CHAPITRE PREMIER
Le mystère de l'Eucharistie est-il possible? Avant de prouver son existence et sa réalité, il faut se convaincre de sa possibilité.
L'incrédule entre dans une église catholique, contemple nos tabernacles et secoue la tête ; dans son ignorance inepte des choses divines, il traite de superstition et de chose absurde et impossible ce chefd'œuvre de l'amour de Dieu. L'incrédule a-t-il raison? non, mille fois non : la présence réelle de Jésus-Christ en l'Eucharistie n'est ni absurde ni impossible.
Je dis que le mystère de la présence réelle de Jésus- Christ en l'Eucharistie n'est pas absurde.
Quand il s'agit des mystères catholiques, nos adversaires confondent avec une incroyable légèreté le mystérieux, le rationnel et l'absurde ; cependant, ce sont trois expressions nettement distinctes comme les idées qu'elles manifestent.
Une chose est absurde, quand elle manque de possibilité et de bon sens : je vous annonce un cercle carré ; voilà qui est parfaitement absurde, car vous ne parviendrez jamais à accoupler ces deux termes qui se repoussent et s'excluent.
Une chose est rationnelle, quand elle tombe sous l'évidence, ainsi je dis : le tout est plus grand que la partie ; j'énonce une vérité dont l'évidence vous saisit de prime abord et vous captive.
Enfin, une chose est mystérieuse quand elle est cachée; un mystère, en effet, selon la notion générale, est une vérité cachée ; si cette vérité s'enfouit dans les flancs de la nature, défiant nos expériences et notre esprit, nous l'acceptons comme un mystère naturel ; si cette vérité se réfugie dans les profondeurs et les secrets de Dieu, nous catholiques, nous l'acceptons comme un mystère surnaturel.
Or, quand je montre ce pain dont Jésus-Christ a dit : « Ceci est mon corps», y a-t-il dans ces paroles renonciation d'une absurdité ? Ces mots se repoussent-ils avec énergie ? La foi catholique à la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie est-elle une foi que le bon sens réprouve? mais non.
L'Eucharistie est un mystère, je le confesse; mais si nous repoussons l'absurde comme n'ayant droit à aucune créance (il porte avec lui son châtiment), si nous
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enchaînons librement notre esprit à l'évidence d'une vérité rationnelle, pourquoi refuserions-nous notre foi aux choses cachées, mystérieuses? La connaissance complète d'un être emporte la science de sa substance, de ce qu'il est, et précisément la substance des êtres nous échappe. « Le mode de connaissance que l'on a d'une chose, « dit saint Thomas d'Aquin, dépend du mode dont « on connaît la substance. Oportct quod secundum « modum, quo substantia intelligitur,sit modus qux « de illa re cognoscuntur *. »
Or, ici-bas, le fond des choses se dérobe à notre curiosité; invisible, inscrutable sous les phénomènes qui le manifestent, nos instruments et les investigations de notre esprit ne peuvent fouiller cette habitation mystérieuse, ils s'arrêtent à la porte ; c'est pourquoi les choses de la terre noussonten partie connues, en partie cachées, et c'est ce que saint Paul nous apprend lui-même : «Nous ne connaissons, dit-il, qu'im- « parfaitement. Ex parte enim cognoscimus *. »
Nous ignorons doublement le fond, la substance des choses : d'abord, d'une façon relative, c'est-à-dire que des vérités nous sont inconnues, non pas parce qu'elles dépassent les forces et les efforts de notre nature, mais parce que notre intelligence n'est pas assez haute, assez cultivée pour les comprendre. Que d'hommes, en ce monde, restent étrangers aux progrès, aux grandes découvertes de la science! Faits d'os et de muscles, le dos au soleil, esclaves des né-
1 Somme. Contre les Cent., liv. I, ch. m.
2 IV' ép. aux Cor., ch. xiii.
cessités les plus élémentaires de la vie, ces gens-là n'ont point le temps d'étudier, et leur intelligence, que les soucis d'une condition sociale laissent végéter, se durcit comme un granit et devient incapable de conceptions intellectuelles. Puis nous ignorons la substance des choses, d'une façon absolue ; alors notre esprit s'arrête, malgré cette faim inassouvie de savoir qui le tord ; à bout de forces, il s'humilie, il a devant lui un monde supérieur : sans la grâce de Dieu qui élève la nature humaine au-dessus d'elle-même, l'oeil de l'homme ne verrait jamais, son cœur ne concevrait point les splendeurs et les jouissances de ce monde surnaturel.
Il y a donc des vérités qui dépassent l'esprit humain, et il y a des vérités qui sont à sa portée : ces deux modes de vérités sont vraiment en l'homme, puisqu'ils sont en Dieu.
Les docteurs de l'Église, en effet, enseignent que si Dieu, inaccessible aux seules forces de la nature humaine, est difficilement connu, il y a cependant en l'homme des semences de vérité divine.
Origène, expliquant ce passage de l'épître de saint Paul aux Romains : « La colère de Dieu éclate du haut « du ciel contre l'impiété et l'injustice des hommes qui « détiennent injustement la vérité, parce que ce « qui peut se connaître de Dieu est sous leurs yeux », ajoute : « En parlant de la sorte, saint Paul affirme « qu'il y a en Dieu quelque chose qui peut être connu, « et quelque chose qui ne peut pas l'être. »
Ailleurs, Origène enseigne « que selon la vérité, « Dieu est absolument incompréhensible, mais qu'il
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« ne faut pas conclure de là que nous n'en puissions « rien entendre ; et que, comme nos yeux sont trop « faibles pour considérer directement le soleil, mais « peuvent en apercevoir quelques rayons ; ainsi les « œuvres de la providence et l'art qui règne dans l'u- « nivers sont comme des rayons de la nature divine, « et notre intelligence, ne pouvant voir Dieu par elle- (( même, conçoit, par la beauté de ses œuvres et les « ornements des créatures, le père de l'univers. «
L'homme assurément ne peut mesurer Dieu, l'étreindre de son regard, de ses bras, et l'infini échappe aux investigations et aux embrassements du fini ; pourtant, nous le connaissons dans l'infirmité de notre raison.
