CHAPITRE II
La première preuve de la présence réelle de Jésus- Christ dans l'Eucharistie apparaît dans les saintes Écritures. Je n'ai pas ici à prouver l'authenticité de ces livres, ce n'est point la question. Je dirai seulement ce que saint Augustin disait aux manichéens : « D'où « savons-nous que Platon, Aristote, Cicéron.... sont « les véritables auteurs des ouvrages qui portent leurs « noms, si ce n'est qu'en ayant instruit leurs contemc( porains, cette connaissance est venue jusqu'à nous « par la tradition. » Or, l'Église catholique nous présente ces livres dont elle a le secret et qui font sa vie, et ces livres, on les trouve chez les Grecs, chez les Latins, dans les églises d'Orient et d'Occident; ils sont traduits dans toutes les langues, partout on les lit, on les médite, on les croit. Ces livres sont la parole de Dieu même,
oh L KUCHARISTIE.
Les textes de la présence réelle sont nombreux ; ne pouvant les citer tous, je me bornerai à quelquesuns.
Que disent donc les Évangiles de ce sacrement et de ce mystère?
Jésus-Christ veut avant sa mort nous laisser un gage vivant de son amour, son testament. Il rassemble donc ses apôtres et les convie à un dernier et mystérieux festin. « Je veux, dit-il, manger cette pâque avec vous « avant de mourir. » Et prenant un peu de pain, il le bénit, disant : « Ceci est mon corps. Accipiie et come- « dite : hoc est corpus meum. Faites ceci en mémoire « de moi. Hoc facite in rneam commemorationem. » Il prend de même le calice et le bénit, disant : « Ce « calice est la nouvelle alliance de mon sang qui sera « répandu pour vous. Hic est calix, novum testamen- « twn in sanguine meo qui pro vobis fundetur i. »
Les objections se sont élevées contre ces paroles : u Ceci est mon corps », apportant chacune son explication en dehors du dogme catholique.
L'Eucharistie, selon Calvin, n'est qu'une figure, un symbole, et Jésus-Christ n'y est pas présent dans la réalité de sa chair et de sa personne, car, dit-il, répétant insidieusement les paroles du Sauveur : « C'est (( l'esprit qui vivifie, la chair ne sert de rien. Spiritus « est qui vivificat : caro non prodest quidquam '. » La foi seule sert à quelque chose, et la croyance de notre âme à une présence symbolique de Jésus-Christ
> Saint Mathieu, chap. xxiv. Saint Luc. chap. xxri. - Saint Jean, chap. vi.
LES SAINTKS ÉCRITURES. 39
suffit à l'explication du texte de la consécration et à la sanctification de notre vie.
Luther, avant Calvin, ne pouvant nier la présence réelle, se torturait l'esprit pour interpréter, en dehors de l'Église catholique, les paroles consécratives. Il n'osait pas, comme Calvin devait le faire plus tard, traiter ce mystère de pur symbole, les paroles sont éblouissantes de clarté, et il l'avoue lui-môme, a Je « voudrais bien, dit-il, que quelqu'un fût assez habile « pour me persuader qu'il n'y a dans l'Eucharistie « qu'un peu de pain, celui-là me rendrait un immense « service, mais j'avoue que je suis enchaîné et que je « ne puis sortir de là. Le texte de l'Évangile est trop « clair. Textus Evangelii nimis est apertus *. » Il ne restait plus à Luther qu'une ressource, l'affirmation hérétique de la présence simultanée du corps de Jésus-Christ et de la substance du pain, et c'est ce qu'il affirma avec audace dans sa doctrine de l'impanation.
Ces deux grandes hérésies exposées brièvement, je dissèque les paroles de la consécration : « Ceci est « mon corps >», et chacune d'elles m'apporte, en dépit des clameurs de l'hérésie, le témoignage manifeste de la présence réelle de Jésus-Christ dans l'Eucharistie.
D'abord, a hoc, ceci ! » Que signifie, que dit ce mot ? Ceci, c'est-à-dire ce qui est dans ma main, sous les espèces du pain, ce qui, avant la consécration, n'était qu'un pain vulgaire, fait de froment et pétri de mains
1 Cité par Billuait. De Eucharistid, diss. I.
40 l'eucharistik.
d'homme, ceci, ce que je tiens, ce que je vous montre et ce qui tombe sous vos sens, ceci est mon corps ; voilà le sens obvie.
La particule « ceci » signifie donc ce qui est contenu en général sous les espèces, la substance qui était d'abord du pain, et qui est ensuite le corps de Jésus- Christ. « Car, dit saint Thomas d'Aquin, la proposition a ne fait, ni que le corps du Sauveur soit le corps du « Sauveur, ni que le pain soit le corps du Christ ; mais « elle fait que la chose contenue sous les espèces, a chose qui était du pain auparavant, soit le corps de a Jésus-Christ. En conséquence, le Seigneur ne dit « point : a Ce pain est mon corps », mais il dit : a Ceci est mon corps », désignant le sujet non par un a substantif, mais par un pronom qui indique une « substance en général, sans en déterminer la na- « ture * . »
Mais si la substance du pain demeure et se cache sous les accidents qui la manifestent, ces paroles : a Ceci est mon corps » n'ont plus de sens, et Jésus- Christ aurait dû s'exprimer ainsi : « Là, dans ce pain, « est mon corps », et non pas : « Ceci est mon corps. » Pourquoi cela ?
C'est que, quand deux substances sont dans un même lieu, l'une visible et sensible, sous les accidents qui lui sont propres et sous les phénomènes qui la produisent, et l'autre invisible, et dont la présence n'est accusée par aucun phénomène externe, on parle naturellement de la substance qui se voit, qui se
1 Somme tbéol., 3 p., q 78, a. 5.
LES SAINTES ÉCRITUHES. 41
touche et que nos sens palpent. Dès lors, si la substance du pain, après la consécration, n'est pas changée en la substance du corps de Jésus-Christ, les paroles du Sauveur, en contradiction ouverte avec cette loi, sont convaincues de fausseté. Jésus-Christ devait parler de la sorte : « Ceci est du pain », et non pas : « Ceci est mon corps », puisque selon Luther, nos sens, après la consécration, voient et touchent encore la substance du pain cachée sous ses accidents. Il suit de là que ce mot « ceci » atteste, à moins qu'on ne le violente, la présence du corps de Jésus-Christ sous les espèces du pain. La substance du pain n'y est plus, elle fait place à une autre substance, le corps, le sang, l'âme et la divinité du Christ.
