‹ L'étui de nacreChapitre 9 sur 15 · L AUBE · texte numérisé non relu

L AUBE

comme s'ils voyaient Paris pour la première fois. Puis ils parlèrent des événements du jour, de l'Assemblée, du vote par tête, de la réunion des Ordres et de l'exil de M. Necker. Ils étaient tous quatre d'accord que la liberté était à jamais conquise. M. Duvernay voyait s'élever un ordre nouveau et vantait la sagesse des législateurs élus par le peuple. Mais sa pensée restait calme, et parfois il semblait qu'une inquiétude se mêlât à ses espérances. Nicolas Franchot ne gardait point cette mesure. Il annonçait le triomphe pacifique du peuple et l'ère de la fraternité. En vain le savant, en vain la jeune femme lui disaient :

— La lutte commence seulement et noui n'en sommes qu'à notre première victoire.

— La philosophie nous gouverne, leur répondait-il. Quels bienfaits la raison ne répandrat-elle pas sur les hommes soumis à son toutpuissant empire? L'âge d'or imaginé par les poètes deviendra une réalité. Tous les maux disparaîtront avec le fanatisme et la tyrannie qui les ont enfantés. L'homme vertueux et éclairé jouira de toutes les félicités. Que dis-je! Avec l'aide des physiciens et des chi-

mistes, il saura conquérir l'immortalité sur la terre.

En l'entendant, Sophie secoua la tète.

— Si vous voulez nous priver de la mort, dit-elle, trouvez-nous donc une fontaine de Jouvence. Sans cela votre immortalité me fait peur.

Le vieux philosophe lui demanda en riant si la résurrection chrétienne la rassurait davantage.

— Pour moi, dit-il après avoir vidé son verre, je crains bien que les anges et les saints ne se sentent portés à favoriser le chœur des vierges aux dépens de celui des douairières.

— Je ne sais, répondit la jeune femme d'une voix lente, en levant les yeux, je ne sais de quel prix seront aux yeux des anges ces pauvres charmes formés du limon de la terre; mais je crois que la puissance divine saura mieux réparer les outrages du temps, s'il en est besoin dans un tel séjour, que votre physique et votre chimie ne pourront y parvenir en ce monde. Vous qui êtes athée, monsieur Franchot, et qui ne croyez pas que Dieu règne dans les deux, vous ne pouvez rien comprendre à

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la Révolution qui est l'avènement de Dieu sur la terre.

Elle se leva. La nuit était venue, et Ton voyait au loin la grande ville s'étoiler de feux.

Marcel offrit son bras à Sophie, et, tandis que les vieillards raisonnaient ensemble, ils se promenèrent tous deux sous les sombres allées. Il !e3 trouvait charmantes; elle lui en contait le nom et l'histoire.

— Nous sommes, disait-elle, dans l'allée de Jean-Jacques, qui conduit au salon d'Emile. Cette allée était droite, je l'ai recourbée pour qu'elle passât sous le vieux chêne. Il donne, tout le jour, de l'ombre à ce banc rustique que j'ai appelé « le Repbs des amis >.

— Asseyons-nous un moment sur ce banc, dit Sophie.

Ils s'assirent. Marcel entendait dans le silence les battements de son cœur.

— Sophie, je vous aime, murmura-l-il en lui prenant la main.

Elle la retira doucement et, montrant au jeune homme les feuilles qu'une brise légère faisait frissonner :

— Entendez-vous?

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— J'entends le vent dans les feuilles.

Elle secoua la tête et dit d'une votes douce comme un chant :

— Marcel! Marcel 1 Qui vous dit que c'est le vent dans les feuilles? Qui vous dit que nous sommes seuls? Êtes-vous donc aussi de ces âmes vulgaires qui n'ont rien deviné du monde mystérieux?

Et, comme il l'interrogeait d'un regard plein d'anxiété :

— Monsieur Germain, lui dit-elle, veuillez monter dans ma chambre. Vous trouverez un petit livre sur la table et vous me l'apporterez...