La raison, en effet, connaît Dieu, et elle s'élève jusqu'à lui, d'une manière imparfaite, par le spectacle des choses finies, ou par le mouvement bien informe de sa pensée, de son existence et de ses actes, mais elle n'a point la force de nous dire ce qu'il est et de nous initier aux secrets de sa vie intime ; et qui osera dire qu'en Dieu il y a absurdité, contradiction? Le doute est opposé à la vérité, parce que la certitude n'est point là oh est le doute ; et, qu'elle repose sur l'évidence ou sur un témoignage solide, la certitude entre dans la constitution de la vérité. Puis l'erreur, car l'erreur est la négation de la vérité ; mais en Dieu, il n'y a ni doute ni erreur, il est toute harmonie, tout être, toute vérité, et la vérité, arrivant de n'importe quel rivage, n'est point opposée à la vérité. Quiconque brise en Dieu l'harmonie de ces deux lumières, de ces deux principes qui nous viennent de lui, car Dieu est
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le père de notre raison et do notre foi, celui-là fait de Dieu un être contradictoire, absurde. Or, si ces deux modes de vérité sont en Dieu *, si la raison et la foi sont les enfants d'un même père, pourquoi ne seraientelles pas en l'homme ? L'homme, par sa raison, est déjà possesseur d'une portion de la vérité. Dieu ne peut-il pas l'élever plus haut, confesser ce qu'il est, ce qu'il voit, ce qu'il sent, lui communiquer ce vrai et ce bien surnaturels qu'il n'a pas, et arracher de son âme un acte de foi? L'homme comprend ce qu'il découvre et ce qu'il voit; ne peut-il pas croire ce qu'il ne voit pas et ce qui le dépasse? Où est l'absurde? « Dieu, dit saint Thomas d'Aquin, ayant destiné les « hommes à un bien supérieur à tout ce que la fai- « blesse de notre nature sait goûter dans cette vie, a « dû diriger son intelligence vers quelque chose de « plus élevé que ce qui est à la portée de notre « raison, afin que nous apprenions à désirer et à re- « chercher un objet qui dépasse tout ce que nous pos- « sédons ici-bas ^. » Puisque nous sommes trop petits pour tout voir, tout connaître, tout comprendre. Dieu, dans sa miséricorde, a bien voulu nous prendre dans ses bras, nous élever au-dessus de nous-mêmes et nous faire connaître ce bien supérieur, cet infini, le rêve et la passion de notre vie ; dans sa miséricorde, il a bien voulu armer l'homme de ces deux puissances distinctes : la raison et la foi, la foi au sommet de notre intelligence, la raison un peu plus bas, mais
1 Somme. Contre les Gent., introduction, ch. vu. î Ibid. Ibid., liv. I, ch. v.
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toutes les deux, sœurs et enfants d'un même père; et l'homme, avec cette double armure, arrive à la possession complète de la vérité.
L'intelligence, en effet, a un triple mode d'adhésion : ou bien, elle est sollicitée par l'évidence immédiate d'un principe : le tout est plus grand que la partie; ou bien, elle est sollicitée par des conclusions scientifiques, sorties des flancs d'un principe ; ou bien enfin, l'intelligence adhère à une vérité, non plus ravie par l'évidence immédiate ou scientifique d'un objet, mais inclinée librement par l'obscurité du mystère à donner son assentiment. Si cet assentiment s'appuie sur la parole d'un homme, la foi de l'homme est humaine comme l'autorité qui la porte : si cet assentiment repose sur la parole de Dieu, le point d'appui étant surnaturel, divin, la foi de l'homme est surnaturelle. La foi s'appuie donc sur l'autorité d'une parole ; d'un côté, l'homme affirme, et nous croyons aux mystères cachés dans le sein d'une plante ou d'une fleur, nous croyons à son honneur, à son amitié, à sa conscience, et la société se meut sous la sauvegarde de cette croyance. A côté des sages de la terre, le prêtre affirme au nom de Dieu, et de sublimes intelligences se courbent; saint Augustin, saint Bonaven-
ture, saint Thomas d'Aquin ! tous ces génies que
nos rationalistes traitent si cavalièrement ont cru au mystère de la présence réelle. Ah ! si ce mystère était absurde (l'absurde a bien son évidence), ils n'auraient jamais donné leur foi à ce mystère ; mais dans ces paroles : « Ceci est mon corps », dans cette conversion mystérieuse de la substance du pain en la sub-
stance du corps de Jésus-Christ, où est l'évidence de l'absurde? Où est cette malsonnance de paroles qui soulève le bon sens?
Nos adversaires, ne pouvant se résigner à plier leur raison devant ces mystères catholiques, crient à l'inintelligible, à l'absurde, et ces mystères les révoltent parce qu'ils ne peuvent les ouvrir, les sonder, les rapetisser à la mesure de leur intelligence. Mais franchement, qu'est-ce donc que l'incompréhensible ? Est-ce l'inintelligible? est-ce l'absurde ? est-ce l'évidence du sophisme? non. Une chose est inintelligible quand elle n'est pas comprise et quand elle gît encore dans les profondeurs et dans les langes de l'obscurité. Jésus- Christ a dit du pain qu'il tenait dans ses doigts : « Ceci est mon corps », et ces paroles sont intelligibles, rien en elles ne heurte le bon sens ; elles sont claires, lumineuses ; elles ont une idée, mais cette idée, il est vrai, est incompréhensible, insondable. Est-ce que je viens ouvrir les flancs de ce mystère, comme on ouvre les flancs d'un problème? L'Eucharistie est un mystère, et parce que ce mystère est incompréhensible, vous dites qu'il est absurde? conclusion bien gratuite, vraiment.
Car enfm, qu'est-ce que comprendre? Comprendre une chose, c'est la connaître, la dépouiller de ses ombres et de ses obscurités, la posséder entièrement. Une chose bien comprise n'a plus de secret pour vous; vous savez ce qu'elle est, ce qui la constitue ; vous en avez le dernier mot. Ah! sans doute, la raison de l'homme est puissante, j'admire la puissance de sa vie et de son mouvement ; si sublime qu'elle soit, la raison de l'homme a des limites.
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Tout être a une triple limite : il est borné dans ce qu'il a; puis, dans ce qu'il n'a pas et ce qu'il pourrait avoir; enfin, il est borné par ce qui dépasse sa nature, son être. La fleur en évolution n'a pas encore tout son éclat; puis l'hysope n'a pas la blanche tunique du lis, et le lis n'a ni la grandeur, ni la majesté du cèdre; enfin la fleur végète, mais elle n'a aucune sensation animale.
A un degré plus haut, l'animal se développe, il est imparfait; il est donc limité par ce qui manque à la plénitude de son développement. Puis le cheval, si noble qu'il soit, n'a ni les serres, ni le regard de l'aigle ; l'aigle n'a point la masse de l'éléphant. Il est des monstres pour la vie et l'évolution desquels il faut les abîmes de l'océan, et pour d'autres, une goutte d'eau sur un brin d'herbe, voilà leur océan. Enfin, l'animal sent, mais la pensée ne rayonne point sur son front. Je monte encore, et je rencontre en l'homme les mêmes limites.
La science est du moins quant à son objet une et multiple; car la vérité est l'objet de la science. Mais cet objet se montre sous des faces multiples dans les diverses sciences qui se heurtent ici-bas. L'œil de notre intelligence ne peut tout embrasser, et le savant ne connaît à fond qu'une ou deux branches de la science. Le philosophe généralement n'est pas astronome, ni l'astronome législateur... Il pourra connaître les conclusions de plusieurs autres sciences, mais voilà tout : cela est évident, car vous ne trouverez jamais un homme possédant toutes les sciences.
Puis, l'homme est limité dans ses propres connaissances. Interrogez le physicien, le botaniste, le savant,
et demandez-lui si, dans sa sphère, il a tout sondé et tout vu? Sans doute, il a compté les couches de la terre, sa pensée a traversé les siècles, et il nous a dit des peuples qui ne sont plus et leur nom et leur berceau, leurs gloires, leurs défaites et leurs décadences. . . Son œil a-t-il tout vu, tout expliqué? Mais quand je remue la poussière de plus de soixante siècles de travaux pour savoir ce que c'est "que la chute d'un corps, ce que c'est que le mouvement, ce que c'est que la nature d'un être, la réponse est une plainte, et pourtant, les écoles célèbres n'ont jamais fait défaut; chaque siècle a ses génies, ses gloires et ses conquêtes, et chaque siècle n'apporte que d'inexplicables gémissements. Newton, après de longues et silencieuses méditations, nous jette l'hypothèse de l'attraction; mais qu'est-ce que l'attraction? Le botaniste prend une fleur, et avec une barbarie bien légitime, il l'ouvre, il l'analyse, et dans ses mains il n'y a plus que des débris. Qu'est-ce que la vie? Partout nous rencontrons le mystère.
