LA MORT ACCORDÉE
Après avoir erré longtemps dans les rues désertes, André alla s'asseoir au bord de la Seine et regarda l'eau blanchir cette colline où habitait Lucie, sa maîtresse, aux jours de joie et d'espérance.
De longtemps il n'avait été si calme.
A huit heures, il prit un bain. Il entra chez un traiteur du Palais-Royal et regarda les papiers publics en attendant son repas. Il lut dans le Courrier de l'Égalité la liste des condamnés à mort exécutés sur la place de la Révolution le 24 floréal.
Il déjeuna de bon appétit. Puis il se leva,
Î80 L'ETUI DE NACRE
regarda dans une glace si sa toilette était en ordre et s'il avait le teint bon, et s'en alla d'un pas léger, par delà le fleuve, jusqu'à la maison basse qui fait le coin des rues de Seine et Mazarine. C'est là que logeait le citoyen Lardillon, substitut de l'accusateur public au tribunal révolutionnaire, homme serviable, qu'André avait connu capucin à Angers et sans-culotte à Paris.
Il sonna. Après quelques minutes de silence, une figure parut à travers un judas grillé et le citoyen Lardillon, s'étant assuré prudemment de la mine et du nom du visiteur, ouvrit enfin la porte du logis. 11 avait la face pleine, le teint fleuri, l'œil brillant, la bouche humide et l'oreille rouge. Son apparence était d'un homme jovial, mais craintif. Il conduisit André dans la première pièce de son appartement.
Une petite table ronde, de deux couverts, y était servie. On y voyait un poulet, un pâté, un jambon, une terrine de foie gras et des viandes froides couvertes de gelée. A terre, six bouteilles rafraîchissaient dans un seau. Un ananas, des fromages et des confitures cou-