'enfant» l'éleva de terre et lui dit avec enthousiasme :
— Plus heureux que nous, enfant, tu grandiras libre !
Mais Emile, épouvanté, renversa la tête en arrière et poussa de grands cris.
— Messieurs, dit Sophie en essuyant les larmes de son fils, vous voudrez bien souper avec moi. J'attends M. Duvernay, si toutefois il n'est pas retenu auprès d'un de ses malades.
Et se tournant vers Marcel :
— Vous savez que M. Duvernaj', médecin du roi, est électeur de Paris, hors les murs. Il serait député à l'Assemblée nationale, si comme M. de Condorcet, il ne s'était pas dérobé par modestie à cet honneur. C'est un homme de grand mérite; vous aurez plaisir et profit à l'entendre.
— Jeune homme, ajouta Franchot, je con nais M. Jean Duvernay et je sais de lui un trait qui l'honore. II y a deux ans, la reine le fit appeler pour soigner le dauphin atteint d'une maladie de langueur. Duvernay habitait
alors Sèvres, où une voiture de la cour le venait prendre chaque matin pour le conduire à Saint-Cloud auprès de l'enfant malade. Un jour, la voiture rentra vide au palais. Duvernay n'était pas venu. Le lendemain, la reine lui en fit des reproches :
» — Monsieur, lui dit-elle, vous aviez donc oublié le dauphin ?
» — Madame, répondit cet honnête homme, je soigne votre fils avec humanité, mais hier j'étais retenu auprès d'une paysanne en couches.
— Eh bien I dit Sophie, cela n'est-il pas beau et ne devons-nous pas être fiers de notre ami?
— Oui, cela est beau, répondit Germain. Une voix grave et douce s'éleva près d'eux.
— Je ne sais, dit cette voix, ce qui exeite vos transports ; mais j'aime à les entendre . Or voit en ce temps-ci tant de choses admirables!
L'homme qui parlait ainsi portait une perruque poudrée et on jabot de fine dentelle. C'était Jean Duvernay ; Marcel reconnut son visage pour l'avoir vu en estampe dans les boutiques du Palais-Iioyal.
— Je viens de Versailles, dit Duvernay. Je dois au duc d'Orléans le plaisir de vous voir en c?* grand jour, Sophie. Il m'a amené, dan3 son carrosse, jusqu'à Saint-Cloud. J'ai fait le reste du chemin de la manière la plus commode : je l'ai fait à pied.
En effet, ses souliers à boucle d'argent et ses bas noirs étaient couverts de poussière.
Emile attacha ses petites mains aux boutons d'acier qui brillaient sur l'habit du médecin, et Duvernay, le pressant sur ses genoux, sourit quelques instants aux lueurs de cette petite âme naissante. Sophie appela Nanon. Une grosse fille parut, elle prit et emporta dan» ses bras l'enfant dont elle étouffait, sous les baisers sonores, les cris désespérés.
Le couvert était mis dans la gloriette. Sophie suspendit son chapeau de paille à une branche de saule : les boucles de ses cheveux blonds se répandirent sur ses joues.
— Vous souperez le plus simplement du monde, dit-elle, à la manière anglaise.
De la place où ils s'assirent, ils découvraient la Seine et les toits de la ville, les dômes, les clochers. Ils restèrent silencieux à ce spectacle,
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comme s'ils voyaient Paris pour la première fois. Puis ils parlèrent des événements du jour, de l'Assemblée, du vote par tête, de la réunion des Ordres et de l'exil de M. Necker. Ils étaient tous quatre d'accord que la liberté était à jamais conquise. M. Duvernay voyait s'élever un ordre nouveau et vantait la sagesse des législateurs élus par le peuple. Mais ^a pensée restait calme, et parfois il semblait qu'une inquiétude se mêlât à ses espérances. Nicolas Franchot ne gardait point cette mesure. Il annonçait le triomphe pacifique du peuple et l'ère de la fraternité. En vain le savant, en vain la jeune femme lui disaient :
— La lutte commence seulement et nous n'en sommes qu'à notre première victoire.
— La philosophie nous gouverne, leur répondait-il. Quels bienfaits la raison ne répandra t-elle pas sur les hommes soumis à son toutpuissant empire? L'âge d'or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L'homme vertueux et éclairé jouira de toutes les félicités. Que dis-je! Avec l'aide des physiciens et des chi-
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mistes, il saura conquérir l'immortalité sur ïa terre.
En l'entendant, Sophie secoua la tête.
— Si vous voulez nous priver de la mort, dit-elle, trouvez-nous donc une fontaine de Jouvence. Sans cela votre immortalité me fait peur.
Le vieux philosophe lui demanda en riant si la résurrection chrétienne la rassurait davantage.
— Pour moi, dit-il après avoir vidé son verre, je crains bien que les anges et les saints ne se sentent portés à favoriser le chœur des vierges aux dépens de ceiui des douairières.
— Je ne sais, répondit la jeune femme d'une voix lente, en levant les yeux, je ne sais de quel prix seront aux yeux des anges ces pauvres charmes formés du limon de la terre; mais je crois que la puissance divine saura mieux réparer les outrages du temps, s'il en est besoin dans un tel séjour, que votre physique et votre chimie ne pourront y parvenir en ce monde. Vous qui êtes athée, monsieur Franchot, et qui ne croyez pas que Dieu règne dans les deux, vous ne pouvez rien comprendre à
la Révolution qui est l'avènement de Dieu sur la terre.
Elle se leva. La nuit était venue, et l'on voyait au loin la grande ville s'étoiler de feux.
Marcel offrit son bras à Sophie, et, tandis que les vieillards raisonnaient ensemble, ils se promenèrent tous deux sous les sombres allées. Il ies trouvait charmantes; elle lui en contait le nom et Ihistoire.
— Nous sommes, disait-elle, dans l'allée de Jean-Jacques, qui conduit au salon d'Emile. Cette allée était droite, je l'ai recourbée pour qu'elle passât sous le vieux chêne. Il donne, tout le jour, de l'ombre à ce banc rustique que j'ai appelé « le Repos des amis *.
— Asseyons-nous un moment sur ce banc, dit Sophie.
Ils s'assirent. Marcel entendait dans le silence les battements de son cœur.
— Sophie, je vous aime, murmrra-t-il en lui prenant la main.
Elle la retira doucement et, montrant au jeune homme les feuilles qu'une brise légère faisait frissonner :
— En tendez- vous?