Il est vrai, la science est dans le progrès ; elle marche avec le monde, et elle s'en va de découvertes en découvertes, de conquêtes en conquêtes. 0 raison de l'homme, je te salue ! je te salue, quand je te vois dans les profondeurs de la terre et de l'Océan, ou dans les hauteurs des cieux. Je te salue, quand je te vois cherchant les nuances, les merveilles que récèle le sein d'une fleur. Je te salue, quand je te vois ouvrant un principe et en faisant jaillir une conclusion, et pourtant, avoue ton impuissance. Ah ! cet aveu, Newton le faisait avec regret : « Je ne sais ce que je (( suis au monde, disait-il ; pour moi, je me compare
l'OSSIDlLITÉ DU MYSTÈRE DE l'eUCIIARISTIE. Il
« à un enfant jouant sur le bord de la mer, remuant « ça et là un caillou plus ou moins lisse, pendant que « le grand Océan de la Vérité reste caché à mes yeux. » La raison de l'homme, fière de ses principes, de ses axiomes, sûre de cette lumière que Dieu lui prête, je l'entends proclamer l'existence de Dieu, le mystère du bien et du mal ; je la vois déduisant, courir du connu à l'inconnu, et s'élancer par de là les espaces jusqu'à Dieu. Eh bien ! qu'elle monte encore. Mais pourquoi son regard se trouble-t-il ? Pourquoi se prend-elle de défaillance et s'arrête-t-elle dans son vol? C'est que la raison a senti une autre limite ; au-dessus d'elle, il y a un monde supérieur, le monde des mystères catholiques.
Partout et à chaque pas nous rencontrons le mystère ; mais le botaniste, parce qu'il n'a pas ravi à la fleur tous ses secrets, et le physicien, parce qu'il n'a pas le dernier mot du mouvement des corps, ne crient pas à l'absurde ; et pourquoi changerait-on de logique et de langage devant le mystère de l'Eucharistie? Pourquoi traiter d'absurde un mystère parce qu'il est inaccessible aux seules forces de notre intelligence? Dites-moi, si ce grain de poussière peut devenir une fleur, une tige verdoyante, pourquoi ne seraitil pas le pain des forts? Ah! oui, tige, fleur, ce sera un épi de blé ; et pétri, moulu, les paroles de la consécration tomberont sur cette frêle hostie, ce sera le corps de Jésus-Christ : où est donc l'absurdité? Assurément, nous ne comprenons pas, mais si nous comprenions, il n'y aurait plus de mystère. Est-ce donc une raison pour nous dire que nous, catholiques.
12 L'EUCnARISTIE.
nous adorons une pieuse absurdité dans l'Eucharistie.
Vous voulez voir, vous voulez sonder et comprendre ce mystère de la présence réelle, et d'oti vient donc cette exigence intraitable de votre raison en face des mystères du catholicisme, quand le mystère se multiplie sous vos pas et ravit la foi naturelle et scientifique de votre esprit?
Voyez-vous les pensées et les désirs de vos amis? non I Vous les aimez cependant, vous croyez à leurs paroles, à leur honneur et à leur affection.
Me direz-vous que les faits et les paroles dévoilent ces pensées et ces affections? Cela est vrai dans un sens, la parole traduit la pensée de l'intelligence et du cœur, mais la pensée en elle-même, la pensée en substance, la voyez-vous? non évidemment, car la pensée et l'amour ne sont point une grossière vibration de l'air ; la substance de l'amour reste mystérieusement cachée dans les replis de notre âme. Or si vous ne croyez qu'à ce que vos yeux voient, qu'à ce que vos mains et votre raison touchent de près, si vous traitez d'absurde ce que vos yeux ne voient point, ce que vos oreilles n'entendent point, ce que votre raison ne saisit et ne pénètre pas ; mais votre vie sera vide, sans amitié, sans aucune jouissance de l'âme; votre couche restera froide, déserte et pleine de larmes et de poignantes tristesses; vous serez seul, car l'amitié, en soi, comme l'amour dans sa substance, ne sera plus qu'un mot sonore et sans réalité, une chose absurde, puisque le fond est un mystère. Plus d'amis, plus de vie de famille, la famille désunie verra ses membres en discorde, en guerre, le fils ne croyant plus à la parole
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de sa mère, la patrie veuve et délaissée par ses soldats et les citoyens qui la défendent; plus de cœurs qui battent pour elle, plus de ces murailles de chair qui arrêtent l'ennemi, le patriotisme qui a sa racine dans un mystère, dans l'amour, le patriotisme, comme l'amitié, ne sera plus qu'une chose insensée. « Tota itaque peribit amicitia \ »
Si la foi naturelle est nécessaire à la société humaine, si elle est le ciment de nos relations et le principe de nos actions politiques ou morales, le pain de notre vie ; pourquoi la foi divine serait-elle bannie de l'Église catholique ? L'Église catholique est une vraie société, mais une société surnaturelle, et elle a ses mystères. Pourquoi les mystères catholiques auraientils le singulier privilège de ne rencontrer que la révolte, la négation et le mépris ? Ah I vous croyez à la parole d'un ami, à la parole de votre mère, car une mère, à moins qu'elle ne soit tout à fait dénaturée, ne trompe pas son fils; mais l'Église catholique nous console dans nos épreuves avec les caresses et le dévouement d'un ami, elle essuie nos sueurs et nos larmes, elle se penche sur notre poitrine, écoutant les battements trop précipités de notre cœur, L'Église catholique est plus qu'un ami, on l'a dit souvent, c'est une mère qui entoure notre berceau de sa tendresse, car nous naquîmes par l'eau et par le Saint-Esprit sur ses genoux. C'est une mère, et elle nous donne sa sève, sa doctrine, le sang de ses veines ; elle veille sur notre intelligence et la garde de l'hérésie ; elle défend notre
1 Saiat Augustin. De Fide rerum invisibilium, lib. i.
liberté des passions qui la sollicitent, et vous voudriez mettre en doute son amour et sa parole ? vous déchireriez sans pitié les entrailles de cette mère tendre et divine par une barbare négation ? ce serait contre nature. « Ipsa Ecclesia vos ore maternœ dilectionis alloquitiir •, 5)
Le mystère de l'Eucharistie n'est pas absurde, mais incompréhensible. Je pourrais déjà conclure à son existence, mais entre la non-absurdité d'une chose et la réalité, il y a un intermédiaire, le possible. C'est pourquoi j'ajoute que ce mystère n'est pas impossible.
Le prêtre tient entre ses doigts cette hostie frêle, blanche, pétrie par des mains virginales ; moment sublime, alors chacun s'incline sous une force surnaturelle, on écoute, on sent qu'il va se passer quelque chose de mystérieux. Les paroles de la consécration tombent de la bouche du prêtre, et la substance du pain n'est plus, et la terre adore son Christ et son Dieu; car il est là sous ces espèces sensibles, réellement et substantiellement présent. Et de qui sont donc ces paroles mystérieuses? du fidèle? non assurément, car le fidèle contemple avec émotion, il regarde, il prie, il adore, il n'est que le simple spectateur de ce mystère.
