UNE SEULE PAQUE, CELLE DE JÉSUS-CHRIST
Une des observations les plus nécessaires dans Tinstitution de TEucharistie, c'est que Jésus-Christ Ta faite dans un banquet ordinaire, en conver* sant à l'ordinaire avec ses disciples, sans marquer de distinction entre ce qui regardait le repas comniun et ce
la
qui regardait ce divin repas où il se devait donner lui-même.
« Pendant qu'ils soupaient, dit saint Matthieu, il prit du pain, le rompit, et leur dit : Prenez et mangez: Ceci est mon corps.»
Il continue : il achevé le souper, et après le souper, disent saint Luc et saint Paul, « il prit le calice et il dit : Ce calice, et le breuvage que je vous présente, est le nouveau Testament par mon sang. » Puis il continue son discours, et il dit selon saint Luc : « La main de celui qui me trahit est avec moi à la table; » et selon saint Matthieu : « Je ne boirai plus de ce fruit de vigne, jusqu'à ce que je le boive de nouveau dans le royaume de mon Père : »
toutes paroles qui n'appartiennent point à l'institution, et dont aussi saint Paul ne rap-
porte rien, encore qu'il se fût proposé de raconter toute l'institution de ce mystère, comme la suite de son discours le fait paraître. On ne dira pas qu'il n'y ait rien de singulier et d'extraordinaire dans le banquet eucharistique ; toutes les paroles de l'institution marquent le contraire. Mais cet extraordinaire et ce divin qui paraît dans cet endroit du banquet, est joint et continué avec tout le reste; et il semble que le repas eucharistique ne fasse qu'une partie du repas commun, que Jésus fit avec les siens.
Ce qui se présente d'abord, pour entendre ce mystère, c'est que manger et boire ensemble est parmi les hommes une marque de société. On entretient l'amitié par cette douce communication; on partage ses
biens, ses plaisirs, sa vie même avec ses amis ; il semble qu'on leur déclare qu'on ne peut vivre sans eux, et que la vie n'est pas une vie sans cette société. Mangez, buvez, mes amis, enivrez-vous, c'est-à-dire réjouissez-vous, mes très chers, disait l'époux à ses amis. Et la sagesse, pour nous inviter à sa compagnie, n'a rien à nous proposer de plus attirant qu'un repas qu'elle nous prépare :
« Venez, mes amis, mangez mon pain, buvez le vin que je vous présente. »
C'était aussi pour cette raison que Dieu ordonnait à son peuple de venir au lieu que le Seigneur avait choisi, pour y faire bonne chère devant le Seigneur avec tout ce qu'on avait de plus cher, avec son fils, avec sa fille, avec tout son do-
mestique, avec son serviteur et sa servante, avec ceux qu'on honorait le plus, avec le Lévite qui demeurait dans son pays, sans oublier l'étranger, non plus que la veuve et Torphelin; et, à plus forte raison, sans oublier ses voisins, ses proches, afin qu'ils fussent rassasiés des biens que le Seigneur nous avait donnés, et partageassent notre joie.
Ces festins et cette joie ont été la cause que la béatitude céleste nous est représentée comme un banquet. Il en viendra d'Orient et d'Occident, dit le Sauveur; et ils se mettront à table avec Abraham, avec Isaac et avec Jacob. Et luimême, à la fln des siècles, il fera mettre à table ses bons serviteurs ; passant de table en table, il les servira. Et le
jour même de la cène, pour appliquer cette idée au festin qu'il venait de faire avec ses disciples, il leur dit : Je vous prépare le royaume que mon Père m'a préparé, afin que vous mangiez et buviez à ma table dans mon royaume.
Il voulait donc que la cène fût un véritable festin, pour lier la société entre ses disciples, et leur figurer la joie de ce festin éternel, où c< ils seront rassasiés et enivrés de l'abondance de sa maison, et abreuvés du torrent de sa volupté (i). »
C'est pourquoi il célébra ce divin banquet sur le soir, à la fin du jour, en figure de ce souper éternel qu'il nous fera à la fin des siècles, lorsque toutes choses seront consommées.