On nous objecte que le verbe « être » n'a qu'une signification symbolique et qu'il n'exprime pas la réalité de la chose, d'oîi cette proposition malsonnante : tt Ceci signifie mon corps. » Calvin, en effet, interprète allégoriquement ces paroles : « Ceci est mon corps », et nie la réalité de la présence de Jésus-Christ dans ce sacrement.
Mais le verbe « être » a la signification la plus simple et la plus élémentaire. Il ne signifie pas tel ou tel verbe qu'il plaira au premier venu de lui imposer, esclave de toutes les interprétations humaines ; il retient sa vraie et légitime signification et accuse une réalité, une chose qui existe. Je dis : a Cet homme lit », c'està-dire est lisant. 11 serait vraiment étrange qu'on vînt me dire que cet homme ne lit pas, mais qu'il paraît, qu'il semble lire. Je dis : « Ceci est une fleur, un lis, un mets exquis. » Quoi ! ne serait-il pas impudent
d'affirmer que, sans doule, j'ai voulu dire : « Ceci est l'ombre, le symbole d'une fleur, d'un lis, d'un mets exquis. » Mais cette façon singulière déparier jetterait le scepticisme sur tous les mots du dictionnaire, et dépouillés de leurs vraies significations, ils se verraient à la merci de tous les caprices, de toutes les barbaries, exprimant à la fois la vérité et le mensonge, le sceptre et le poignard, la vertu et la débauche. Le protestantisme passerait de ses temples dans l'Académie et le dictionnaire français. Le verbe « être » n'a pas le droit de sacrifier sa légitime signification et de s'assujétir à toutes les exigences de la fantaisie et de la passion, ce serait le chaos.
Les hérétiques se rabattent sur ce mot « mon corps », et quelques-uns d'entre eux assurent que cette expression désigne le corps mystique de Jésus-Christ.
Cette explication est insensée. Est-ce que l'Église catholique est appelée le sang de la nouvelle alliance ? Est-ce que l'Église catholique est morte pour la rédemption des hommes ? Est-ce que le sang de l'Église catholique est d'un prix infini ? Est-ce que l'Église catholique, comme un monstre, est une société sans tête ? Mais nous constituons le corps de l'Eglise catholique. Son sang, elle le tire de nos veines. Ses vertus, son génie, ses mérites, elle les emprunte à notre âme, à nos actions, et le sang d'un homme, cet homme fût-il saint Jérôme ou saint Bonaventure, ne pouvait satisfaire la justice de Dieu et opérer notre rédemption. Il fallait à cette Église, à ce corps, une tête qui vivifiât et dirigeât tous les membres dans l'unité de doctrine, de vie et de mœurs ;
LES SAINTES ÉCIUTUKES. 43
il fallait à la justice de Dieu une victime d'un prix infini, et un jour on devait dire : non pas, tel homme est mort! (Si l'humanité reste couchée dans les ruines et dans les larmes, sans l'espoir d'un pardon, que lui importe cet homme ?) Mais on devait dire : Dieu est mort. Oui, Dieu meurt, et l'humanité sent ses entrailles s'émouvoir, la vie, enchaînée au despotisme du péché, reprend son cours, la rédemption des hommes se réalise, le monde est à Jésus-Christ, son chef et son maître, et Jésus-Christ est à Dieu. -< Vos autem Christi, Christus autem Dei ^ »
La doctrine de Luther a deux inconvénients : d'abord, elle outrage la présence de Jésus-Christ par la présence de la substance du pain, et expose les fidèles à l'idolâtrie. Puis le jeûne devient impossible, malgré son obligation, si nous mangeons en même temps et le corps du Sauveur et la substance du pain.
D'autres répondent avec Calvin que ce mot « mon corps » signifie le symbole, la figure du corps de Jésus-Christ,
Cette explication ne se soutient pas, car la figure est au-dessous de la réalité. Or, si l'Eucharistie n'est qu'une figure, un symbole, et rien de plus, comment prouvera-t-elle sa supériorité sur la manne du désert ? La manne était, assurément, une substance plus noble que le pain que nous dévorons. Substance mystérieuse, distribuée par la main des anges, elle satisfaisait tous les goûts et procurait à chacun de chastes délectations; et le pain que nous mangeons, d'origine
• I" ép. aux Cor., ch. xm.
vulgaire, se pétrit avec les sueurs et la graisse de la terre. Si cette frôle hostie, pétrie d'un vil froment, n'est qu'un symbole entre les mains du prêtre catholique, l'Eucharistie ne possède ni la noblesse, ni l'origine mystérieuse de la manne du désert ; les sacrements de la loi nouvelle sont inférieurs aux sacrements de la loi ancienne, la vérité est au-dessous de la figure, l'alliance de Jésus-Christ ne vaut pas l'alliance des prophètes et des rois, de Jérémie, de Moïse et de David, la réahté est au-dessous de l'image, et alors, à quoi bon étourdir le monde, pendant des siècles, du nom de Jésus-Christ, de sa race, de ses ancêtres, de sa venue? A quoi bon cette préparation, cette attente impatiente d'une alliance nouvelle, si l'ancienne est meilleure ? A quoi bon mettre des espérances au cœur de l'humanité déchue, si ces espérances ne sont que des rêves ?
Jésus-Christ n'a point parlé d'une façon allégorique quand il a dit : « ceci est mon corps », et l'humanité, dépourvue de sens, ne fléchit point le genou devant un symbole. Quoi ! le Christ laisse au monde ce sacrement de l'Eucharistie comme le testament de son amour pour les hommes, et ses paroles ne jetteraient que des doutes, des mensonges et des ténèbres ! Un homme va mourir, mais avant de quitter cette terre, il désigne son héritier et trace sur un testament, d'une main déjà glacée, ses dernières volontés: « Je lègue à mon fils ma maison et mes terres », et ces paroles sont nettes et lumineuses. Oserait-on en contester la réalité ? Oserait-on dire à l'héritier que ce testament n'est qu'une simple métaphore, et'qu'il ne lui transmet
pas en réalité une maison et des terres, mais seulement la figure, l'ombre de cette maison et de ces propriétés? Vraiment ce serait une dérision. Et quoi de plus clair que ce testament de Jésus-Christ : a ceci est mon corps » ? Du reste, si Jésus-Christ avait parlé figura tivement, comme il le faisait souvent dans ses discours, nous retrouverions les traces de ces allégories et de ces métaphores, car ce qu'un évangéliste dit d'une façon obscure, l'autre le dit plus clairement ; mais les évangélistes répètent les mêmes paroles : « ceci est mon corps. » Ces paroles s'imposent donc, bon gré, mal gré, avec leur sens obvie.