Ces paroles sont-elles du prêtre ? pas davantage. Le prêtre ! vous le voyez à l'autel, il élève ses mains et son âme vers Dieu, et il prie pour les princes et pour les peuples, aujourd'hui surtout que les princes et les peuples semblent dévoyés ! il prie pour
1 Saint Augustin. Ibid.
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les âmes arrêtées dans l'autre monde par un reste d'expiation, il prie pour ceux qui l'aiment ou le haïssent, pour ceux qui le défendent ou le persécutent, car son âme est grande comme celle de Dieu. Le prêtre ! il loue Dieu, il fait monter la terre vers le ciel dans une prière et dans un chant sublime. « Sursum corda. » Voilà les paroles du prêtre, sans doute il prononce les paroles de la consécration, mais il les tient de Jésus-Christ. Jésus-Christ a pris un peu de pain et il a dit : « Ceci est mon corps », et il a ajouté : « Faites ceci en mémoire de moi. Hoc facile in meam commemorationem *. » Or, la parole de Jésus-Christ est-elle capable d'opérer ce mystère de sa présence réelle dans l'Eucharistie ?
D'abord, une chose est impossible, quand cette impossibilité a sa raison dans l'impuissance radicale de l'agent. Jésus-Christ est-il donc incapable de sa nature d'opérer ce mystère?
Dieu est tout-puissant, car la plénitude de l'être amène la plénitude de la puissance. Or plus un être s'approche de Dieu, plus il participe de sa puissance. L'homme mieux que la plante s'approche de Dieu, c'est pourquoi l'homme possède une plénitude de vie et de force inconnues à la plante, et à mesure que nous montons vers l'infini, nous sentons notre nature, notre poitrine s'élargir. Dieu nous communique de sa vie, de sa force, comme le soleil qui déverse ses flots de lumière et de chaleur, il nous illumine, il nous pénètre, et cette communication de son être, de sa lumière,
1 Saint Luc, ch. xxii.
16 l'eucuaristie.
de sa chaleur, nous transforme et nous grandit. Mais qui mieux que Jésus-Christ est plus près de Dieu? Cherchez sur la terre l'être le plus parfait, montez au ciel, vous trouverez, sans doute, les vestiges de Dieu, ou comme le dit l'apôtre : « une participation à la nature divine », ce je ne sais quoi de mystérieux et d'invisible qui est quelque chose de la nature, de la vie même de Dieu, dans la vie de l'homme ou de l'ange ; mais vous ne rencontrerez jamais dans aucun être toute la splendeur et la représentation exacte de Dieu. Jésus-Christ seul est un homme et un Dieu; comme nous, il est fait de chair, d'os et d'âme, sauf le péché qu'il n'a point, mais sa nature humaine est unie à la nature divine ; celle-ci, la nature divine, le fait le Verbe et la parole substantielle de Dieu, car Dieu se regarde et il s'aime, et ce regard de Dieu produit à sa ressemblance un autre personnellement distinct de lui, un fils portant dans une mystérieuse et éternelle génération toute la vie, toute la substance, toute la splendeur du Père, sans l'écourter et sans être lui-même limité. Puis, la nature humaine donne au Verbe de Dieu une descendance, et nous pouvons le suivre à travers les siècles et les générations. Les plaines de l'Éden, les patriarches, les rois et les prophètes nous parlent de lui, et le fils de la femme porte dans ses veines le sang d'Abraham et de David, et quand vient la plénitude des temps, il naît, on le voit, on l'entend, on le touche, il parle, et sa parole apaise des tempêtes et ressuscite les morts, Jésus-Christ possède donc une puissance divine, car la nature divine étant l'être même de Dieu, l'être sans limites et incirconscrit, elle met en Jésus-Christ une
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puissance sans mesure, une puissance active à l'égard de tout ce qui est susceptible d'ôtre, et ce que Dieu peut faire, lui, le fils de Dieu par sa nature divine, il peut l'accomplir, car « les choses que fait le père, dit « saint Jean, le fils les fait également... Quœcumque upater facit, hœc et (ïlius similiter facit *. »
L'action d'un être, en effet, dérive de sa puissance, car, en définitive, toute créature agit seulement dans la mesure et les limites de sa force. La fleur n'a qu'une action végétative ; elle nous envoie ses parfums, s'ouvre amoureusement à un rayon de soleil et étale les splendeurs virginales de son vêtement, mais elle ne va pas au delà; la fleur n'a qu'une puissance végétative.
L'action de l'homme est plus haute, car l'homme agit en maître sur les hommes et sur les choses; il sait dominer la matière, il la commande, et les distances, la vapeur, les montagnes, les flots de l'océan, le temps et l'espace... tout est dans sa main; l'homme a une puissance intellectuelle.
Je monte encore et je vois que l'action de Jésus- Christ devient plus profonde ; elle va là oh l'action de l'homme ne va point, elle atteint ce qui se joue des eff'orts de notre volonté, elle domine les hommes, les événements et les choses alors qu'ils échappent à notre dictature : l'action de Jésus-Christ est divine comme sa nature et sa puissance.
Jésus-Christ peut opérer d'abord ce que l'intelligence saisit et comprend, car ce que notre intelligence com-
1 Saint Jean, ch. v.
prend n'implique aucune contradiction, ne répugne pas à l'être et devient possible.
Puis Jésus-Christ peut opérer ce que l'homme ne saisit pas, ce qui le dépasse, car son esprit est si infirme, si imbécile, qu'il ne connaît, comme le dit l'apôtre, « qu'en partie ». Le tort de nos rationalistes, c'est bien de vouloir sonder ce qui est insondable, de mesurer la puissance et l'action de Dieu à leur mesquine hauteur et de croire impossible ce que leur sagesse ne pénètre pas, sagesse maudite que celle-là, le monde sensé la regarde et la siffle sans pitié; elle n'est qu'une folie. « Nonne siultam fecit Deus sapientiam hujus (( mundi*? » Eh quoi! l'homme veut limiter la puissance et l'action de Dieul « Où étais-tu, disait un jour « DieuàJob, quand je jetais les fondements delà terre?... « lorsque la mer brisait les digues qui la renfermaient ?. . . « Je lui ai mis des portes et des barrières et j'ai dit : « Tu viendras jusque-là, tu n'iras pas plus loin ; ici, tu « briseras l'orgueil de tes flots. Est-ce toi qui com- « mandes à l'étoile du matin, et qui assignes à l'aurore « le lieu de son lever? Sais-tu où habite la lumière? « Quel est le séjour des ténèbres? La neige, la grêle, « les pluies impétueuses et les foudres, qui les fait « tomber sur la terre? Qui abreuve les lieux déserts « et désolés? Qui fait germer les plantes? Si tu veux « envoyer la foudre, t'obéira-t-elle?... Est-ce toi qui « donnes au cheval sa force et qui as hérissé son cou « d'une crinière mouvante? Le feras-tu bondir comme « les sauterelles ? Le souffle fier de ses naseaux répand
1 I" ép. aux Cor., ch. i.
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« la terreur, il creuse du pied la terre, il s'élance avec « audace, il méprise la peur, il affronte l'épée, il bouil- « lonne, il frémit, il dévore la terre... Est-ce toi qui « donnes à l'aigle la force qui l'emporte au sommet des « cieux?... Job I est-ce toi qui as fait toutes ces merce veilles? réponds-moi», et Job épouvanté et ravi s'écrie : « Seigneur, que puis-je répondre? je vois et « je me tais. Manum meam ponam super os meum *. »
L'homme, en effet, voit les résultats de cette action divine ; la création jaillit du néant, un mort reprend la vie, un paralytique emporte son grabat et marche, mais le fond des choses lui échappe. Il comprend tout ce qui va régulièrement, tout ce qui se transforme selon les lois de la nature, mais ce qui heurte la nature, ce qui n'en suit pas les lois et le cours, ce qui est miraculeux, surnaturel, il ne le comprend pas. S'en suitil que cela soit impossible? non, car Jésus-Christ a une puissance que l'homme n'a pas, et l'action surnaturelle de Jésus-Christ découle de sa puissance et de sa nature divine "; dès lors, elle peut s'étendre aux choses les plus merveilleuses et les plus incompréhensibles.