(1) l*s., xixv, 9.
C'est encore ce qu'il voulait dire lorsqu'on prenant selon la coutume la coupe de vin, dont tout le monde buvait dans les festins en signe de société, il la présenta à ses disciples, en leur disant : a Partagez-la entre vous; pour moi, je ne boirai plus du fruit de la vigne, jusqu'à ce que le royaume de Dieu vienne (i). » Saint Luc marque expressément cette action et cette parole avant l'institution de l'Eucharistie ; et Jésus-Christ répéta la même parole, après avoir consacré le saint calice, en disant : Je vous le dis, je ne boirai plus de ce fruit de vigne, dont j'ai bu avec vous dans tout ce repas, et dont je me suis servi pour en faire mon sang, jusqu'au jour où je le
(1) Luc, XXII, n, 18.
boirai de nouveau avec vous dans le royaume de mon Père.
Attendons-nous donc à ce repas éternel, où le pain des anges nous sera donné à découvert, où nous serons enivrés et transportés de la volupté dû Seigneur et des ravissantes délices de son amour. Le festin de Notre-Seigneur en était rimage : et pour imiter son exemple, c'était aussi dans des festins que les premiers chrétiens célébraient Teucharistie, en joie, comme saint Paul le leur dit sans cesse : et c'est par là qu'ils sont initiés à la joie et à la gloire éternelle.
L'année signifiait aux Juifs l'éternité tout entière et l'universalité des siècles. Mais maintenant chaque jour nous la signifie ; nous sommes plus proches qu'eux de l'éternité, et
ridée nous en doit être plus présente.
La pftque se célébrait une seule fois, l'entrée du souverain pontife dans le sanctuaire une seule fois : tout cela pour figurer qu'en effet il n'y a qu'une seule pâque, qui est celle de Jésus-Christ. Car s'il y a aussi une pâque et un passage pour nous, c'est en lui; et il faut qu'il passe dans sa gloire tout complet, c'est-à-dire le corps et les membres. Il n'y a non plus qu'une seule entrée du même Jésus, souverain pontife^ dans le ciel ; lorsqu'il y entre pour nous et pour lui, et qu'il nous y va préparer la place. Il ne passe donc qu'une fois, il n'entre qu'une fois dans le sanctuaire à ne regarder que sa personne ; mais dans ses membres il passe tous les jours au
ciel; tous les jours il entre dans le sanctuaire ; et Teucharistie célébrée tous les jours, tous les jours nous représente ce mystère. Passons donc tous les jours à Dieu : passons en Jésus-Christ de plus en plus ; que sa vie paraisse toujours de plus en plus dans la nôtre, par Fimitation des vertus qu'il a pratiquées. Entrons tous les jours dans son sanctuaire; entrons-y par la foi; courons-y par de saints désirs ; c'est célébrer tous les jours le banquet de Jésus-Christ, comme le doit un chrétien.
l'eucharistie, jointe au repas
COMMUN, apprend A SANCTIFIER TOUT CE QUI SERT A NOURRIR LE CORPS. EN SUSTENTANT LES FOR- CES DU CORPS, APPLIQUONS NOTRE ESPRIT AUX CHOSES CELESTES.
Je dirai tout, Seigneur, je me dirai à moi-même, et je dirai à tous ceux à qui je destine cet écrit, — et je le destine à tous ceux que vous avez mis spécialement à ma garde, selon que je les croirai disposés à en profiter, et à tous ceux à qui vous permettrez qu'il tombe entre les mains, — je leur dirai, mon Sauveur, tout ce que vous me mettrez dans l'esprit sur vos saints mystères, dans votre sainte parole.
Je vois encore une autre raison qui vous a porté à unir Teucharistie au repas commun:
vous vouliez sanctifier toute notre vie, dans Faction qui l'entretient et la fait durer; vous vouliez que la nourriture corporelle fût accompagnée de la spirituelle, afin que nous apprissions à faire tout en esprit, même les choses qui devaient servir à sustenter notre corps.