Il obéit. Tout le temps qu'il fut absent, la jeune veuve regarda le feuillage noir qui frissonnait au vent de la nuit. Il revint avec un petit livre à tranches dorées.

— Les Idylles de Gesner; c'est bien cela, dit Sophie; ouvrez le livre à l'endroit qui est marqué, et, si vos yeux sont assez bons pour lire au clair de lune, lisez :

Il lut ces mots :

« Ah! souvent mon âme viendra planer autour de toi; souvent, lorsque, rempli d'un

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sentiment noble et sublime, tu méditeras daDs la solitude, un souffle léger effleurera tes joues: qu'un doux frémissement pénètre alors ton âme ! »

Elle l'arrêta :

— Comprenez- vous maintenant, Marcel, que nous ne sommes jamais seuls, et qu'il est des mots que je ne pourrai pas entendre tant qu'un souffle venu de l'Océan passera dans les feuilles des chênes?

Les voix des deux vieillards se rappro* chaient.

— Dieu, c'est le bien, disait Duvernay.

— Dieu, c'est le mal, disait Franchot, et nous le supprimerons.

Tous deux et Marcel prirent congé de Sophie.

— Adieu, messieurs, leur dit-elle. Crions : « Vive la liberté et vive le roi! » Et vous, mon voisin, ne nous empêchez pas de mourir quand nous en aurons besoin.

Marcel Proust.

[Manuscrit du 4S wptemfo'Q 479%.~\

Quand j'entrai, Pauline de Luzy me tendit, la main. Puis nous gardâmes un moment le silence. Son écharpe et son chapeau de paille reposaient négligemment sur un fauteuil.

La prière d'Orphée était ouverte sur l'épinette. S'approchant de la fenêtre, elle regarda le soleil descendre à l'horizon sanglant.

— Madame, lui dis-je enfin, vous souvient-il des paroles que vous avez prononcées, il y a deux ans jour pour jour, au pied de cette colline, au bord du fleuve vers lequel vous tournez en ce moment les yeux ?

» Vous souvient-il que, promenant autour de

vous une main prophétique, vous m'avez fait voir par avance les jours d'épreuve, les jours de crime et d'épouvante ? Vous avez arrêté sur mes lèvres l'aveu de mon amour, et vous m'avez dit : « Vivez, combattez pour la justice et pour la liberté. » Madame, depuis que votre main, que je n'ai pas assez couverte de larmes et de baisers, m'a montré la voie, j'ai marché hardiment. Je vous ai obéi, j'ai écrit, j'ai parlé. Pendant deux ans, j'ai combattu sans trêve les brouillons faméliques qui sèment le trouble et la haine, les tribuns qui séduisent le peuple par les démonstrations convulsives d'un faux amour et les lâches qui sacrifient aux dominations prochaines.

Elle m'arrêta d'un geste et me fit signe d'écouter. Nous entendîmes alors venir, à travers l'air embaumé du jardin, où chantaient les oiseaux, des cris lointains de mort : « A la lanterne, l'aristocrate ! ... Sa tête sur une pique 1 »

Pâle, immobile, elle tenait un doigt sur la bouche.

— C'est, repris-je, quelque malheureux qu'ils poursuivent. Ils font des visites domiciliaires et des arrestations nuit et jour dan»

Paris. Peut-être vont-ils entrer ici. Je dois me retirer pour ne pas vous compromettre. Bien que peu connu dans ce quartier, je suis, par le temps qui court, un hôte dangereux.

— Restez ! me dit-elle.

Pour la seconde foi», des cris déchirèrent l'air paisible du soir. Ils étaient mêlés de bruits de pas et de coups de feu. Ils se rapprochaient ; on entendait : « Fermez les issues, qu'il ne s'échappe pas, le scélérat ! »

Madame de Luzy semblait plus calme à mesure que le danger se rapprochait.

— Montons au second étage, dit-elle; nous pourrons voir, à travers les jalousies, ce qui se passe dehors.