Ou bien, l'impossibilité d'une chose vient d'une double ^nfirmité relative de l'agent, d'une infirmité intellectuelle et physique. Le pâtre, en effet, dépourvu de toute culture de l'esprit, n'abandonne pas ses montagnes, sa houlette et son troupeau pour venir s'asseoir dans une chaire de l'Université ; son intelligence est trop informe et incapable d'une si haute fonction. L'enfant, à complexion délicate, à organisme frêle,
1 Job, ch. XXXVIII et xxxix.
* ne remue pas ce que des mains robustes et nerveuses
peuvent facilement soulever. Or le fils de Dieu, en se faisant chair, a-t-il contracté cette double faiblesse intellectuelle et physique ?
Le Verbe de Dieu s'est fait homme^ nous dit la foi catholique, et en se faisant homme, il a pris les défaillances de la nature humaine, car Jésus-Christ a voulu expier les péchés des hommes, répondre à la justice de Dieu qui pesait sur le monde, et réclamait non pas une victime vulgaire, mais une victime dont le sang et les mérites fussent infinis. Et on n'expie le péché d'un autre qu'en prenant sur soi non pas le péché, mais son châtiment, toutes ces défaillances physiques, la faim, la soif, la lassitude, la mort, devenues l'apanage de notre nature. « Par un seul homme, dit saint Paul, le péché « est entré dans le monde et avec le péché, la mort *. » Du reste, si le fils de Dieu, en prenant notre nature, était demeuré étranger aux défaillances qui la suivent, mais l'humanité aurait douté de la chair du Verbe de Dieu, de la réalité de son Incarnation, ne retrouvant pas en lui sa propre nature. L'humanité voulait contempler son Sauveur et son Dieu dans sa propre chair, assujéti, en dehors du péché, à toutes ses infirmités, et l'humanité, en effet, a vu son Sauveur et son Dieu couché dans une écurie, sur une poignée de paille, grelottant de faim et de froid. L'humanité a vu son Sauveur et son Dieu aux mains des Juifs, sans éclat et sans beauté, la peau vieillie, les os brisés, les flancs ouverts, et la terre buvait sa sueur et son sang. L'humanité a
» Ép. aux Rom., ch. v.
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRK DE l'eUCHARISTIK. 21
VU son Sauveur et son Dieu devenu le rebut et l'abjection du peuple, l'homme de la douleur et de l'infirmité, délaissé de Dieu; elle l'a entendu, sa voix était défaillante et pleine de tristesse : « Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ^ ? »
Oui, son âme a connu la tristesse, la douleur; unie substantiellement au corps, comment n'aurait-elle pas eu le sentiment de ses blessures, de sa passion, de ses souffrances ? Le corps se donne à l'âme et l'âme le reçoit, et ces deux vies ne font plus qu'une seule vie dans un même être. Son âme a connu la tristesse : « Mon âme « est triste jusqu'à la mort », dit-il, car la mort est une violence qui déchire. Le corps est le compagnon de l'âme, quand il lui donne son dernier adieu et son dernier embrassement, l'âme est triste. Son âme a connu la tristesse, car elle voyait l'infidélité des disciples, le crime des Juifs et les débauches des peuples ; et le Christ laissait la défaillance envahir son être, mais sans la moindre perturbation.
En l'homme les passions sont mauvaises, la raison perd son calme et son empire, elle se fait la complice des plus vils instincts du corps, abdiquant son royal gouvernement. En Jésus-Christ les passions n'étaient pas, comme en nous, une triste nécessité de notre nature déchue, mais elles vivaient calmes et raisonnables sous la main de sa volonté, et s'il les a subies, c'est qu'il l'a bien voulu. Il les a subies avec la même indépendance, avec la même liberté qu'il s'est fait homme, avec le même calme qu'il est mort pour notre
1 Ps. 21.
Rédemption ; touj ours sous le royal empire de sa raison, elles n'ont jamais jeté le moindre désordre, la moindre inquiétude coupable dans son âme ou dans ses membres. Du reste, le péché n'est pas de l'essence de la nature humaine, car il n'est pour elle qu'une semence de mort.
En descendant dans notre chair, le fils de Dieu en avait accepté les passions avec les défaillances, mais en dehors du péché et de la perturbation.
La nature humaine en Jésus-Christ n'avait donc qu'une force et une opération limitées, mais elle était comme un instrument sous la main de la nature divine. Tout instrument agit sous l'impulsion de l'agent supérieur, et il agit d'autant mieux que, perdant tous les jours de ses appétits, il est moins rebelle.
Un peuple brouillon, sans cesse en révolte sous le gouvernement qui le mène, va difficilement à sa fin ; il se mutine, il se cabre, il se détourne de son chemin, esclave de ces agitations volcaniques qui passent sur lui, il devient ingouvernable. Mais la nature humaine de Jésus-Christ était parfaite, bien pondérée, toujours dans le calme de la tranquillité, jamais à la merci de ces souffles brûlés qui viennent du désert; son âme, sous la vision béatiflque de Dieu, possédait la plénitude de la grâce, et son corps, formé dans de chastes entrailles, du sang le plus pur, le plus immaculé, ne portait point dans ses flancs le germe du péché. La nature humaine, instrument docile, parfait et simple, opérait avec la nature divine, et, toutes les deux intimement unies tout en restant distinctes, l'opération de l'une devenait dans un sens l'opération de l'autre,
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRE DE l'eUCHARISTIE. 23
piiisqu'en Jésus-Christ il n'y a qu'un seul être, une seule personne.
Sans doute, la nature humaine, prise isolément, a sa vie, ses actes, ses forces, ses limites ; mais unie à la nature divine, elle agissait sous son impulsion, recevant d'elle toute sa vie, toute son action, et l'opération des deux natures devenait une, l'opération d'un seul être, comme la force de mon âme, passant dans ma main, devient une force personnelle.
Le Christ trouvait donc dans sa parole, dans son âme, dans ses membres, une puissance infinie, parce que, sous cette enveloppe humaine, se cachait la nature divine, et les deux natures se réunissant dans une seule personne, la personne du fils de Dieu, et la nature divine, se servant de la nature humaine, lui communiquait sa vie, son être, sa vertu, sa puissance. Qui donc pourrait limiter la puissance de Dieu? Assurément ce n'est pas l'homme. L'homme vient de Dieu, à sa parole, il est sorti des froides ombres du néant, et il est venu sur cette terre. Ce n'est pas même cette mystérieuse substance qui se dérobe à notre poursuite, car tout être tient de Dieu, et de Dieu seulement, sa substance, sa nature, ses lois et ses harmonies. « Dixit « et fada sunt '. » D'où je conclus que nos mystères catholiques ne limitent pas la puissance de Dieu, et que le mystère de la présence réelle de Jésus-Christ en l'Eucharistie n'est pas impossible.
