CHAPITRE III
Comment la licorne vint en la maison de Thierry, autrement nommé Porphyrodime, et conduisit auprès de monsieur saint Bertauld les deux sœurs Olmrie et Liberette, et de divers* merveilles qui s'ensuivirent.
Or, un jour que, seule dans la cuisine, Qiiverie filait la laine sous le manteau de la cheminée, elle vit venir à elle une bête toute blanche, qui avait le corps d'une chèvre et la tète d'un cheval et qui portait sur le front une épée étincelante. Oli verie reconnut aussitôt quel animal c'était, et, comme elle avait gardé son innocence, elle n'en fut pas effrayée, sachant que la licorne ne fait jamais de mal aux sages demoiselles. En effet, la licorne posa doucement sa tête sur les genoux d'Oliverie. Puis, retournant vers la porte, elle invita de l'œil la jeune fille à la suivre dehors.
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Oliverie appela aussitôt sa sœur; mais, quand Liberette entra dans la chambre, la licorne avait disparu, et ainsi Liberette, selon son désir, connut ie vrai Dieu sans y avoir été contrainte par un signe.
Elles allèrent toutes deux du côté de la forêt, et la licorne, redevenue visible, marchait devant elles. Elles suivaient, pour tout chemin, la piste des bêtes féroces. Et il advint que, parvenues déjà très avant dans le bois, elles virent la bête traverser un torrent à la nage. Et quand elles parvinrent au bord, elles s'aperçurent qu'il était large et profond. Elles se penchèrent pour voir s'il ne se trouvait pas quelques pierres sur lesquelles elles pussent passer, et elles n'en découvraient aucune. Mais, tandis qu'en s'appuyant sur un saule elles contemplaient les eaux écumeuses, l'arbre s'inclina soudainement et les porta sans peine sur l'autre bord.
Elles parvinrent ainsi à l'ermitage où saint Bertauld leur fit entendre les paroles de vie. A leur retour, le saule, en se redressant les porta sur l'autre rive.
Ghaaue jour, elles se rendaient auprès du
SAINTE OLIVERIZ ET SAINTE IÎBERE1TE 53
3aint homme et, quand elles rentraient à la maison, elles trouvaient qu'une main invisible avait filé tout le lin de leur quenouille. C'esi pourquoi, ayant reçu le baptême, elles crurent en Jésus-Christ.
Elles recevaient depuis plus d'une année les leçons de saint Bertauld, quand Thierry, leur père, qu'on nomme aussi Porphyrodime, fut atteint d'une cruelle maladie. Connaissant que la fin de leur père était proche, ses filles l'instruisirent dans la foi chrétienne. Il connut la vérité. C'est pourquoi sa mort fut pleine de mérites. Il fut enseveli proche sa demeure mortelle, en un lieu dit la Montagne-du-Géant, et sa sépulture fut vénérée, par la suite, dans le pays Porcin.
Cependant les deux sœurs se rendaient chaque jour auprès du saint ermite Berthauld, et elles recueillaient sur ses lèvres les paroles de vie. Mais, un certain jour, comme la fonte des neiges avait beaucoup grossi les rivières, Oliverie, en traversant les vignes, prit un échalas afin de franchir plus sûrement le torrent dont les eaux élargies roulaient avec fureur.
Liberette, dédaignant tout secours humain, refusa de l'imiter. Elle s'approcha du torrent la première, les mains armées seulement du signe de la croix. Et le saule s'inclina comme de coutume. Puis il se redressa, et quand Qliverie voulut passer à son tour il resta droit. Et le courant brisa l'échalas comme un fétu de paille et l'emporta. Et Oliverie demeura sur le bord. Comme elle était sage, elle comprit qu'elle était justement punie pour avoir douté de la puissance céleste et pour n'être pas allée à la grâce de Dieu, comme avait fait sa sœur Liberette. Elle ne songea plus qu'à mériter son pardon par les travaux de la pénitence et de l'ascétisme. Résolue à mener, à l'exemple de saint Bertauld, la vie érémôtique, qui est belle et singulière, elle resta en deçà du torrent, dans la forêt, et se bâtit une cabane de branchages en un lieu où jaillit une source, qu'on a nommée depuis « la Source de Sainte -Olive ».