— J'entends le vent dans les feuilles.
Elle secoua la tête et dit d'une. vo?.» douce comme un chant :
— Marcel I Marcel I Qui vous dit que c'est le vent dans les feuilles? Qui vous dit que nous sommes seuls? Êtes-vous donc aussi de ces âmes vulgaires qui n'ont rien deviné du monde mystérieux?
Et, comme il l'interrogeait d'un regard plein d'anxiété :
— Monsieur Germain, lui dit-elle, veuillez monter dans ma chambre. Vous trouverez un petit livre sur la table et vous me l'apporterez...
Il obéit. Tout le temps qu'il fut absent, la jeune veuve regarda le feuillage noir qui frissonnait au vent de la nuit. Il revint avec un petit livre à tranches dorées.
— Les Idylles de Gesner; c'est bien cela, dit Sophie; ouvrez le livre à l'endroit qui est marqué, et» si vos yeux sont assez bons pour lire au clair de lune, lisez :
Il lut ces mots :
« Ah! souvent mon âme viendra planer autour de toi; souvent, lorsque, rempli d'un
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sentiment noble et sublime, tu méditeras daDs la solitude, un souffle léger effleurera tes joues: qu'un doux frémissement pénètre alors ton âme ! »
Elle l'arrêta :
— Comprenez-vous maintenant, Marcel, que nous ne sommes jamais seuls, et qu'il est des mots que. je ne pourrai pas entendre tant qu'un souffle venu de l'Océan passera dans les feuilles des chênes?
Les voix des deux vieillards se rappro' chaient.
— Dieu, c'est le bien, disait Duvernay.
— Dieu, c'est le mal, disait Franchot, et nous le supprimerons.
Tous deux et Marcel prirent congé de Sophie.
. — Adieu, messieurs, leur dit-elle. Crions : « Vive la liberté et vive le roi! » Et vous, mon voisin, ne nous empêchez pas de mourir quand nous en aurons besoin.
îs
MADAME DE LUZY
Marcel Proust.
MADAME DE LUZY
[Manuscrit du 45 septembre /7S2.]
Quand j'entrai, Pauline de Luzy me tendit la main. Puis nous gardâmes un moment lf silence. Son écharpe et son chapeau de paille reposaient négligemment sur un fauteuil.
La prière d'Orphée était ouverte sur l'épinette. S'approchant de la fenêtre, elle regarda le soleil descendre à l'horizon sanglant.
— Madame, lui dis-je enfin, vous souvient-il des paroles que vous avez prononcées, il y a deux ans jour pour jour, au pied de cette colline, au bord du fleuve vers lequel vous tournez en ce moment les yeux ?
» Vous souvient-il que, promenant autour de
vous une main prophétique, vous m'avez fait voir par avance les jours d'épreuve, les jour3 de crime et d'épouvante ? Vous avez arrêté sur mes lèvres l'aveu de mon amour, et vous m'avez dit : « Vivez, combattez pour la justice et pour la liberté. » Madame, depuis que votre main, que je n'ai pas assez couverte de larmes et de baisers, m'a montré la voie, j'ai marché hardiment. Je vous ai obéi, j'ai écrit, j'ai parlé. Pendant deux ans, j'ai combattu sans trêve les brouillons faméliques qui sèment le trouble et la haine, les tribuns qui séduisent le peuple par les démonstrations eonvulsives d'un faux amour et les lâches qui sacrifient aux dominations prochaines.
Elle m'arrêta d'un geste et me fit signe d'écouter. Nous entendîmes alors venir, à travers l'air embaumé du jardin, où chantaient les oiseaux, des cris lointains de mort : « A la lanterne, l'aristocrate ! .,, Sa tête sur une pique ! »
Pâle, immobile, elle tenait un doigt sur la bouche.
— C'est, repris-je, quelque malheureux qu'ils poursuivent. Ils font des visites domiciliaires et des arrestations nuit et jour dans
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Paris. Peut-être vont-ils entrer ici. Je dois me retirer pour ne pas vous compromettre. Bien que peu connu dans ce quartier, je suis, par le temps qui court, un hôte dangereux.
— Restez ! me dit-elle.
Pour la seconde fois, des cris déchirèrent l'air paisible du soir. Ils étaient mêlés de bruits de pas et de coups de feu. Ils se rapprochaient ; on entendait : « Fermez les issues, qu'il ne s'échappe pas, le scélérat ! »
Madame de Luzy semblait plus calme à mesure que le danger se rapprochait.
— Montons au second étage, dit-elle; nous pourrons voir, à travers les jalousies, ce qui se passe dehors.
Mais à peine avaient-ils ouvert ta porte, qu'ils virent, sur le palier, un homme livide défait, dont les dents claquaient, dont les genoux s'entrechoquaient. Ce spectre murmurait d'une voix étouffée :
— Sauvez-moi, cachez-moi!,.. Ils sont là,.. Ils ont forcé ma porte, envahi mon jardin. Ils viennent...
Madame deLuzy, reconnaissant Planchonnet, le. vieux philosophe qui habitait la maison voisine, lui demanda tout bas :
— Ma cuisinière vous a-i-elle vu? Elle est jacobine !
— Personne ne m'a vu.
— Dieu soit loué, mon voisin !
Elle l'entraîna dans sa chambre à coucher où je les suivis. Il fallait aviser, il fallait trouver quelque cachette où elle pût garder Planchonnet plusieurs jours, plusieurs heures au moins, le temps de tromper et de lasser ceux qui le cherchaient. Il fut convenu que
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j'observerais les alentours et, que sur le signa! que je donnerais, le pauvre ami sortirait par la petite porte du jardin.
En attendant, il ne pouvait se tenir debout. C'était un homme étonné.
Il essaya de faire entendre qu'il était recherché, lui, l'ennemi des prêtres et des rois, pour avoir conspiré avec M. de Cazotte contre la Constitution et s'être joint, le 10 Août, aux défenseurs des Tuileries. C'était une indigne calomnie. La vérité était que Lubin le poursuivait de sa haine, Lubin, naguère son boucher qu'il avait voulu cent fois bâtonner pour lui apprendre à mi ux peser sa viande et qui maintenant présidait la section où il avait eu son étal.