Je dois ici, en quelques mots, faire justice de l'absurde prétention du rationalisme, car le rationalisme affirme
» Ps. 148.
partout la suffisance de la raison pour expliquer nos mystères; voici l'objection : Le rationaliste rejette ce mystère, parce qu'il ne le comprend pas, ce mystère dépasse l'intelligence humaine. Il a de ces obscurités que l'esprit de l'homme ne saurait fouiller, c'est pourquoi le rationaliste qui fait profession de ne croire qu'à sa raison, à ses lumières, à son génie, décrète l'impossibilité de la présence réelle.
A cela je réponds : le rationaliste est sans logique, parce qu'il confond la raison et la foi catholique, le monde naturel et le monde surnaturel.
Le fini, c'est ce qui a une limite, la limite, c'est le terme au delà duquel l'objet limité n'est plus; voyez cette enceinte, au delà de ses murs qui la soutiennent, elle n'est plus. Au contraire, l'infini nie toute limite, et quand vous ajouteriez, pendant des millions d'années, de nouvelles perfections à cet objet, comme ce que vous ajoutez est lui-même fini, il y aura toujours une limite et jamais l'infini. Le fini est donc une négation, et l'infini, niant cette négation, par là même affirme.
La raison est bornée, nous l'avons vu, cet aveu est sorti de la bouche de tous les savants; voilà donc la raison, seule avec ses forces naturelles, finies, en face d'un objet surnaturel, en face de l'infini lui-même qu'elle veut sonder, comprendre, car un mystère catholique est une vérité cachée dans le sein de Dieu. Mais comment scruter Dieu et ses secrets? En définitive, il faut bien qu'il y ait une proportion entre l'adhésion à ce mystère et le mystère lui-même. Notre raison croitaux mystères de la science parce qu'ils
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRE DR l'eUCHARISTIE. 25
sont rationnels, il suffit d'une force humaine qui prenne notre intelligence et ravisse son adhésion ; mais nos mystères catholiques étant surnaturels, divins, il est nécessaire qu'une force surnaturelle, divine, meuve librement notre âme. Cette force surnaturelle, d'oil jaillit-elle? de notre propre fonds? mais quand je me regarde, j'ai bien mes membres, et dans ces membres je sens, comme saint Paul, une loi qui m'avilit; j'ai bien une pensée, un cœur libre; je sens toujours ma création, et le génie, si fier, si haut qu'il soit, est lui-même limité.
Non, en moi, dans ma nature, il n'y a pas le principe de cette énergie divine, le principe de la foi catholique. Saint Paul le disait autrefois aux Éphésiens : « Vous « êtes sauvés par la foi, avec la grâce, cela ne vient pas (( de vous, c'est le don de Dieu. Gratia cstis salvall « per fidem, et hoc non ex vobis; Dei enim donum est*.» Voilà l'explication du mystère. Cette force surnaturelle qui incline librement notre intelligence à donner notre assentiment à nos mystères, c'est la grâce de Dieu.
Dieu n'est pas seulement un artiste vis-à-vis de sa créature ; il l'a élevée à des relations surnaturelles, la destinant à une fin et à un monde supérieurs, à la vision et à la possession éternelles de Dieu.
Dieu, nous dit l'apôtre, nous a faits vraiment ses fils : « Ut /lia nominemur et simus^ », et la grâce, cette mystérieuse participation à la nature divine, nous élève au-dessus de nous-mêmes ; elle nous transforme,
' Ép. aux Éph., ch. n.
- I'° ép. de saiut Jean, eh.
26 l'euchaiustie.
elle nous surnaturalise. En effet, quand un être, quand une perfection se donne à nous, elle devient nôtre ; recevant un nouveau mode d'être, nous recevons une nouvelle dénomination. L'âme se donne au corps, et le corps n'est plus un cadavre, il vit de la vie même de l'âme, il se donne à elle comme elle se donne à lui. Il résulte de ces deux substances incomplètes mais unies substantiellement, un être supérieur, l'homme.
Si Dieu se donne à nous par la grâce divine, quel sera notre nom ? Ah I nous ne sommes plus seulement des hommes, mais des chrétiens. Saint Jean s'écrie dans un langage énergique : « Je vous le dis : vous êtes « des dieux, ego dixi, DU estis^ », et sous le mouvement, sous l'impulsion de cette force divine qui s'ajoute à notre nature, nous pouvons dire : « Seigneur, je crois. « Credo. » Ce cri surnaturel ne jaillit pas de notre nature réduite à elle-même, il n'arrive pas de ma raison sur mes lèvres, mais notre âme participe par le grâce de Dieu à la nature divine, elle mêle les flots de son existence et de sa vie à la vie même de Dieu, et de cette union mystérieuse de notre âme avec Dieu, de notre vie avec la vie de Dieu, de notre faiblesse avec la force de Dieu, il se fait en nous une vie et une force plus hautes que nous, et ce cri catholique « je crois » peut s'échapper de nos lèvres : il est surnaturel comme son principe, la grâce de Dieu. De cette façon, il y a harmonie et proportion entre l'adhésion de notre intelligence, surnaturalisée par la grâce divine, et nos mystères catholiques.
1 Saint Jean, ch. x.
POSSIBILITÉ nu MYSTÈRE DE L'EUCnARTSTIE. ?7
Or la foi catholiqiie, nous dit le rationaliste, n'est en réalité que le développement naturel et progressif de la raison; d'où il suit que la raison humaine, dans son germe, comme dans son développement, n'est pas autre chose que la foi surnaturelle ; et alors, ce qui est humain est en même temps divin, ce qui est fini devient l'infini, la vie humaine devientla vie chrétienne, les vertus de l'une sont les vertus de l'autre : c'est le comble de l'absurdité. Et si le rationalisme est logique, il doit justifier cette incompréhensible ascension de tous les êtres en dehors de leur sphère et par leurs propres forces.
Je prends un grain de poussière, je le jette dans un sillon, là, sous l'action d'une vertu cachée, il germe, c'est une fleur. Mais attendez ! Voilà qu'un jour, par la s^le force de son activité et par une mystérieuse et absurde transformation, ce grain de poussière, devenu le lis de la vallée ou l'herbe des champs, grandit encore et produit un aigle qui déploie sa large envergure, un lion qui secoue sa crinière et rugit au désert. Puis, toujours en évolution, ce grain de poussière croît et se développe, il se perfectionne sans cesse, et, à un moment donné, devenu successivement fleur et animal, il rassemble ses forces et fait sortir de ses flancs un homme qui pense, qui croit, qui tombe à genoux et qui adore, que dis-je? c'est Dieu lui-même!
Voilà la logique du rationaliste, car si la foi catholique, surnaturelle, ne borne pas la raison humaine, je ne vois pas pourquoi Dieu bornerait l'homme, l'homme l'animal, l'animal la plante, la plante le caillou qui roule à mes pieds : c'est le chaos.