Mais à peine avaient-ils ouvert îa porte, qu'ils virent, sur le palier, un homme livide défait, dont les dents claquaient, dont les genoux s'entrechoquaient. Ce spectre murmurait d'une voix étouffée :

— Sauvez-moi, cachez-moi I... Ils sont là... Ils ont forcé ma porte, envahi mon jardin. Ils viennent...

Madame de Luzy, reconnaissant Planchonnet, le vieux philosophe qui habitait la maison voisine, lui demanda tout bas :

— Ma cuisinière vous a-V-elle vu? Elle est jacobine !

— Personne ne m'a vu.

— Dieu soit loué, mon voisin !

Elle l'entraîna dans sa chambre à coucher où je les suivis. Il fallait aviser, il fallait trouver quelque cachette où elle pût garder Planchonnet plusieurs jours, plusieurs heures au moins, le temps de tromper et de lasser ceux qui le cherchaient. Il fut convenu que

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j'observerais les alentours et, que sur le signal que je donnerais, le pauvre ami sortirait par la petite porte du jardin.

En attendant, il ne pouvait se tenir debout. C'était un homme étonné.

Il essaya de faire entendre qu'il était recherché, lui, l'ennemi des prêtres et des rois, pour avoir conspiré avec M. de Cazotte contre la Constitution et s'être joint, le 10 Août, aux défenseurs des Tuileries. C'était une indigue calomnie. La vérité était que Lubin le poursuivait de sa haine, Lubin, naguère son boucher qu'il avait voulu cent fois bâtonner pour lui apprendre à mi ux peser sa viande et qui maintenant présidait la section où il avait eu son étal.

En murmurant ce nom d'une voix étranglée, il crut voir Lubin lui-même, et se cacha la face dans les mains. Véritablement des pas montaient dans l'escalier. Madame de Luzy tira le verrou et poussa le vieillard derrière un paravent. On heurta à la porte, et Pauline reconnut la voix de sa cuisinière, qui lui criait d'ouvrir, que la municipalité était à la grille, avec la garde nationale, et qu'ils venaient faire une perquisition.

— Ils disent, ajouta la fille, que Planchonnet est dans la maison. Moi, je sais bien que non, que vous ne voudriez pas cacher un scélérat de cette espèce ; mais ils ne veulent pas me croire.

— Eh bien, qu'ils montent! cria madame de Luzy à travers la porte. Faites-leur visiter toute la maison, de la cave au grenier.

En entendant ce dialogue, le pauvre Planchonnet s'était évanoui derrière son paravent, où je parvins à grand'peine à le ranimer, en lui jetant de l'eau sur les tempes. Quand ce fut fait :

— Mon ami, dit tout bas la jeune femme au vieillard, fiez-vous à moi. Rappelez- vous que les femmes sont rusées.

Alors, avec tranquillité, comme si elle eût été occupée d'un soin domestique et quotidien, elle tira le lit un peu en avant de l'alcôve, défit la couverture et, avec mon aide, disposa les trois matelas de manière à ménager, du côté de la ruelle, un espace entre le plus bas et le plus élevé.

Comme elle prenait ces dispositions, un grand bruit de souliers, de sabots, de crosses

et de voix rauques éclata dans l'escalier. Ce fut, pour tous trois, une minute terrible; mais le bruit monta peu à peu au-dessus de nos têtes. Nous comprîmes que la garde, conduite par la cuisinière jacobine, fouillait d'abord les greniers. Le plafond craquait ; on entendait des menaces, des gros rires, des coups de pied et des coups de baïonnette dans les cloisons . Nous respirions, mais il n'y avait pas une seconde à perdre. J'aidai Plancbonnet à se couler dans l'espace ménagé entre les mateîats.

En nous regardant faire, madame de Luzy secouait la tète. Le lit, ainsi bouleversé, avait un air suspect.

Elle essaya de le refaire exactement; mais elle ne put y parvenir.