En murmurant ce nom d'une voix étranglée, il crut voir Lubin lui-même, et se cacha la face dans les mains. Véritablement des pas montaient dans l'escalier. Madame de Luzy tira le verrou et poussa le vieillard derrière un paravent. On heurta à la porte, et Pauline reconnut la voix de sa cuisinière, qui lui criait d'ouvrir, que la municipalité était à la grille, avec la garde nationale, et qu'ils venaient faire une perquisition.
— Ils disent, ajouta la fille, que Planchonnet est dans la maison. Moi, je sais bien que non, que vous ne voudriez pas cacher un scélérat de cette espèce ; mais ils ne veulent pas me croire.
— Eh bien, qu'ils montent! cria madame de Luzy à travers la porte. Faites-leur visiter toute la maison, de la cave au grenier.
En entendant ce dialogue, le pauvre Planchonnet s'était évanoui derrière son paravent, où je parvins à grand'peine à le ranimer, en lui jetant de l'eau sur les tempes. Quand ce fut fait :
— Mon ami, dit tout bas la jeune femme au vieillard, fiez- vous à moi. Rappelez-vous que les femmes sont rusées.
Alors, avec tranquillité, comme si elle eût été occupée d'un soin domestique et quotidien, elle tira le lit un peu en avant de l'alcôve, défit la couverture et, avec mon aide, disposa les trois matelas de manière à ménager, du côté de la ruelle, un espace entre le plus bas et le plus élevé.
Gomme elle prenait ces dispositions, un grand bruit de souliers, de sabots, de crosses
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et de voix rauques éclata dans l'escalier. Ce fut, pour tous trois, une minute terrible; mais le bruit monta peu à peu au-dessus de nos têtes. Nous comprîmes que la garde, conduite par la cuisinière jacobine, fouillait d'abord les greniers. Le plafond craquait ; on entendait des menaces, des gros rires, des coups de pied et des coups de baïonnette dans les cloisons. Nous respirions, mais il n'y avait pas une seconde à perdre. J'aidai Planchonnet à se couler dans l'espace ménagé entre les matelats.
En nous regardant faire, madame de Luzy secouait la tête. Le lit, ainsi bouleversé, avait un air suspect.
Elle essaya de le refaire exactement; mais elle ne put y parvenir.
— Il faut que je m'y mette, dit-elîe.
Elle regarda à la pendule ; ii était sept heures du soir. Elle songea qu'on ne trouverait pas naturel qu'elle fût couchée si tôt. Quant à se dire malade, il n'y fallait pas songer : la cuisinière jacobine découvrirait la ruse.
Elle demeura ainsi pensive quelques secondes ; puis, tranquillement, simplement, avec une au-
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guste candeur, elle se déshabilla devant moi, se mit au lit et m'ordonna de retirer mes souliers, mon habit et ma cravate :
— Il faut que vous soyez mon amant et qu'ils nous surprennent. Quand ils viendront, vous n'aurez pas eu le temps de réparer le désordre de votre toilette. Vous leur ouvrirez en veste !, les cheveux épars.
Toutes nos dispositions étaient prises quand la troupe civique descendit du grenier en sacrant et en pestant.
Le malheureux Planchonnet fut saisi d'un tel tremblement qu'il secouait tout le lit.
De plus, sa respiration était si forte, qu'on en devait entendre le sifflement jusque dans le corridor.
— C'est dommage, murmura madame de Luzy, j'étais si contente de mon petit artifice. Enfin ! ne désespérons point, et que Dieu nous aide !
Un poing rude secoua la porte.
— Qui frappe? demanda Emilie.
1. La Teste se portait sous l'habit. C'était une sorte de gilet, plus long que les nôtres, et auquel étaient attachées 4e lon~ gués manches.
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— Les représentants de la nation.
— Ne pouvez-vous attendre un moment?
— Ouvre, ou nous brisons la porte!
— Mon ami, allez ouvrir.
Tout à coup, par une espèce de miracle, Planchonnet cessa de trembler et de râler.
ni
C'est Lubin qui entra le premier, ceint de son écharpe et suivi d'une douzaine de piques. Tournant alternativement ses regards sur madame de Luzy et sur moi :
— Peste ! s'écria-t-il , nous dénichons des amoureux. Excusez-nous, la belle!
Puis, se tournant vers les gardes :
— > Seuls, les sans-culottes ont des mœurs.
Mais, en dépit de ses maximes, cette rencontre l'avait mis en gaieté.
Il s'assit sur le lit et, prenant le menton de la belle aristocrate :
Il est vrai, dit-il, que cette bouche-là n'est
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pas faite peur marmotter jour et nuit des Pater. Ce serait dommage. Mais la République avant tout. Nous cherchons le traître Planchonnet. Il est ici, j'en suis sûr. Il me le faut. Je le ferai guillotiner. Ce sera ma fortune.
— Cherchez-le donc!
Ils regardèrent sous les meubles, dans les armoires, passèrent des piques sous le lit et sondèrent les matelas avec des baïonnettes.
Lubin, se grattant l'oreille, me regardait du coin de l'œil. Madame de Luzy, craignant pour moi un interrogatoire embarrassant :
— Mon ami, me dit -elle, tu connais aussi bien que moi la maison; prends les clefs et conduis partout M. Lubin. Je sais que ce sera un plaisir pour toi que de guider des patriotes.
Je les conduisis à la cave, où ils culbutèrent les margotins et burent un assez grand nombre de bouteilles. Après quoi, Lubin défonça, à coups de crosse, les tonneaux pleins et, sortant de la cave inondée de vin, donna le signal du départ. Je les reconduisis jusqu'à la grille, que je refermai sur leurs talons, et je courus annoncer à madame de Luzy que nous étions sauvés.
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A cette nouvelle, penchant la tète dans la ruelle, elle appela :
— Monsieur Planchonnet I monsieur Plan-
honnetl Un faible soupir lui répondit.
— Dieu soit loué! s'écria-t-elle. Monsieur ?lanchonnet, vous m'avez fait une peur affreuse. Je vous croyais mort.
Puis, se tournant vers mol :
— Pauvre ami, vous qui aviez tant de plaisir à me dire, de temps en temps, que vous m'aimiez; vous ne me le direz plus!
LA MORT ACCORDÉE
A Albert Touroier
LA MORT ACCORDÉE
Apre? avoir erré longtemps dans les rues désertes, André alla s'asseoir au bord de la Seine et regarda l'eau blanchir cette colline où habitait Lucie, sa maîtresse, aux jours de joie et d'espérance.
De longtemps il n'avait été si calme.