Une figure, mais c'est quelque chose de trop froid pour l'amour du Sauveur. L'amour ne vit point d'ombres et de figures, cela ne lui suffît pas, et quand une main barbare lui ravit la réalité, ses entrailles se dessèchent, ses lèvres se décolorent, sa vie s'épuise dans les larmes, la démence et le désespoir, car l'amour veut son objet, un être qu'il voit, qu'il étreint, qu'il aime à son aise. Féroce ou sublime, l'amour agite les appétits grossiers de la bête ou les nobles instincts de l'homme, et l'homme devient un affamé de courtisanes ou un affamé de Dieu. Il s'en va, en guenilles, les bras nus, hurlant une ignoble chanson, les pieds dans le sang et dans la boue, ou il monte vers Dieu, sous l'impulsion de la vertu et de l'héroïsme de sa vie morale. Il crève tranquillement de sa voluptueuse et lâche obésité, sur un lit et sur le pavé de la rue, ou il meurt et se rajeunit dans le sang du martyre. Car l'amour a bâti deux cités, la cité du bien et la cité du mal, Rome et Capoue.
Si l'amour, quel qu'il soit, fait don de sa substance, comme il réclame l'être lui-même, l'être tout entier, Jésus-Christ pouvait-il se contenter de froides ombres, de figures glaciales, vides, de ce qui ne parle pas, de ce qui n'est pas ? Pouvait-il regarder l'humanité et lui dire : a je t'aime », sans se donner à elle dans la réalité de sa personne, et sans l'attirer à lui ? Pouvait-il la contempler dans les ruines de son péché, écouter ses cris, ses plaintes, et ne pas lui tendre les bras ? Mais l'amour le plus tendre, le plus réel, crie au cœur du Christ, et l'amour le pousse hors de lui-même vers ce monde dont il reçoit la louange et l'outrage, la foi et la persécution. « Je fais, dit-il, mes délices d'habiter a avec les enfants des hommes. Deliciœ meœ esse cum « flliis hominum *. » Ah! si l'Eucharistie n'est qu'un symbole, une figure, Jésus-Christ se joue cruellement de l'humanité, il se joue de ses espérances, de ses adorations, de ses rêves, des restes de sa beauté native, il ment à ses pensées, il ment à la véhémence de ses désirs et de son affection, et de part et d'autre, il ne reste dans ce symbole qu'une poignante et amère déception. 0 Jésus-Christ, mon maître bien-aimé, «je crois, Credo. » Je crois à vos promesses, à votre amour, à votre puissance, oui vous êtes mort pour la rédemption des hommes, et pour que ce souvenir de votre mort demeure toujours jeune , toujours tendre au fond de nos âmes, vous nous donnez votre chair à manger. Oui, je le crois, ô mon Christ, ô mon maître, vos paroles sont viraies, et quoique extrêmement dures
' Prov., ch. vui.
à mes sens et à ma raison, je les accepte, je crois, car je sais que « ce qui est folie selon les hommes est sa- « gesse selon Dieu. Qaod stultum est Dei, sapientius « est ho minibus *. »
Du reste, ces paroles : « ceci est mon corps » sontelles donc moins claires et moins acceptables que ces autres paroles : a le Verbe s'est fait chair ? » Si les premières ne sont qu'une pieuse figure, les secondes ne sont pas moins vides de toute réalité, et l'Incarnation du fils de Dieu n'est plus qu'un symbole, une allégorie, un rêve. Sans doute, on dit bien que le fils de Dieu a pris une chair comme la nôtre, sauf le péché ; on dit bien que né d'une femme, sous l'opération mystérieuse et féconde de l'Esprit-Saint, il est venu en ce monde, car on l'a vu, on a entendu sa parole, on a touché la frange de son vêtement, et les foules le suivaient sur les flancs des collines, dans les lieux déserts, dans les villes et les bourgades ; on dit bien qu'un jour le proconsul romain le montra au peuple avec mépris, disant: « Voici l'homme, ecce Jioino »; on dit bien qu'aux mains des Juifs, couvert de dérision, de crachats et d'ignominies, les flancs ouverts, il mourut sur un gibet ; on le dit, mais c'était un rêve, une comédie. Cet Homme-Dieu, Dieu peut-être, n'était qu'un semblant d'homme ; son corps, un semblant de corps, sa naissance, sa vie, sa passion, sa mort, sa résurrection, le Christ tout entier, depuis l'Éden jusqu'au Calvaire, n'était qu'une chimère pleine de merveilleux, sans la réalité de l'existence.
' I" ép. aux Cor., ch. i.
48 L'EUCnARISTIE.
Assurément si les calvinistes sont logiques, ils doivent nier avec la réalité de l'Eucharistie, la réalité de l'Incarnation, car ces paroles : « ceci est mon corps » sont aussi lumineuses que ces autres paroles : « le Verbe s'est fait chair. » Que dis-je ? mais un Dieu trine et un, un en nature et trois en personne, un Dieu qui se fait homme, un en personne et deux en nature, un Dieu qui fait surgir des mondes du néant, des hommes qui arrachent en quelques années le monde à la corruption... Sont-ce là des mystères plus compréhensibles que le mystère de la présence réelle'/ Cependant les calvinistes acceptent ces mystères sur la foi de la Bible et de leurs interprétations privées. S'ils confessent un Dieu trine et un, un Dieu fait homme, de quel droit rejettent-ils la manducation de la chair de Jésus-Christ dans l'Eucharistie? Religion bien commode vraiment, un dogme vous gêne, vite on le nie. Voilà la logique de l'hérésie et de bien des gens qui n'ont pas le courage de faire passer dans la pratique leurs convictions religieuses.