Un rationaliste de talent mais de parti pris, M. Paul Janet, de l'Institut, sent bien ce manque de logique ; les tortures de son esprit, de ses arguments et de ses sophismes se trahissent malgré lui.
M. Janet a publié un livre avec ce titre sonore: les Problèmes du dix-neuvième siècle.
Le talent, je l'avoue, ne fait pas défaut, mais l'erreur ne manque pas non plus. Les trois chapitres sur la religion portent plus d'erreurs que de pages.
Selon M. Janet, la religion catholique ne résout pas plus les difficultés que le bouddhisme; car si elle a une supériorité, ce que M. Janet veut bien lui accorder, cette supériorité n'est que relative : d'où il suit que le catholicisme ne vaut guère mieux que les religions mahométane et protestante. « Supériorité, dit-il, ne signifie pas vérité absolue. »
Est-ce que M. Janet ne voit pas que son rationalisme le pousse au scepticisme le plus brutal ? L'homme est fait pour la vérité ; et tous, à quelque degré de l'échelle sociale que nous soyons, tous, nous éprouvons ce noble besoin, et quand l'homme ne peut le satisfaire, il n'est pas heureux, il souffre ; son âme a de ces angoisses mystérieuses qu'elle manifeste par des cris et. des sanglots. Que M. Janet, qui a beaucoup connu cet infortuné Jouffroy, relise cette page navrante du meurtre de la foi catholique dans son âme. La vérité politique, scientifique et religieuse est le pain et la béatitude de l'intelligence, car qu'est-ce donc que l'intelligence sans la vérité ? mais elle n'est plus qu'un organe qui végète, un arbre qui se meurt faute de sève, et quand un peuple esclave de ces rhé-
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRE DE l'eUCIIARISTIE. 29
teurs, de ces médiocrités mécontentes, ne croit plus que l'erreur et le mensonge, alors la nuit se fait, son esprit, comme dit l'apôtre, s'évanouit et tombe sous le poids du mépris; un peuple sans la vérité religieuse n'est plus qu'un cadavre de peuple.
Or cette vérité religieuse doit bien venir de quelqu'un, d'une autorité quelconque, mais sûre et infaillible, oui, sûre et infaillible, car s'il n'y a pas quelque part un magistère infaillible, nous serons toujours libres de contester l'enseignement qui nous sera proposé, et d'agir selon nos vues personnelles ; et la société religieuse des esprits n'est plus possible, parce que sans idées communes, immuables, librement acceptées de tous, elle flotte à tous les vents de doctrine qui passent sur elle. Et pourtant, il est élémentaire que toute société réclame une autorité qui lui donne l'unité et la conservation, et toute société religieuse, par cela même qu'elle ne possède pas cette autorité infaillible dans son enseignement, se convainc d'erreur, puisqu'elle avoue qu'elle est faillible et qu'elle peut se tromper, et par la force des choses, elle se morcelle, comme le protestantisme, en une foule de sectes livrées, sans défense, à toutes les hérésies et à toutes les corruptions.
Le catholicisme nous donne un enseignement infaillible. Son enseignement, par un privilège qu'il tient de Dieu, est pur d'erreurs.
« Supériorité ne signifie pas la vérité absolue », nous dit M. Janet avec emphase. Quel sophisme! la supériorité relative ne signifie pas la vérité absolue, je le concède ; mais la supériorité absolue « signifie »
la vérité absolue, et le catholicisme qui a reçu de Dieu cette supériorité emporte avec lui, à travers les siècles, ce privilège de l'infaillibilité et de la vérité absolue.
Que Luther, Calvin et M. Janet lui-même, s'ils l'osent, se disent infaillibles, et ils seront la risée des peuples, et pourquoi donc? parce qu'ils ne possèdent qu'une supériorité relative. Le catholicisme seul s'affirme avec cette promesse de l'infaillibilité, et l'histoire, ce me semble, lui donne bien quelque droit de se poser de la sorte. Toutes les religions, en effet, ont transformé la vérité en erreur, et le catholicisme n'a jamais erré dans l'enseignement de la vérité que Dieu lui a confiée et dont il a l'interprétation et le dépôt. Que M. Janet me démontre donc que la religion catholique est de fabrique humaine, sans une autorité divine qui la soutient ; et si cela est, comment se faitil qu'elle résiste, et que son enseignement, plus solide que le granit, ne change pas? « Sans une autorité « divine, il n'y a rien de stable, rien de fort, mais du « vent qui passe en détruisant. » Que M. Janet me trouve une déchirure doctrinale à cette unité du catholicisme; qu'il me dise à quelle époque elle s'est brisée sous les coups de l'ignorance, des Césars et des passions. Que M. Janet me trouve une discordance dogmatique, un cri de révolte, un homme (homme de génie ou homme de rien) en dissidence avec l'Église catholique et que l'Église catholique n'ait point chassé. Je mets M. Janet au défi. Voilà donc la raison humaine forcée d'opter entre l'autorité sûre et infaillible du catholicisme et le despotisme, le tourment et le déses-
POSSIBILITl^ DU MYSTÈRE DR l'eUCHABISTIE. 31
poir du scepticisme, livrée à elle-même et à toutes les hontes d'un dogme sorti des bureaux d'un ministère ou du cerveau du premier journaliste venu.
Nous catholiques, nous ne voulons pas enchaîner notre liberté religieuse à une autorité humaine, nous sommes plus fiers que cela ; nous croyons à une parole infaillible, à la parole de Dieu. Du reste, si toutes les religions sont fausses, comme l'affirme M. Janet, je le trouve bien bon de se donner la peine d'en pratiquer une, même la meilleure ; une religion convaincue d'erreur et de fausseté n'a droit qu'à notre mépris.
Je comprends, maintenant, ce cri du professeur universitaire : « C'est Rome qu'il faut convertir *. » Que l'Institut convertisse Rome à ses idées, que le catholicisme devienne une école philosophique, que M. Janet et M. Renan définissent ex cathedra à la place du pape, et nos affaires religieuses, paraît-il, se porteront mieux !
Ce n'est pas plus difficile que cela.
Ah! ce n'est pas Rome qu'il faut réconcilier avec M. Janet, de l'Institut! Rome, mais c'est Jésus-Christ, son centre invisible, c'est le pape, ce sont les apôtres, ce sont nos saints et nos martyrs, saint Jérôme, saint Augustin, saint Ronaventure, saint Dominique, saint Hyacinthe... Rome! ce sont nos joies et nos larmes, nos dévouements et le sang de nos veines. Rome! c'est la main qui essuie la sueur de nos fronts et de nos intelligences, la main qui châtie les lâchetés et les conjurations des princes, des peuples et des savants,
' Liv. V, ch. [[.
la main qui caresse sans peur ces bêtes fauves, aux pieds sales, que les doctrines irréligieuses de M. Janet font éclore à chaque lendemain d'une tempête sociale. Rome ! c'est le génie, la science et la sainteté ; le génie, qui crée sous la plume de saint Thomas d'Aquin la Soinmc théologique, démasque l'hérésie et la brise sans pitié; la sainteté, qui copie la sublime folie d'un Dieu mort pour la rédemption des hommes. Rome! ce sont les siècles qui se lèvent et les siècles qui s'en vont, et M. Janet, lui, le pur de l'Université, fût-il suivi de son école normale, qu'est-il donc en définitive? Et il veut que le catholicisme abdique tout, ses dogmes, ses lois, sa morale, ses gloires, ses illustrations. Dieu lui-même... et se mette à ses pieds I C'est le comble de l'absurde et de l'outrecuidance.