A huit heures, il prit un bain. Il entra chez un traiteur du Palais-Royal et regarda les papiers publics en attendant son repas. Il lut dans le Courrier de l'Égalité la liste des condamnés à mort exécutés sur la place de la Révolution le 24 floréal.
U déjeuna de bon appétit. Puis il se leva,
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regarda dans une glace si sa toilette était en ordre et s'il avait le teint bon, et s'en alla d'un pas léger, par delà le fleuve, jusqu'à la maison basse qui fait le coin des rues de Seine et Mazarine. C'est là que logeait le citoyen Lardillon, substitut de l'accusateur public au tribunal révolutionnaire, homme serviable, qu'André avait connu capucin à Angers et sans-culotte à Paris.
Il sonna. Après quelques minutes de silence, une figure parut à travers un judas grillé et le citoyen Lardillon, s'étant assuré prudemment de la mine et du nom du visiteur, ouvrit enfin la porte du logis. 11 avait la face pleine, le teint fleuri, l'œil brillant, la bouche humide et l'oreille rouge. Son apparence était d'un homme jovial, mais craintif. Il conduisit André dans la première pièce de son appartement.
Une petite table ronde, de deux couverts, y était servie. On y voyait un poulet, un pâté, un jambon, une terrine de foie gras et des viandes froides couvertes de gelée. A terre, six bouteilles rafraîchissaient dans un seau. Un ananas, des fromages et des confitures cou-
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vraient la tablette de la cheminée. Des flacons de liqueurs étaient posés sur un bureau encombré de dossiers.
Par la porte entr'ouverte de la chambre voisine, on apercevait un grand lit défait.
— Citoyen Lardillon, dit André, je viens te demander un service.
— Citoyen, je suis prêt à te le rendre, s'il n'en coûte rien à la sûreté de la République.
André lui répondit en souriant :
— Le service que je te demande s'accordera parfaitement avec la sécurité de la République et la tienne.
Sur un signe de Lardillon, André s'assit.
— Citoyen substitut, dit-il, tu sais que depuis deux ans je conspire contre tes amis et que je suis l'auteur de l'écrit intitulé : les Autels de la Peur. Tu ne me feras pas de faveur en m'arrêtant. Tu ne feras que ton devoir. Aussi, n'est-ce pas là le service que je te demande. Mais écoute-moi : j'aime, et ma maîtresse bJt en prison.
Lardillon inclina la tête pour marquer qu'il approuvait ce sentiment.
38S l'étui de nacrb
— Je sais que tu n'es pas insensible, citoyen Lardillon; je te prie de me réunir à celle que j'aime et de m'envoyer immédiatement à Port-Libre.
— Eh ! eh ! dit Lardillon avec un sourire sur ses lèvres à la fois fines et fortes, c'est plus que la vie, c'est le bonheur que tu me demandes, citoyen.
Il allongea le bras du côté de la chambre à coucher et cria :
— Épicharis I Épicharis I
Une grande femme brune apparut, les bras et la gorge nus, en chemise et en jupon, une cocarde dans les cheveux.
— Ma nymphe, lui dit Lardillon en l'attirant sur ses genoux, contemple le visage de ce citoyen et ne l'oublie jamais! Gomme nous, Épicharis, il est sensible; comme nous, il sait que la séparation est le plus grand des maux. Il veut aller en prison et à la guillotine avec la maîtresse. Épicharis, peut-on lui refuser ce bienfait ?
— Non, répondit la fille en tapotant les joues du moine en carmagnole.
— Tu l'as dit, ma déesse, nous servirons deux
LA MORT ACCORDÉ! 283
tendres amants. Citoyen Germain, donne-moi ton adresse et tu coucheras à la Bourbe ce soir.
— C'est entendu, dit André.
— C'est entendu, répondit Lardillon en lui tendant la main. Va retrouver ta bonne amie, et dis-lui que tu as vu Épicharis dans les bras de Lardillon. Puisse cette image faire naître en vos cœurs de riantes pensées I
Marcel lui répondit que peut-être ils assembleraient des images plus touchantes, mais qu'il ne lui en était pas moins reconnaissant et qu'il regrettait de ne pouvoir vraisemblablement lui rendre service à son tour.
— L'humanité ne veut pas de salaire, répondit Lardillon.
Il se leva et, pressant Épicharis contre son cœur :
— Qui sait quand viendra notre tour?
Omnes eodem cogimur : omnium Versatur uma; serius ocius Sors exitura, el nos in œternum Exilium impositura cymbœ.
En attendant, buvons! Citoyen, veux-tu partager notre repas?
Épicbaris ajouta que ce serait galant et elle retint André par le bras. Mais il s'échappa, emportant la promesse du substitut de l'accusateur public.
A mademoiselle Jeanne CacisL
âNECDOTE DE FLORÉAL AN I*
Le guichetier a refermé la porte de la maison d'arrêt sur la ei-devant comtesse Fanny d'Avenay, appréhendée « par mesure de sûreté générale », comme dit le registre d'écrou, et, en réalité, pour avoir donné asile à des proscrits.
La voilà dans le vieux bâtiment où, jadis, les solitaires de Port-Royal goûtaient en commun la solitude, et dont on a pu faire une prison sans y rien changer.
Assise sur une banquette, pendant que le greffier inscrit son nom, elle songe :
— Pourquoi ces choses, mon Dieu, et que voulez vous de moi?
288 l'étui de nacri
Le porte-clefs a l'air plus bourru que méchant, et sa fille, qui est jolie, porte à ravir le bonnet blanc avec la cocarde et les nœuds aux couleurs de la nation. Cet homme conduit Pauline dans une grande cour, au milieu de laquelle est un bel acacia. Elle attendra là qu'il lui ait préparé un lit et une table dans une chambre où l'on a déjà renfermé cinq ou six prisonnières, car la maison est encombrée. En vain elle verse chaque jour son trop-plein au tribunal révolutionnaire et à la guillotine. Chaque jour les comités l'emplissent de nouveau.
Dans la cour, Fanny voit une jeune femme occupée à graver un chiffre sur l'écorce de l'arbre, et reconnaît Antoinette d'Auriac, son amie d'enfance.
— Vous ici, Antoinette?
— Vous ici, Fanny? Faites mettre votre lit près du mien. Nous aurons bien des choses à nous dire.
— Bien des choses... Et M. d'Auriac, Antoinette?