L'Eucharistie contient le corps de Jésus-Christ par la force même des expressions : « ex vi verborum », et l'âme, le sang et la divinité par concomitance, « ex concomitantia » ; ainsi s'exprime la théologie. Quand deux choses, en effet, sont intimement unies, l'une suit naturellement l'autre. Jésus-Christ a pris un corps comme le nôtre, et dans ce corps il y a une âme qui le meut, le vivifie, et dans cette humanité, à côté de la nature humaine, il y a la nature divine; Jésus- Christ, le fils de Dieu, est aussi le fils de la femme. Saint Jean, dans son Évangile, traite magistrale-
ment, ex professa, de la divinité de Jésus-Christ. Son début est grandiose et mystérieux. « Au commencement était le Verbe, le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. » Puis le Verbe quitte le sein de son Père, il se fait chair, il manifeste son incarnation par sa doctrine, par ses miracles, il sauve, il régénère le monde.
Dans cet Évangile dont le récit atteint la perfection de la simplicité et du sublime, car la parole de Dieu a ce double cachet, le sixième chapitre est consacré, dans la dernière partie, à l'affirmation de la manducation réelle de la chair de Jésus-Christ.
Voici les trois principales idées de ce chapitre. Saint Jean parle, dans les premiers versets, de la multiplication des pains, et un peu plus loin, de la nourriture spirituelle ou de la foi en l'Incarnation du Verbe de Dieu, et dans la dernière partie il expose la réalité du sacrement de l'Eucharistie.
L'apôtre pose au début le fait de la multiplication des pains, de ce miracle accompli sous les yeux d'une multitude affamée. La foule, dit le récit, avait suivi le Sauveur dans un lieu écarté, les heures s'étaient écoulées, et la faim se faisait sentir. Alors Jésus interroge un de ses disciples : « Où trouverons-nous de quoi nourrir cette foule? Un enfant se trouve en possession de cinq pains et de deux poissons, et Jésus fuit asseoir la foule, prend les pains, les bénit, les distribue, et quand tout ce peuple eut mangé, les disciples recueillirent encore douze corbeilles des restes de ces cinq pains. Et le Sauveur, voulant se soustraire à une démonstration populaire, se cacha.
« Jésus ergo cum cognovisset, quia venturl essenl ut « râpèrent eum, et facerent eum regcm, fugit (( iterum in 7nontem ipse solus. »
Le Sauveur rencontre de nouveau la foule : « En « vérité, je vous le dis, vous me cherchez, non à « cause des miracles que vous avez vus, mais parce « que je vous ai donné du pain à manger et que vous « avez été rassasiés. »
Ici, une nouvelle idée se fait jour. Jésus veut faire comprendre à ces intelligences grossières que l'âme se nourrit d'un pain immatériel, de la foi dans le Christ. Les Juifs surpris l'interrogent sur cette nourriture mystérieuse.
Les Juifs, dit saint Thomas d'Aquin, savaient que Dieu seul est infini, que seul il donne la vie éternelle ; étonnés des paroles du Sauveur, ils l'interrogent sur ce pain qui dépose en nous les germes de l'immortalité. Ils lui demandent « ce qu'il faut faire pour opérer les œuvres de Dieu ». Le Sauveur répond : « L'œuvre de Dieu ! c'est de croire en celui qu'il a enci voyé.» Et comment, répliquaient les Juifs, croironsnous en toi? sur quel signe ? sur quel miracle? Dieu a parlé à Moïse, et que fais-tu de plus que Moïse? Dieu a nourri son peuple quarante ans dans le désert, nous donneras-tu une nourriture supérieure à la manne ? Et Jésus leur répond encore : « Vos pères ont mangé (( la manne au désert, et ils sont morts ; le pain qui « vient du ciel donne la vie. p Jésus-Christ est ce pain qui donne la vie, car le fils de Dieu s'est anéanti sous la forme d'un homme, d'un esclave ; sans cela, comment l'aurions-nous vu ? Mais les Juifs ne peuvent
franchir le sens matériel des paroles du Sauveur et s'écrient : « Seigneur, donnez-nous de ce pain. » Et le Sauveur corrige leur erreur. « Je suis le pain de « vie, celui qui vient à moi dans la simplicité de la foi, « celui-là aura la vie éternelle. » Ces hommes grossiers ne voient en lui que le fils de Joseph, le fils d'un charpentier, et murmurent ; et Jésus leur dit : « Vous « murmurez ! mais personne ne peut venir à moi, si « mon père ne l'attire à lui. Nemo potest venire ad me, (' nisi pater qui misit me traxerit eum. » Mystérieuse attraction ! elle se fait sans violence, car Dieu n'est point un despote, Dieu ne froisse point la liberté de l'homme.
Mystérieuse attraction de l'humanité vers le Christ, elle se fait par la parole : « Allez, enseignez toutes les « nations », a dit le Sauveur, et cette parole s'en est allée aux quatre vents du ciel, par-delà les montagnes, les mers et les glaces, le temps et l'espace.
Mystérieuse attraction de l'humanité vers Jésus- Christ, elle se fait par l'amour. Le cœur suit le mouvement qui le sollicite et le manifeste dans les actes de sa vie. Pétri des choses de la terre, il se passionne pour elles ; pétri des choses divines, il se passionne pour le Christ, et les peuples, sous cette dernière et supérieure impulsion, se relèvent de leur boue.
Mystérieuse attraction de l'humanité vers Jésus- Christ, elle se réalise par l'imitation. Car cela ne suffit pas d'écouter la parole du Christ, de contempler ses œuvres, sa mission. Cela ne suffit pas de lui jeter en courant un cri de son admiration et de son cœur, la vie chrétienne, après tout, n'est que l'épanouissement,
52 l'eucoaristie.
la manifestation de la vie de Jésus-Christ, et cet épanouissement du Christ dans la vie de l'homme se fait par l'imitation des vertus dont il eut la plénitude.
Mais Jésus-Christ réprime les murmures des Juifs, et sa parole devient plus vibrante, plus affirmative. « Je suis, dit-il, le pain vivant descendu du ciel, et a celui qui mange ce pain ne meurt point. » Ce qui est divin et incorruptible, en effet, ne périt point, et celui qui se nourrit de ce pain trouve, dans cette manducation, la vie éternelle. Quel est ce pain ?