M. Janet, du reste, avoue, malgré lui, la supériorité du catholicisme, et cette supériorité le gêne. « Au lieu « d'insister sur l'impuissance scientifique de la philo- « Sophie et sur la supériorité des explications chré- « tiennes, dit-il à M. Guizot, je comprendrais que l'on « insistât sur l'efficacité pratique du christianisme. » Plus loin, il dit : « Il (M. Guizot) ne veut pas seulement « que la religion soit une source de satisfactions pour (( l'âme, il veut aussi qu'elle soit une lumière pour la c( raison, il veut confondre la philosophie et l'humilier « devant la religion...; il comprendra que les philo- « sophes n'acceptent pas ainsi volontiers pour la phi- « losophie l'humiliation qu'il lui impose '. »
Que M. Janet batte en brèche la doctrine protestante
1 Liv. V, ch. II.
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRE DE l'eUCHARISTIE. 3 {
et arbitraire de M. Giiizot, je ne le nie pas, et il n'a pas grand mérite à mettre à bas une religion qui n'a d'autre autorité que la raison humaine, si fragile et si changeante, et d'autres dogmes que ceux que M. Guizot veut bien lui accorder; mais que M. Janet s'en vienne nier la différence de la raison et de la foi, la subordination de la raison, de la philosophie, au dogme catholique, à la parole de Dieu, cela vraiment est énorme.
Les rationalistes limitent la puissance de Dieu et sont bien ces hommes, dont parle Job, « qui regardaient le « Tout-Puissant comme incapable de rien faire. Et « quasi nihil posset facere omnipotens œstimabant « eum *. » M. Janet confond ces deux mondes de la nature et de la grâce, ces deux ordres de phénomènes et de mystères naturels et surnaturels, ne visant qu'à l'émancipation complète de la raison, et par contrecoup, à l'affranchissement de toute obligation, de tout précepte catholique.
Cependant, toutes les fois que vous rencontrerez une double nature dans un être, si l'une est inférieure à l'autre, il y aura subordination. Les sens sont soumis à la raison, ils s'humilient devant elle, et quand, par une révolte inqualifiable, ils agissent contre elle, l'acte humain n'est plus raisonnable ; s'en suit-il que les sens soient détruits ? Mais non : telle est la raison en face de la foi catholique. La foi ne doit pas se plier au despotisme, aux exigences capricieuses de la raison ; la grâce, alors, serait à la merci de notre nature, la parole de Dieu aux mains de la parole de l'homme, et l'Église
' Job, ch. XIII.
34 l'eucharistik.
catholique aux mains despotes de l'État. Mais ce qui est moins noble doit s'humilier devant ce qui est plus noble. La raison est assurément inférieure à la foi catholique, d'une condition plus humble, car elle est instable, mouvante, sans autre force que le verbe de notre âme, et la foi catholique s'appuie sur la parole immuable de Dieu, L'une repose sur la sagesse de l'homme, et l'autre sur la sagesse de Dieu. L'une s'honore des expériences et de la folie de son siècle, et l'autre de la folie de la croix.
C'est pourquoi la raison humaine doit s'humilier devant la foi catholique, se mettre d'accord avec elle, se faire sa royale servante, sans quoi elle flotte à tous les vents, elle s'évanouit dans ses rêves, elle accuse de folie ce qui est la sagesse et de sagesse ce qui n'est que folie. « Nonne stultam fecit Deus sapienUam hujus mundi * ? » Plus loin, M. Janet insiste : Le mariage équivoque de la philosophie et de la
< théologie qui a été recommandé pendant longtemps
< n'a servi de rien à la cause de la religion, et il a gravement compromis la cause de la philosophie et surtout de la philosophie spiritualiste *. »
Ainsi, saint Thomas d'Aquin, le bienheureux Albert le Grand, saint Bonaventure ont gravement compromis la cause de la philosophie par la foi catholique, et M. Janet va remettre ces hommes et les choses à leur place.
Puis, à côté de ce manque de logique, il y a des
' I" ép. aux Cor., ch. i. s Liv. X, ch. II.
POSSIBILITÉ DU MYSTÈRE DE l'eUCHARISTIE. 35
inconvénients que je me contente de signaler à M. Janet.
Si nous abandonnons à la raison seule le soin de rechercher la vérité, il en résulte :
« i° Que la connaissance de Dieu sera le partage d'un « très-petit nombre d'hommes, car la plupart ne « peuvent recueillir le fruit de leurs laborieuses re- « cherches, pour trois raisons : les uns, par suite d'une « constitution vicieuse, manquent naturellement de « dispositions pour la science, c'est pourquoi ils ne « peuvent se livrer à aucune étude capable de les faire « parvenir au plus haut degré de la science humaine « qui est la connaissance de Dieu ; d'autres sont em- (( péchés par les nécessités de la famille ; il faut bien que « parmi les hommes un certain nombre se consacre à « l'administration des biens temporels; à ceux-là, il ne « leur reste pas assez de temps pour examiner à loi- « sir ces questions et s'élever au faîte des recher- « ches humaines, c'est-à-dire la notion de Dieu. Il y « en a enfin qui sont empêchés par la paresse, car, « pour arriver à la connaissance des choses dont la rai- « son peut naturellement s'enquérir, touchant Dieu, il « faut connaître beaucoup, et il en est peu qui veuil- « lent s'imposer ce travail par amour pour la science, « bien que Dieu ait mis dans l'esprit humain un pen- « chant naturel qui le porte vers elle.
« 2*^ Il résulte que ceux qui pourraient découvrir « et connaître cette vérité n'y parviendraient qu'avec « peine et après un long temps, soit à cause de la pro- « fondeur de cette vérité, soit à cause de ses nombreux « préliminaires, soit parce que l'âme, encore jeune,
36 l'kuciiaristik.
flotte au gré de mille passions et ne saurait être apte à rechercher une vérité si élevée, ce n'est
( qu'en se calmant qu'elle devient sage et instruite.
( Si donc, la voie de la raison était la seule qui pût
< nous conduire à la connaissance de Dieu, le genre humain resterait plongé dans les ténèbres de l'igno-
< rance la plus profonde, puisque le petit nombre seulement, et encore après un temps considérable,
( pourrait acquérir cette notion qui rend l'homme bon et parfait.
« 3° Le troisième inconvénient, c'est que le plus souvent la raison humaine est embarrassée par l'er-
< reur de ses recherches, car notre esprit faible dans
< ses jugements se laisse aller à l'illusion; il en résulte que beaucoup de personnes continueraient à dou-
< ter de ce qui est démontré avec la plus grande évidence, parce qu'elles ne connaissent pas la force de la démonstration, et surtout, parce qu'elles voient les choses les plus contradictoires enseignées par
( ceux qui portent le nom de sage. Il arrive aussi qu'il se mêle aux choses parfaitement prouvées des choses fausses, qui, loin d'être rigoureusement établies, reposent seulement sur une raison plausible ou sur un sophisme que l'on prend quelquefois pour une démonstration réelle.
(( Voilà pourquoi- il est devenu nécessaire que la vérité, concernant les choses divines, fût proposée aux hommes avec une certitude inébranlable par la voie de la foi *. »
Somme. Contre les Goiit., introduction, ch. vi.