— Il faut que je m'y mette, dit-elle.

Elle regarda à la pendule; il était sept heures du soir. Elle songea qu'on ne trouverait, pas naturel qu'elle fût couchée si tôt. Quant à se dire malade, il n'y fallait pas songer : la cuisinière jacobine découvrirait la ruse.

Elle demeura ainsi pensive quelques secondes ; puis, tranquillement, simplement, avec une au-

guste candeur, elle se déshabilla devant moi, se mit au lit et m'ordonna de retirer mes souliers, mon habit et ma cravate :

— Il faut que vous soyez mon amant et qu'ils nous surprennent. Quand ils viendront, vous n'aurez pas eu le temps de réparer le désordre de votre toilette. Vous leur ouvrirez en veste *, les cheveux épars.

Toutes nos dispositions étaient prises quand la troupe civique descendit du grenier en sacrant et en pestant.

Le malheureux Planchonnet fut saisi d'un tel tremblement qu'il secouait tout le lit.

De plus, sa. respiration était si forte, qu'on en devait entendre le sifflement jusque dans le corridor.

— C'est dommage, murmura madame de Luzy, j'étais si contente de mon petit artifice. Enfin ! ne désespérons point, et que Dieu nous aide!

Un poing rude secoua la porte.

— Qui frappe? demanda Emilie.

1. La veste se portait sous l'habit. C'était une sorte de gilet, plus long que les nôtres, et auquel étaient attachées de longues manches.

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— Les représentants de la nation.

— Ne pouvez-vous attendre un moment?

— Ouvre, ou nous brisons la porte!

— Mon ami, allez ouvrir.

Tout à coup, par une espèce de miracle, Planchonnet cessa de trembler et de râler.

"C'est Lubin qui entra le premier, ceint de son écharpe et suivi d'une douzaine de piques. Tournant alternativement ses regards sur madame de Luzy et sur moi :

— Peste! s'écria-t-il, nous dénichons des amoureux. Excusez-nous, la belle !

Puis, se tournant vers les gardes :

— Seuls, les sans-culottes ont des mœurs. Mais, en dépit de ses maximes, cette rencontre l'avait mis en gaieté.

Il s'assit sur le lit et, prenant le menton de la belle aristocrate :

Il est vrai, dit-il, que cette bouche-îà n'esî

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pas faite peur marmotter jour et nuit des Pater. Ce serait dommage. Mais la République avant tout. Nous cherchons le traître Planchonnet. 11 est ici, j'en suis sûr. Il me le faut. Je le ferai guillotiner. Ce sera ma fortune.

— Cherchez-le donc!

Ils regardèrent sous les meubles, dans les armoires, passèrent des piques sous le lit et sondèrent les matelas avec des baïonnettes.

Lubin, se grattant l'oreille, me regardait du coin de l'œil. Madame de Luzy, craignant pour moi un interrogatoire embarrassant :

— Mon ami, me dit-elle, tu connais aussi bien que moi la maison; prends les clefs et conduis partout M. Lubin. Je sais que ce sera un plaisir pour toi que de guider des patriotes.

Je les conduisis à la cave, où ils culbutèrent les margotins et burent un assez grand nombre de bouteilles. Après quoi, Lubin défonça, à coups de crosse, les tonneaux pleins et, sortant de la cave inondée de vin, donna le signal du départ. Je les reconduisis jusqu'à la grille, que je refermai sur leurs talons, et je courus annoncer à madame de Luzy que nous étions sauvés.

A cette nouvelle, penchant la tête dans la ruelle, elle appela :

— Monsieur Planchonnet! monsieur Planhonnet !

Un faible soupir lui répondit.

— • Dieu soit loué I s'écria-t-elle. Monsieur ^lanchonnet, vous m'avez fait une peur affreuse. Je vous croyais mort.

Puis, se tournant vers mol :

— Pauvre ami, vous qui aviez tant de plaisir à me dire, de temps en temps, que vous m'aimiez; vous ne me le direz plus!

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