Ici, un nouvel ordre d'idées s'introduit dans ce chapitre. Il ne s'agit plus de la foi qui nourrit l'âme en l'unissant à Jésus -Christ, nous entrons dans la réalité du mystère eucharistique, car nous mangerons la chair du Sauveur, nous boirons son sang, si nous ne voulons pas manger et boire notre condamnation. « Le pain que je vous donnerai, dit le Sauveur, est « ma chair, la rédemptrice de ce monde ! » Les Juifs se révoltent contre un pareil langage. '« Comment, « s'écrient-ils dans leur indignation, cet homme peut- « il nous donner sa chair à manger ? » Jésus-Christ les confirme dans cette idée, et sa parole devient plus tranchante. « Si vous ne mangez pas la chair du fils « de l'homme, si vous ne buvez pas son sang, vous « n'aurez point la vie en vous. Ma chair est vraiment « une nourriture, et mon sang est vraiment un breu- « vage. Celui qui mange ma chair et boit mon sang « demeure en moi et moi en lui. Comme mon père « qui m'a envoyé est vivant et que je vis par mon « père, de même, celui qui me mange vivra aussi par « moi, » Et les Juifs, au comble de leur colère et de
leur mépris, s'écrient : « Cette parole est trop dure, « qui peut l'entendre ? » Comment ! manger la chair palpitante d'un homme et boire son sang, mais cela est inoui et inacceptable. La nature et la raison se scandalisent et se soulèvent de dégoût devant la réalité d'une pareille manducation.
Croyez-vous que Jésus-Christ va changer de langage ? non, il répète la même vérité, il la confirme, il la déclare au-dessus des rébellions de leur esprit et de leurs sens. «C'est l'esprit qui vivifie », leur dit-il, l'esprit qui remplit et porte mes paroles, « la chair ne sert de rien » ; c'est-à-dire, ce qui est si grossier, ce sens purement charnel que vous prêtez à mes paroles, ne sert de rien, car il vous empêche de venir à moi dans la candeur et l'abandon de votre âme et de votre foi. « Spiritus est qui vivi/îcat, caro non prodest quid- « quam. »
Voilà en quelques mots ce magnifique chapitre de l'Évangile selon saint Jean.
Mais je reviens sur mes pas. « Si vous ne mangez « point la chair du fils de l'homme, dit le Sauveur, si (( vous ne buvez pas son sang, vous n'aurez point la « vie en vous.... Ma chair est vraiment une nourriture, « mon sang est vraiment un breuvage »
Jésus-Christ, en effet, est le principe d'une vie supérieure qu'il nous communique, d'une vie qui touche au vif de notre existence, la pénètre et la transforme. Et comment cela? C'est que Jésus-Christ porte une nature divine sous les plis de son humanité.
Il faut considérer deux choses dans un être, sa nature, ce qui le constitue, et son opération. Or, si en
54 l'eucearistie.
Jésus-Christ il y a deux natures, la nature divine et la nature humaine, il n'y a pourtant qu'une personne, la personne du fils, du verbe de Dieu.
Qu'est-ce donc que le verbe de Dieu ? Nous pouvons prendre l'homme, puisque l'homme, nous dit la Genèse, a été fait à l'image et à la ressemblance de Dieu, et au moyen de cette similitude nous répondrons d'une certaine manière à cette question.
Eh bien ! dans toute créature raisonnable, il y a d'abord l'intelligence : l'intelligence est le fait de l'homme. Puis les images et les représentations des choses que les sens lui envoient, les sens qui sont, comme on l'a dit avec esprit, les ministres des affaires étrangères de l'âme. Enfin l'action intellectuelle au moyen de laquelle l'âme formule son idée, son verbe. L'âme, en effet, vit d'une façon immatérielle, elle porte en elle des semences idéales, et fécondée par les images des choses qu'elle dépouille de leur écorce sensible, ou par l'inspiration, ou par la parole de l'homme, elle conçoit ; fils chétif ou sublime, c'est son verbe. L'a-t-elle recueilli sur le calice d'une fleur, sur les lèvres inspirées de l'artiste, sur les cordes vibrantes d'une lyre ? L'a-t-elle demandé au frémissement de la chair? La sensation, oh! elle a bien frappé à la porte de l'intelligence, et notre âme a frémi, mais ses sommets intellectuels n'ont jamais été flétris de l'empreinte de ses pas, et le verbe de l'âme n'est pas un fils bâtard, espèce de fluide, moitié sensible, moitié spirituel. Le verbe est donc cette parole intérieure que l'âme, contemplant les choses d'ici-bas, se dit à elle-même; puis une fois conçu et exprimé,
ce verbe quitte son impénétrable et immatérielle demeure et devient sensible par les lèvres de l'homme, par la vibration de l'air qui le porte à nos oreilles, ou par la plume qui le burine sur le papier.
L'âme ne voit pas seulement ce qui s'agite en dehors d'elle-même, elle se voit, elle se contemple, elle se connaît dans la mesure de sa vision, et en se voyant l'âme se parle, elle s'exprime dans une parole intérieure, dans un verbe, elle se reproduit mystérieusement ; deux dans une même nature, ils sont unis, mais sans confusion ; ils sont distincts, mais sans isolement, car tout ce qui procède d'un autre vient en second par rapport à celui dont il procède, et il n'en est pas séparé pour cela. « Considère, 6 homme ! lors- « que tu t'entretiens en silence avec toi-même, ce qui (( se passe en toi : cette opération intérieure a lieu par (( ta raison qui se présente à toi en même temps que (( la parole, à chaque mouvement de ta pensée, à « chaque impulsion de ton sentiment. Ce que tu as « pensé est parole, ce que tu as s^nti est raison, mais (( ce que tu sens, il faut que tu le parles à toi-même « dans ton esprit, et tandis que tu parles, ta parole se <( présente à toi comme un interlocuteur distinct de (( toi, interlocuteur dans lequel est ta raison. Ainsi « en toi cette parole par laquelle tu parles en pensant, « et par laquelle tu penses en parlant, est un second « toi-même*. »
En Dieu, il y a aussi une parole intérieure, un verbe distinct substantiellement de Dieu. Dieu, en effet, acte
» TertuUien. Contre Praxéas, v.