— Mon mari? Ma foi, ma chérie, je l'avais un peu oublié. C'était injure, Il a toujours
été parfait pour moi... Je pense qu'en ce moment il est en prison quelque part.
— Et que fais-tu là, Antoinette?
— Chut!... Quelle heure est-il? S'il est cinq heures, l'ami dont j'unis sur cette écorce le nom au mien n'est plus de ce monde, car il a passé à midi au tribunal révolutionnaire. Il se nommait Gesrin et était volontaire à l'armée du Nord. Je l'ai connu dans cette prison. Nous avons passé ensemble de douces heures, au pied de cet arbre. C'était un jeune homme de mérite... Mais il faut que je m'occupe de l'installer ici, ma belle.
Et, saisissant Fanny par la taille, elle l'entraîna dans la chambre où elle avait un lit, et elle obtint du porte-clefs qu'il ne séparât pas les deux amies.
Elles convinrent de laver, ensemble, dès le lendemain matin, le carreau de leur chambre.
Le repas du soir, servi maigrement par un gargotier patriote, se prenait en commun. Chaque prisonnier apportait son assiette et son couvert de bois (il était interdit d'en avoir en métal), et recevait sa portion de porc aux choux. Fanny vit à cette table grossière des
femmes dont la. gaieté, .rétonna. Comme madame d'Auriac, elles étaient coiffées avec étude et portaient de fraîches toilettes. Près de mourir, elles gardaient l'envie de plaire. Leur conversation était galante comme leur personne, et Fanny fut bientôt instruite des intrigues qui se nouaient et se dénouaient sous les verrous, dans ces préaux sombres où la mort aiguillonnait l'amour. Alors, prise d'un indicible trouble, elle se sentit un grand désir de presser une main dans la sienne.
Il lui souvint de celui qui l'aimait et à qui elle ne s'était pas donnée, et un regret aussi cruel qu'un remords déchira son coeur. Des larmes ardentes comme la volupté roulèrent sur ses joues. A la lueur du lampion fumeux qui éclairait le repas, elle observait ses compagnes dont les yeux brillaient de fièvre, et elle songeait :
— Nous allons mourir ensemble. D'où vient que je suis triste et que mon âme est troublée, quand, pour ces femmes, la vie et la mort sont également légères?
Et elle pleura toute la nuit sur son grabat
Vingt longs jours monotones ont passé lourdement. La cour où les amants vont chercher le silence et l'ombre est déserte ce soir. Fanny, qui étouffait dans l'air humide des corridors, vient s'asseoir sur le tertre de gazon qui entoure le pied du vieil acacia dont la cour est oiubragée. L'acacia est en fleurs, et la brise qui le caresse en sort tout embaumée. Fanny voit un écriteau cloué à l'écorce de l'arbre, au-dessous du chiffre gravé par Antoinette. Elle lit sur cet écriteau les vers du poète Vigée, prisonnier comme elle
29V l'étui de nacre
Ici des cœurs exempts de crimes,
Du soupçon, dociles victimes, Grâce aux rameaux d'un arbre protecteur, En songeant à l'amour oubliaient leur douleur. Il fut le confident de leurs tendres alarmes; Plus d'une fois H fut baigné de larmes.
Vous, que des temps moins rigoureux
Amèneront dans cette enceinte, Respectez, protégez cet arbre généreux, Il consolait la peine, il rassurait la crainte ;
Sous son feuillage on fut heureux.
Après avoir lu ces vers, Fanny resta songeuse. Elle revit intérieurement sa vie, douce et calme, son mariage sans amour, son esprit amusé de musique et de poésie, occupé d'ami* tié, grave, sans trouble; puis l'amour d'un galant homme qui l'avait enveloppée sans l'atteindre et qu'elle sentait mieux dans le silence de la prison. Et, songeant qu'elle allait mourir, elle se désola. Une sueur d'agonie lui monta aux tempes. Dans son angoisse, elle leva ses regards ardents au ciel plein d'étoiles et elle murmura en se tordant les bras :
— Mon Dieu! rendez-moi l'espérance.
A ce moment, un pas léger s'approcha d'elle C'était Rosine, la fille du porte-clefs, qui venait lui parler en secret.
ANECDOTE DB FLORÉAL, AU II i''3
— Citoyenne, lui dit la jolie fille, demain soir un homme qui t'aime t'attendra sur l'avenue de l'Observatoire avec une voiture. Prends ce paquet, il contient des vêtements pareils à ceux que je porte ; tu t'en revêtiras, dans ta chambre, pendant le souper. Tu es de ma taille et blonde comme moi. On peut, dans l'ombre, nous prendre l'une pour l'autre. Un gardien, qui est mon amoureux et que nous avons mis dans le complot, montera dans ta chambre et t'apportera le panier avec lequel je vais aux provisions.
» Tu descendras avec lui par l'escalier dont il a la clef et qui conduit à la loge de mon père. De ce côté, la porte n'est ni fermée ni gardée. Il faut seulement éviter que mon père ne te voie. Mon amoureux se mettra le dos contre le carreau de la loge, et il te parlera comme à moi. Il te dira : « Au revoir, citoyenne Rose, et ne soyez plus si méchante. » Tu t'en iras tranquillement dans la rue. Pendant ce temps, je sortirai par le guichet principal et nous nous rejoindrons toutes deux dans le fiacre qui doit nous emmener.
Fanny buvait, avec ces paroles, les soufîlea
de la nature et du printemps. De toutes les forces de sa poitrine, gonflée de vie, elle aspirait la liberté.
Elle voyait, goûtait son salut par avance. Et comme il s'y mêlait une idée d'amour, elle mit ses deux mains sur son cœur pour contenir son bonheur. Mais peu à peu la réflexion, puissante chez elle, domina le sentiment. Elle fixa sur la fille du porte-clefs un regard attentif et lui dit :
— Ma belle enfant, pour quelle raison vous dé vouez- vous ainsi à moi, que vous ne connaissez pas?
— C'est, lui répondit Rose en oubliant de la tutoyar, parce que votre bon ami me donnera beaucoup d'argent quand vous serez libre, et qu'alors j'épouserai Florentin, mon amoureux. Vous voyez, citoyenne, que c'est pour moi que je travaille. Mais je suis plus contente de vous sauver que d'en sauver une autre.
-— Je vous en rends grâce, mon enfant;, mais pourquoi cela?