pur et immatériel, engendre un fils ; ce fils, l'image et la splendeur du père, n'est point venu du dehors, il n'est point le fils d'un prophète ou d'un législateur, il ne s'en va point, fugitif à travers les lois et les harmonies des corps, les débris d'une fleur et les mondes de l'espace, mendier çà et là une vie qui lui échappe; fils sans faiblesse et sans mélange, il porte en lui toute la nature et toute la vie de Dieu. Les sources de sa vie n'ont point jailli avec le temps, et ce n'est pas le temps qui les tarira, elles se sont ouvertes avec l'éternité. Sans doute, il est distinct du père, car il faut deux termes pour les exprimer, comme il faut deux termes pour nommer le rayon et le soleil, le fleuve £t sa source, l'arbre et sa racine, et si le rayon est la splendeur du soleil, si le verbe est l'image de notre intelligence, au-dessus de ces générations vulgaires, grossières représentations de ce qui nous dépasse, il y a la génération éternelle du verbe de Dieu, du verbe égal et consubstantiel à son père, tous les deux, un en nature et distincts pourtant l'un de l'autre. Mais je trouve ces deux différences entre le verbe de l'homme et le verbe de Dieu.
Le verbe humain se forme à force de raisonnements et d'études, car l'homme se hâte de ramasser les parcelles de sa force intellectuelle emportée par les affaires, les soucis, la paresse et les passions ; il ne saisit pas du premier coup, il ne voit pas d'un seul jet et en un seul point la nature des choses, mais il cherche, il étudie, il pâlit sur ses livres, sur un problème, et une fois la nature d'une chose bien comprise, il s'exprime au-dedans de lui-même, l'intelligence se met en équa-
tion avec l'objet, la vérité se fait. Le verbe de l'homme est donc en puissance, puis en acte.
Le verbe de Dieu est toujours en acte. Tout est devant lui comme un seul point lumineux, et d'un seul coup d'oeil, il voit tout d'un seul mot il dit tout, car Dieu ne s'en va point, chevauchant sur un syllogisme, d'un principe aux conclusions, il voit les choses dépouillées de leurs formes, de leur matière, de leur étendue, de leurs mystères. Devant Dieu, il n'y a ni avant, ni après, devant Dieu, il n'y a ni mers ni montagnes, ni substance cachée, ni temps, ni espace ; sa pensée n'est point multiple comme la nôtre, vive et sublime aujourd'hui, et demain, pâle et mourante ; d'un seul regard il voit tout, rien ne lui échappe, car rien n'est en puissance dans l'intelligence divine.
Le verbe de l'homme est imparfait parce qu'il sort d'un être borné. L'homme sent évidemment sa limite et sa création ; il ne peut pas s'élever au-dessus de luimême, au-dessus de ses forces.
Dieu engendre un verbe qui lui est égal et consubstantiel, et ce verbe, premier et dernier-né de l'esprit de Dieu, reste éternellement en sa présence comme une représentation exacte de lui-même, ou, pour parler le langage des livres saints, « comme son image, la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance ^ ». Gomme le père qu'il représente tout entier, le verbe possède la perfection absolue, et la perfection absolue exclut tfout défaut, toute hmite.
Et le verbe, nous dit la foi catholique, s'est fait
1 Ép. aux Hébreux, cli. i-
58 l'eucuaristie.
chair. « Et verbum caro factum est *. n Le verbe s'est fait chair ! non pas qu'il soit devenu une poignée de boue, de divin qu'il était, mais il a pris notre humanité, sauf le péché qui la souille et la corrompt, il s'est fait homme comme le dernier des hommes, petit comme le plus petit d'entre nous, pauvre comme le plus pauvre de la terre, et son corps a été pétri dans les entrailles immaculées d'une femme. « Eve, dit « Tertullien, était vierge quand elle ouvrit son âme à (( la parole, source de la mort ; c'est dans une vierge « aussi que devait descendre le verbe de Dieu, prince cipede la vie, afin que le même sexe qui avait été la u cause de notre perte devînt l'instrument de notre « salut *. » Sans doute, il s'est humilié, lui, le maître des hommes et des choses, quand il grelottait de froid sur un peu de paille, sans autre chaleur que l'haleine tiède de vils animaux. Il s'humiliait quand, chassé par un despote, il partait pour l'exil, errant sur les chemins. Il s'humiliait, quand les Juifs ouvraient ses flancs, et le condamnaient à mourir entre deux voleurs ; mais qu'importe ! le verbe de Dieu en se faisant homme, homme de misère, le rebut du peuple, reste Dieu. Il descend vers nous, vers notre pauvre humanité, il la prend, il l'élève, il la grandit, voilà pourquoi dans le catholicisme il y aura toujours des âmes nobles, capables de s'abaisser, capables de vivre d'humiliations, capables de cette sublime extravagance dont parle saint Paul, et que le monde méprise et ne
1 Saint Jean, ch. i.
* De Carne Cnrisli, xvii.
comprend pas, mais que les pauvres et les petits comprennent et vénèrent. Si l'amour maternel a ses folies, si l'amour national a ses extravagances, pourquoi l'amour de Jésus-Christ n'aurait-il pas les siennes ? Ah ! ne méprisez pas le fils de Dieu qui s'est fait homme, il s'est abaissé, et son abaissement nous a grandis ; il s'est humilié, et ses humiliations sont devenues notre gloire ; il est mort pour nous, et nous mourons pour lui. «t Déclame à ton aise, disait Tertul- « hen à Marcion, contre les saintes opérations de la « nature ! multiplie tes invectives contre tout ce que « tu es! détruis l'origine de la chair et de l'âme ! ap- « pelle cloaque les flancs maternels où s'élabore « l'homme, cet animal sublime ! n'épargne pas même M la pudeur de la femme qui devient mère, honorable <( par les périls qu'elle court, sainte et religieuse par (i le ministère que la nature lui assigne ; tu as hor- « reur sans doute de cet enfant jeté à terre avec les « obstacles qui l'embarrassent et les humeurs qui le « souillent. Ces langes qui le retiennent, ces liens qui « l'entourent, ces caresses qu'on lui prodigue excitent « ton dédain ; tu méprises, Marcion, cette vénération « due à la nature ! et comment es-tu donc né? tu hais « l'homme qui vient au monde ! alors comment peuxce tu aimer quelqu'un ? Certes, tu ne t'es pas aimé toi- (( même quand tu as rompu avec l'Église et avec la foi « du Christ, mais à toi de savoir si tu te déplais, ou u si tu es né autrement; il n'en est pas moins vrai que « cet homme conçu dans le sein de la femme, formé « dans l'abjection, enfanté dans la honte, élevé avec u ces caresses qui te semblent dérisoires, le Christ l'a
« aimé. C'est pour lui qu'il est descendu, pour lui (( qu'il a prêché, pour lui qu'il s'est anéanti jusqu'à (( la mort et à la mort de la croix ; oui, il faut bien « qu'il l'ait aimé , puisqu'il l'a racheté à un tel (( prix *. » Le verbe de Dieu s'est fait chair, et l'amour de Dieu pour les hommes a été un des mobiles de l'Incarnation de son fils. « Dieu, dit saint Jean, a « ainsi aimé le monde, qu'il lui a donné son fils « unique. » Et la nature humaine a trouvé en Jésus- Christ une supériorité, une gloire qu'elle ne se connaissait point.
Jésus-Christ est donc le principe de cette vie supérieure dont il a la plénitude, puisque Jésus-Christ est uni à Dieu au plus haut degré, puisque tous ses actes, divins et humains, sont les actes de la personne du verbe : c'est la personne qui agit. C'est pourquoi saint Jean appelle le Christ plein de grâce et de vérité. Plénum gratiœ et veritatis ^.
Enfin, cette vie divine ne coulera point dans nos membres, si nous ne nous unissons pas au Christ, si nous ne nous incorporons point à lui. Mais devenus, par l'esprit de vie qui est en lui, la chair de sa chair, l'os de ses os, la vie de sa vie, nous serons vraiment incorporés à lui. Or cette incorporation se fait par la manducation, et Jésus-Christ nous donne sa chair comme une nourriture, son sang comme un breuvage. Nous avons, en effet, nous catholiques, une triple vie : une vie animale, puisque le corps n'est que de la ma-
1 Adv. Marc, m.
2 Saint Jeau, ch. i.
lière organisée ; une vie rationnelle, puisque nous avons une âme intelligente et libre, et une vie mystique ou divine, mise en nous par la grâce de Dieu. Chaque vie se compose d'un organisme qui fonctionne, car la vie physique est un corps pétri et constitué; la vie rationnelle s'agite dans une âme pourvue de ses puissances et de ses facultés, et la vie mystique ou surnaturelle jaillit de ce je ne sais quoi de mystérieux, de ce quelque chose de la nature de Dieu, de sa vie, de sa force, que l'apôtre appelle « la participation à la « nature divine, divwx consortes naturœ ^ », je veux dire, la grâce divine. Et tout organisme réclame sa nourriture, c'est un besoin.
Un besoin n'est autre chose que la sensation d'une dissonnance qu'il faut harmoniser, d'un vide qu'il faut remplir ; ainsi le besoin de la faim n'est pas autre chose que la sensation d'une dissonnance dans la faculté de nutrition, un cri d'alarme, de détresse, qui sort de la faculté privée de l'objet qui fait sa vie, sa jouissance, sa béatitude. Si, en effet, la plante ne s'unit pas à son objet qui est son bien, si la sève et les sucs de la terre ne circulent pas dans son organisme végétatif, elle pourra résister quelque temps aux violences de la tempête ou à la main brutale du passant ; mais sans vie, sans force, elle se desséchera bientôt; et cette fleur, cette plante, que veut-elle? évidemment sa nourriture ; elle ne se nourrit pas et elle meurt.
Dans nos grandes villes, il y a des familles qui gre-
1 II" ép. de saint Pierre, ch. i.
luttent de froid dans leur masure, affaiblies par la souffrance et l'inanition ; il y a des êtres humains, c'est à la lettre, qui meurent de faim. Est-ce que l'homme n'a pas un corps qu'il doit nourrir ? L'homme ne vit pas seulement de pain, de ce qu'il ramasse à terre ; créature raisonnable, l'organisme intellectuel de son âme mendie la vérité, et si la vérité, le pain de l'intelligence, fécondée par la pensée, ne circule pas dans les organes immatériels de l'âme, comme l'air, la chaleur, la lumière et le sang courent dans les veines et dans les vaisseaux du corps, mais l'homme n'est plus qu'un idiot ou un fou. Qu'est-ce donc que l'intelligence sans la vérité, sans l'être ?
A côté de ce double organisme physique et rationnel, il y a un organisme surnaturel, mystique, et cet organisme réclame une nourriture, une sève divine, un pain mystique qui le soutienne et réponde à ses besoins et à ses cris, et ce pain est fait d'un pur froment, il est pétri par des mains virginales ; les paroles de la consécration tombent de la bouche du prêtre, et la substance du pain se change en la substance du corps et du sang de Jésus-Christ : voilà le pain mystique qui alimente notre vie surnaturelle.
Enfin il y a un acte par lequel tout organisme s'assimile les éléments nutritifs qui entretiennent sa vie, c'est la manducation. La vie d'un être, en définitive, ne se soutient, ne se conserve et ne se développe qu'à cette condition ; la loi est générale.
La plante puise dans l'air par ses feuilles et sa tige, dans la terre par ses racines, les matériaux nécessaires à sa nutrition, ces matériaux une fois absorbés, elle
les élabore par la respiration, la respiration la met en contact avec l'air atmosphérique oh elle puise certains éléments qu'elle retient, d'autres qu'elle rejette, et elle fournit, de la sorte, à chacun de ses organes les substances nutritives qui vont sustenter et épanouir sa vie.
Le pauvre qui n'a qu'un morceau de pain dur, trempé de ses sueurs, le dévore avec appétit, et ce morceau de pain se dissout, il devient sa chair, son sang, ses os, c'est lui-même ; oui, l'homme ne vit qu'à condition de dévorer de la chair et du sang.
Plus haut, la parole du maître frappe les oreilles de l'enfant, elle apporte à sa petite intelligence des idées, de la lumière, de la vérité, de la vie, et l'intelligence de l'enfant s'ouvre, elle se réjouit de toutes ces choses, elle se les assimile, et la vie intellectuelle grandit avec le corps.