— Parce que vous êtes mignonne et que votre bon ami a beaucoup de chagrin loin de vous. C'est convenu, n'est-ce pas?
Fanny allongea la main pour saisir le paquet de hardes que Rose lui tendait.
Mais, retirant aussitôt le bras :
— Rose, savez-vous que, si on> nous découvrait, ce serait la mort pour vous?
— La mort I s'écria la jeune fille, vous me faites peur. Oh ! non, je ne le savais pas.
Puis, déjà rassurée :
— Citoyenne, votre bon ami saura bien me cacher.
— Il n'est pas de retraite sûre à Paris. Je vous remercie de votre dévouement, Rose; mais je ne l'accepte pas.
Rose demeurait stupéfaite.
— Vous serez guillotinée, citoyenne, et je n'épouserai pas Florentin !
— Rassurez-vous, Rose. Je puis vous rendre service sans accepter ce que vous me proposez.
— Oh i non. Ce serait de l'argent volé.
La fille du porte-clefs pria, pleura, supplia longtemps. Elle s'agenouilla et saisit le bord de la robe de Fanny.
Fanny la repoussa de la main et détourna
296 L'ÉTUI DS NACKK
la tête. Un rayon de lune éclairait le calme de ce beau visage.
La nuit était riante, une brise passait. L'arbre des prisonniers, secouant ses branches odorantes, répandit de pâles fleurs sur la tête de la victime volontaire»
A madame Gaston Mejer.
Cette nuit-là, comme la fièvre de V « înfîuenza » m'empêchait de dormir, j'entendis très distinctement trois coups frappés sur la glace d'une vitrine qui est à côté de mon lit et dans laquelle vivent pêle-mêle des figurines en porcelaine de Saxe ou en biscuit de Sèvres, des statuettes en terre cuite de Tanagra ou de Myrina, des petits bronzes de la Renaissance, des ivoires japonais, des verres de Venise, des tasses de Chine, des boîtes en vernis Martin, des plateaux de laque, des coffrets d'émail; enfin, mille riens que je vénère par fétichisme et qu'anime pour moi le
souvenir des heures riantes ou mélancoliques. Les coups étaient légers, mais parfaitement nets et je reconnus, à la lueur de la veilleuse, que c'était un petit soldat de plomb, logé dans le meuble, qui essayait de se donner la liberté. Il y réussit, et, bientôt, sous son poing, la porte vitrée s'ouvrit toute grande. A vrai dire, je ne fus pas surpris plus que de raison. Ce petit soldat m'a toujours eu l'air d'un fort mauvais sujet. Et depuis deux ans que madame G. M... me l'a donné, je m'attends de sa part à toutes les impertinences. Il porte l'habit blanc bordé de bleu : c*est un garde française, et l'on sait que ce régiment-là ne se distinguait point par la discipline.
— Holà! criai-je, La Fleur, Brindamour, La Tulipe! ne pourriez-vous faire moins de bruit et me laisser reposer en paix, car je suis fort souffrant?
Le drôle me répondit en grognant :
— Tel que vous me voyez, bourgeois, il y a cent ans que j'ai pris la Bastille, ensuite de quoi on vida nombre de pots. Je ne crois pas qu'il reste beaucoup de soldats de plomb aussi
Le PETIT SOLDAT DE PLOMB 301
vieux que moi. Bonne nuit, je vais à la parade.
— La Tulipe, répondis-je sévèrement, votre régiment fut cassé par ordre de Louis XVI le 31 août 1789. Vous ne devez plus aller à aucune parade. Restez dans cette vitrine.
La Tulipe se frisa la moustache et, me regardant du coin de l'œil avec mépris :
— Quoi, me dit-il, ne savez- vous pas que, chaque année, dans la nuit du 31 décembre, pendant le sommeil des enfants, la grande revue des soldats de plomb défile sur les toits, au milieu des cheminées qui fument joyeusement, et d'où s'échappent encore les dernières cendres de la bûche de Noël? C'est une cavalcade éperdue, où chevauche maint cavalier qui n'a plus de tête. Les ombres de tous les soldats de plomb qui périrent à la guerre passent ainsi dans un tourbillon infernal. Ce ne sont que baïonnettes tordues et sabres brisés. Et les âmes des poupées mortes, toutes pâles au clair de lune, les regardent passer.
Ce discours me laissa perplexe.
— Ainsi donc, la Tulipe, c'est un usage, on usage solennel ? J'ai infiniment de respect
pour les usages, les coutumes, les traditions, les légendes, les croyances populaires. Nous appelons cela le folk-lore, et nous en faisons des études qui nous divertissent beaucoup. La Tulipe, je vois avec grand plaisir que vous êtes traditionniste. D'un autre côté, je ne sais si je dois vous laisser sortir de cette vitrine.
— Tu le dois, dit une voix harmonieuse et pure que je n'avais pas encore entendue et que je reconnus aussitôt pour celle de la jeune femme de Tanagra qui, serrée dans les plis de son himation, se tenait debout auprès du garde française qu'elle dominait de l'élégante majesté de sa taille. Tu le dois. Toutes les coutumes transmises par les aïeux sont également respectables. Nos pères savaient mieux que nous ce qui est permis et ce qui est défendu, car ils étaient plus près des dieux. Il convient donc de laisser ce Galate accomplir les rites guerriers des ancêtres. De mon temps, ils ne portaient pas, comme celui-ci, un ridicule habit bleu à revers rouges. Ils n'étaient couverts que de leurs boucliers. Et nous en avions grand'peur. C'étaient des barbares. Toi
LE PETIT SOLDAT DE PLOMB 30ô
aussi, ta es un Galate et un barbare. Bïi vain tu as lu les poètes et les historiens, tu ne sais point ce que c'est que la beauté de la vie. Tu n'étais point à l'agora, tandis que je filais la laine de Milet, dans la cour de la maison, sous l'antique mûrier.
Je m'efforçai de répondre avec mesure:
— Belle Pannychis, ton petit peuple grec a conçu quelques formes dont se réjouissent à jamais les âmes et les yeux. Mais il se débitait chaque jour sur ton agora autant de sottises qu'en peuvent moudre en une session nos conseils municipaux. Je ne regrette pas de n'avoir point été citoyen de Larissè ou de Tanagra. Toutefois, il convient de reconnaître que tu as bien parlé. La coutume doit être suivie, sans quoi elle ne serait plus la coutume. Blanche Pannychis, toi qui filais la laine de Milet, sous le mûrier antique, tu ne m'auras pas fait entendre en vain des paroles de bon conseil ; sur ton avis, je permets à La Tulipe d'aller partout où le folk-lore l'appelle.