Et que fait Jésus-Christ? il se donne à nous : « Celui « qui mange ma chair et boit mon sang de- « meure en moi et moi en lui, » Et la bouche de l'homme s'ouvre pour recevoir son Christ et son Dieu, mieux que la chaleur et la lumière, mieux que l'air qui nous pénètre et nous vivifie, la chair, le sang et la divinité de Jésus-Christ soutiennent et vivifient l'organisme mystique de notre âme, comme l'âme qui est le principe vital du corps informe cette chair, ces herbes, cette poussière ce pain que nous mangeons, et fait qu'ils deviennent les parties intégrantes de notre corps. Jésus-Christ nous communique sa vie, il nous informe, il nous vivifie. Des abîmes entre lui et l'homme ! il n'en existe plus ; l'immensité est à nous.
64 l'kucuakistie.
l'espace nous appartient, les abîmes ne sont plus. Membres de Jésus-Christ, de son corps mystique, sa chair est notre chair, ses os sont nos os. « Memhra (c sumus corporis ejus, de carne ejus, et de ossibus « ejus *. I) Et ce principe vital divin nous dissout, si je puis m'exprimer ainsi, il nous incorpore au Christ, et nous vivons. Ah ! ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. « Vivo autemjam non ego, vivit vero in me Christus *. » Car le plus noble, le plus fort entraîne à lui le moins noble, le moins fort. Oh ! sans doute, ma pensée s'agite dans mon esprit, sans doute, mon cœur a toujours ses émotions, mapoitrine a toujours son mouvement, mais Jésus-Christ remplit mon être, mes pensées, mes membres, mon sang, ma vie, et je comprends ce cri de saint Paul : « Ma vie, « c'est Jésus-Christ. Mihi enim vivere Christus est '. >» Qui donc viendra me séparer de lui ? Les mers ? Les tribulations ? Les montagnes ? Les principautés ? Les cris de la chair ? Non, rien de tout cela. 0 corps ! qui me délivrera de toi ? mon Dieu, faites que je sois dissous. <c Quis me libéra bit de cor pore mortis hujus *?» Oui je comprends ce cri de saint Paul, le monde et la science s'en étonnent et s'en moquent, car l'homme au contact de la science sent bien quelque chose de divin se remuer en lui, il écoute un bruit mystérieux, ses cheveux se dressent, la terre ne lui suffit plus et sa pensée l'emporte à travers les mondes de l'espace
1 Ép. aux Éph., ch. v.
* Ép. aux Galates, ch. u.
8 Ép. aux Philip., ch. i.
* Ép. aux Romains, ch. m.
jusqu'à Dieu, mais entre lui et Dieu il y a encore une immensité. Jésus-Christ dans l'Eucharistie iranchit cet espace, ces abîmes, ces distances, il se donne à nous, nous mangeons sa chair et nous buvons son sang, et notre âme, selon le langage énergique de TertuUien, notre âme s'engraisse de la divinité, nous sommes incorporés à Jésus-Christ, deux dans une seule vie quoique distincts ; car nous restons avec notre être, avec notre nature; notre vie rationnelle a son cours comme la vie du corps, notre poitrine a son rhythme, le cœur ses battements, mais Jésus-Christ y est aussi, il habite en nous et nous en lui; nos idées, nos émotions, nos sanglots... tout en nous est imprégné de Jésus-Christ, tout en nous vit de Jésus- Christ, sa vie se mêle à notre vie, son existence se perd dans les flots de notre existence. « Mihi autem vivere Cliristus est. »
Ah ! si vous donnez à votre corps le pain qu'il réclame et qui le soutient, pourquoi refuser à l'âme, à votre vie mystique, ce pain venu du ciel, cette substance divine qui refait nos forces surnaturelles ? Refuser à l'homme le pain de sa vie supérieure, c'est l'écourter et le mutiler à plaisir, c'est lui dire:
a Eh bien ! mange donc celte poussière du sol, ces « herbes, cette chair et ce sang, regarde ces nuages « et ces mondes de l'espace, étudie-les si tu peux, « voilà tout. Dieu, la vie divine, la grâce, la chair et (( le sang de Jésus-Christ... tout cela n'est rien pour (( toi. » Oui, en parlant et en agissant de la sorte, vous mutilerez l'homme, car vous le repaîtrez de chair et de sang, de faits, de chiffres et de science,
mais vous lui arracherez son Christ et son Dieu, refoulant d'une main brutale les aspirations, les cris d'une vie surnaturelle aux abois et d'un organisme mystique qui veut pour vivre manger la chair sacrée du Sauveur. Certes, cet organisme mystique, parce qu'il est délicat, fragile et invisible, n'en existe pas moins, et n'en réclame pas moins sa nourriture. Quand un homme, sous le coup de la grâce, se confesse et abdique fièrement ses corruptions et ses hontes, est-ce que cet organisme ne s'affirme pas ? Ce n'est pas, assurément, aux savants de l'Institut que l'homme va confier ses faiblesses et ses misères ! Oui, l'homme veut vivre d'une façon mystique, comme il vit de son esprit et de son corps. Oui, l'homme veut manger la chair du Christ et boire son sang d'une façon mystérieuse, comme il dévore tous les jours le pain, la chair et les herbes qui refont son corps. Oui, l'homme tient à sa vie quelle qu'elle soit, et s'il se laisse mourir de faim, c'est par folie et par accident, car il aime sa vie et avec passion. Pourquoi y a-t-il tant d'hommes qui sacrifient si facilement cette vie supérieure et refusent d'ouvrir la bouche pour manger ce pain descendu du ciel ? Le Sauveur n'a-t-il pas dit : « Je suis le pain vivant du ciel. » Les hommes, une fois que le corps a reçu sa quantité de nourriture, de sommeil, de repos, de jouissances, une fois qu'il est bien repu, les hommes, pour la plupart, ne songent pas à autre chose. N'est-ce pas un manque de logique, et surtout un manque de vertu le plus inoui ? Donnez à votre vie physique son morceau de pain, à votre vie rationnelle la science, la vérité, des problèmes, des mystères à dévorer, mais donnez aussi
à votre vie chrétienne sa nourriture, car s'il y a un pain matériel, il y a aussi un pain mystique ; s'il y a le pain de la nature, il y a aussi le pain de la grâce, et Jésus-Ghrist se donne à nous réellement, substantiellement, SOUS les espèces d'une frôle hostie. « Sa « chair, il le dit lui-même, est vraiment une nourriture, « et son sang est vraiment un breuvage. Caro enim « mea vere est cibus^ et sanguis meus vere estpotusK »
1 Saiut Jean, ch. vi.