Alors une petite batteuse de beurre en biscuit de Sèvres, les deux mains sur sa baratte, tourna vers moi des regards suppliants.
304 L ETUI DE NACRB
— Monsieur, ne le laissez point partir. Il m'a prorais le mariage. C'est l'amoureux des onze mille vierges. S'il s'en va, je ne le reverrai plus.
Et, cachant ses joues rondes dans son tablier, elle pleura de tout son cœur.
La Tulipe était devenu rouge comme le revers de son habit : il ne peut souffrir les scènes, et il lui est extrêmement désagréable d'entendre les reproches qu'il a mérités. Je rassurai du mieux que je pus la petite batteuse de beurre et j'invitai mon garde française à ne point s'attarder, après la revue, dans quelque cabaret de sorcière. Il le promit et je lui souhaitai bon voyage. Mais il ne partait pas. Chose étrange, il demeurait tranquille sur sa tablette, ne bougeant pas plus que les magots qui l'entouraient. Je lui en témoignai ma surprise.
— Patience, me répondit-il. Je ne pourrais partir ainsi sous vos regards sans contrarier toutes les lois de l'occulte. Quand vous sommeillerez, il me sera facile de m'échapper dans un rayon de lune, car je suis subtil. Mais rien ne me presse et je puis attendre encore une
heure ou deux. Nous n'avons rien de mieux à faire que de causer. Voulez-vous que je vous conte quelque histoire du vieux temps? J'en sais plus d'une.
— Contez, dit Pannychis.
— Contez, dit la batteuse de beurre.
— Contez donc, La Tulipe, dis-je à mon tour.
Il s'assit, bourra sa pipe, demanda un verre ie b\ère, toussa et commença en ces termes :
— 11 y a quatre-vingt-dix-neuf ans, jour pour jour, j'étais sur un guéridon avec une douzaine de camarades qui me ressemblaient comme des frères; les uns debout, les autres couchés; plusieurs endommagés de la tête ou du pied : débris héroïques d'une boîte de soldats de plomb achetée l'année précédente à la foire Saint-Germain. La chambre était tendue de soie bleu pâle. Une épinette sur laquelle était ouverte la Prière d'Orphée, des chaises ayant une lyre pour dossier, un bonheur du jour en acajou, un lit blanc orné de roses, le long de la corniche des couples de colombes, tout souriait avec une grâce atten-
drie. La lampe brillait doucement et la flamme du foyer faisait palpiter comme des ailes dans l'ombre. Assise en robe de chambre devant le bonheur du jour, son cou délicat incliné sous la magnifique et pâle auréole de ses cheveux, Julie feuillette les lettres qui dormaient, liées avec des faveurs dans les tiroirs du meuble.
Minuit sonne ; c'est le signe du passage idéal d une année à l'autre. La mignonne pendule, où rit un amour doré, annonce que l'année 1793 est finie.
Au moment de la conjonction des aiguilles, un petit fantôme a paru. Un joli enfant, sorti du cabinet où il couche et dont la porte reste entrouverte, est venu, en chemise, se jeter dans les bras de sa mère et lui souhaiter une bonne année.
— Une bonne année, Eierre... Je te remercie. Mais sais- tu ce que c'est qu'une bonne année ?
Il croit savoir; pourtant, elle veut le lui mieux enseigner.
— Une année est bonne, mon chéri, pour ceux qui l'ont passée sans haine et sans peur.
Elle l'embrasse ; elle le porte dans le lit d où iî s'est échappé, puis elle revient s'asseoir devant le bonheur du jour. Elle regarde tour à tour la flamme qui brille dans l'âtre et les lettres d'où s'échappent des fleurs séchées. IL lui en coûte de les brûler. Il le faut pourtant, Car ces lettres, si elles étaient découvertes, feraient envoyer à la guillotine celui qui les a écrites et celle qui les a reçues. S'il ne s'agissait que d'elle, elle ne les brûlerait pas, tant elle est lasse de disputer sa vie aux bourreaux. Mais elle songe à lui, proscrit, dénoncé, recherché, qui se cache dans quelque gr' lier à l'autre bout de Paris. Ii suffit d'une de ces lettres pour retrouver ses traces, et le livrer à la mort.
Pierre dort chaudement dans- le cabinet voisin; la cuisinière et Nanon se sont retirées dans les chambres hautes. Le grand silence du temps de neige règne au loin. L'air vif et pur active la flamme du foyer. Julie va brûler ces lettres, et c'est une tâche qu'elle ne pourra accomplir, elle le sait, sans de profc ndes et tristes songeries. Elle va brûler ces lettres, mais non pas sans les relire.
SOS l'étui de hacrs
Les lettres sont bien en ordre, car Julie met dans tout ce qui l'entoure l'exactitude de son esprit.
Celles-ci, déjà jaunies, datent de trois ans, et Julie revit dans le silence de la nuit les heures enchantées. Elle ne livre une page aux flammes qu'après en avoir épelé dix fois les syllabes adorées.
Le calme est profond autour d'elle. D'heure en heure, elle va à la fenêtre, soulève le rideau, voit dans l'ombre silencieuse le clocher de Saint-Germain-des-Prés argenté par la lune, j uis reprend son œuvre de lente et pieuse destruction. Et comment ne pas boire une dernière fois ces pages délicieuses? Comment livrer aux flammes ces lignes si chères avant de les avoir à jamais imprimées dans son cœur? Le calme est profond autour d'elle, son âme palpite de jeunesse et d'amour.
Elle lit r
« Absent, je vous vois, Julie. Je vnarche envir nné des images que ma pensée fait naîtra Je vous vois, non point immobile et
froide, mais vive, animée, toujours diverse et toujours parfaite. J'assemble autour de vous dans mes rêves, les plus magnifiques spectacles de l'univers. Heureux, l'amant de Julie f Tout le charme, parce qu'il voit tout en elle. En l'aimant il aime vivre ; il admire ce monde qu'elle éclaire; il chérit cette terre qu'elle fleurit. L'amour lui révèle le sens caché des choses. Il comprend les formes infinies de la création; elles lui montrent toutes l'image de Julie; il entend les voix sans nombre de la nature; elles lui murmurent toutes le nom de Julie. Il noie ses regards avec délices dans la lumière du jour, en songeant que cette heureuse lumière baigne aussi le visage de Julie, et jette comme une caresse divine sur la plus belle des formes humaines. Ce soir les premières étoiles le feront tressaillir; il se dira : Elle les regarde peut-être en ce moment. Il la respire dans tous les parfums de l'air. Il veut baiser la terre qui la porte...
» Ma Julie, si je dois tomber sous la hache des proscripteurs, si je dois, comme Sidney, mourir pour ia liberté, la mort elle-même ne pourra retenir dans l'ombre où tu ne seras
pas mes mânes indignés. Je volerai vers toi, ma bien-aimée. Souvent mon âme reviendra flotter en ta présence. »
Elle lit et songe, La nuit s'achève. Déjà «ne lueur blême traverse les rideaux : c'est le matin. Les servantes ont commencé leur travail. Elle veut achever le sien. N'a-t-elle pas entendu des voix? Non, le calme est profond autour d'elle...
Le calme est profond, c'est que la neige étouffe le son des pas. On vient, on est là. Des coups ébranlent la porte.
Cacher les lettres, fermer le bonheur du jour, elle n'en a plus le temps. Tout ce qu'elle peut faire, elle le fait; elle prend les papiers à brassée et les jette sous le canapé dont la housse traîne à terre. Quelques lettres se répandent sur le tapis; elle les repousse du pied, saisit un livre et se jette dar>s un fauteuil.
Le président du district entre suivi de douze piques. C'est un ancien rempailleur, nommé Brochet, qui grelotte la fièvre et dont les yeux sanglants nagent dans une perpétuelle horreur.
Il fait signe à ses hommes de garder le.s issues, et s' adressant à Julie :
— Citoyenne, nous venons d'apprendre que tu es en correspondance avec les agents de Pitt, les émigrés et les conspirateurs des prisons. Au nom de la loi, je viens saisir tes papiers. Il y a longtemps que tu m'étais désignée comme une aristocrate de la plus dangereuse espèce. Le citoyen Rapoix, qui est devant tes yeux, et il désigna un de ses hommes, a avoué que dans le grand hiver de 1789, tu lui as donné de l'argent et des vêtements pour le corrompre. Des magistrats modérés et dépourvus de civisme t'ont épargnée trop longtemps. Mais je suis le maître à mon tour, et tu n'échapperas pas à la guillotine. Livre-nous tes papiers, citoyenne.
— Prenez-les vous-même, dit Julie, mon secrétaire est ouvert.
Il y restait encore quelques billets de naisnce, de miriage, ou de mort, des mémoires e fournisse 1rs et des titres de rente que Brochet examinait un à un. Il les tâtait et les retournait comme un homme défiant, qui ne sait pas bien lire, et disait ie temps à autre :
3Î2 L'ÉTUI DE NACRB
« Mauvais! Le nom du ci -devant roi n'est pas efiacé, mauvais, mauvais, cela! »
Julie en augure que la visite sera longue et minutieuse. Elle ne peut se défendre de jeter un regard furtif du côté du canapé et elle voit un coin de lettre qui passe sous la housse comme l'oreille blanche d'un chat. A cette vue, son angoisse cesse tout à coup. La certitude de sa perte met dans son esprit une tranquille assurance et sur son visage un calme tout semblable à celui de la sécurité. Elle est certaine que les hommes verront ce bout de papier qu'elle voit. Blanc sur le tapis rouge, il crève les yeux. Mais elle ne sait pas s'ils le découvriront tout de suite ou s'ils tarderont à le voir. Ce doute l'occupe et l'amuse. Elle se fait dans ce moment tragique une sorte de jeu d'esprit à regarder les patriotes s'éloigner ou s'approcher du canapé.
Brochet, qui en a fini avec les papiers du bonheur-du-jour, s'impatiente et dit qu'il trouvera bien ce qu'il cherche.
I! culbute les meubles, retourne les tableaux et frappe du pommeau de son sabre sur les boiseries pour découvrir les cachettes. Il n'en
découvre point. Il fait sauter le panneau de glace pour voir s'il n'y a rien derrière. Il n'y a rien.
Pendant ce temps, ses hommes lèvent quelques lames de parquet. Ils jurent qu'une gueuse d'aristocrate ne se moquera pas des bons sans-culottes. Mais aucun d'eux n'a vu la petite corne blanche qui passe sous la housse du canapé.
Ils emmènent Julie dans les autres pièces de l'appartement et demandent toutes les clefs. Ils défoncent les meubles, font voler les vitres en éclats, crèvent les chaises, éventrent les fauteuils. Et ils ne trouvent rien.
Pourtant Brochet ne désespère pas encore, il retourne dans la chambre à coucher.
— Nom de Dieu! les papiers sont ici; j'en suis sûrl
Il examine le canapé, le déclare suspect et y enfonce à cinq ou six reprises son sabre dans toute sa longueur. Il ne trouve rien encore de ce qu'il cherche, pousse un affreux juron et donne à ses hommes l'ordre du départ.
Il est déjà à la porte quand, se retournant vers Julie le poing tendu :
314 L'ÉTUI DK N1CRS
— Tremble de me revoir; je suis le peuple souverain I
Et il sort le dernier.
Enfin, ils sont partis. Elle entend le bruit de leurs pas se perdre dans l'escalier. Elle est sauvée I Son imprudence ne l'a point trahi, îuil Elle court, avec un rire mutin, embrasser son Emile qui dort les poir.gs fermés, comme si tout n'avait pas été bouleversé autour de son berceau.
Ayant ainsi parlé, La Tulipe ralluma sa pipe qui était éteinte et vida son verre.
— - Mon ami, lui dis-je, il faut être juste. Pour un garde française, vous contez avec délicatesse. Mais il me semble bien avoir déjà entendu cette histoire-là quelque part.
— Il se peut que Julie l'ait racontée. C'était une personne d'infiniment d'esprit.
— Et qu'est-elle devenue?
Elle eut de belles heures encore au temps du Consulat. Pourtant elle murmurait, le soir, aux arbres de son parc, des secrets douloureux. Voyez- vous, monsieur, elle était plus forte contre la mort que contre l'amour.
•— Et lui, qui écrivait de si belles lettres ?
— Il devint baron et préfet de l'Empire.
— Et le petit Emile?
— Il est mort en 1859, à Versailles, colonei de gendarmerie.
— Fichtre!