Nous ne devons nourrir ce corps que pour être un digne instrument à Tesprit : nous devions prendre le manger et le boire dans cet esprit. L'eucharistie, prise devant le repas, devait être un tempérament salutaire au plaisir des sens, de peur que nous ne nous y laissassions emporter, et qu'il ne prit le dessus. Mais encore que l'Église, à qui Jésus-Christ
a laissé la dispensation de ses mystères, dans la suite ait séparé, et très sagement, ce que Jésus-Christ semblait avoir uni, et qu'elle célébrait l'eucharistie hors du repas ordinaire, le dessein de Jésus-Christ n'est pas anéanti : l'instruction qu'il nous a donnée subsiste toujours. Quand nous faisons nos repas, nous devons toujours nous souvenir que, selon l'institution primitive de l'eucharistie, elle devait les accompagner; que Jésus-Christ l'a fait ainsi; que l'Église l'observait ainsi sous les apôtres ; qu'alors donc on voulait apprendre aux chrétiens que toutes leurs actions, et même les plus communes, devaient être faites saintement.
Celte instruction subsiste toujours.
En mangeant et en buvant,
songeons à ce boire et à ce manger spirituel de la table de Notre-Seigneur ; ayons Tesprit appliqué aux choses célestes ; n'en quittons point la pensée durant nos repas. Si nous ne pouvons pas les accompagner de saintes lectures, comme on le fait dans les maisons spécialement consacrées à Dieu, accompagnons-les de saints discours, du moins de saintes pensées. Ne nous livrons pas aux sens, ni à ce corps misérable qu'il serait honteux d'engraisser et de nourrir, si on ne le nourrissait comme le ministre et le serviteur de l'esprit.
Car autrement nous nourrir, ce n'est que travailler pour la mort, lui engraisser sa proie, et aux vers leur pâture. Nourrissons-nous avec règle, et conune disait un ancien, mangeons
autant qu'il est nécessaire pour nous sustenter; buvons autant qu'il convient à des personnes pudiques, qui ne veulent pas irriter les désirs sensuels.
Enfin, quoi que nous fassions, « soit que nous buvions, soit que nous mangions, soit que nous fassions quelque autre chose par rapport au corps, faisons-le pour la gloire de Dieu, et au nom de Notre-Seigneur Jésus-Ghrist,rendant grâces par lui à Dieu le Père. »
« Le royaume n'est pas boire, ni manger ; mais justice et paix, et joie dans le Saint Esprit (i).»
(1) Rom. xiT, 17.
l'action de GRACES. CHANTER LE CANTIQUE DE LA REDEMPTION.
A l'agneau immolé, GLOIRE ET BÉNÉDICTION.
« Et après avoir dit l'hymne, ils s'en allèrent à la montagne des Oliviers (i). » Ils y allèrent à la vérité; mais avant que Jésus-Christ partit, il se passa plusieurs choses, que nous verrons dans la suite. Arrêtonsnous un moment sur cet hymne, sur ce cantique d'action de grâces et d'allégresse, par lequel Jésus et ses apôtres Unirent le saint mystère. Que pouvaient chanter ceux qui étaient rassasiés de Jésus-
(1) Matth., xxYi, 30.
Christ, et enivrés du vin de son calice, sinon celui dont ils étaient pleins? « L'Agneau qui a été immolé est vraiment digne de recevoir la force, la divinité, la sagesse, la puissance, Thonneur, la gloire, la bénédiction.
Et j'entendis toute créature qui est au ciel, sur la terre, sous la terre, sur la mer et dans la mer, et tout ce qui est dans ces lieux, qui criaient en disant : A celui qui est assis sur le trône et à TAgneau, bénédiction, honneur, gloire, et puissance aux siècles des siècles (i)! »
Le monde chante les joies du monde ; et nous, que chanterons-nous, après avoirreçu le don céleste, que les joies éternelles?
Le monde chante ses pas- Ci) Apoc, v. 12, 13.
sîons, SCS folles et criminelles amours ; et nous, que chanterons-nous sinon celui que nous aimons ?
Le monde fait retentir de tous côtés ses joies dissolues; et qu'entend ra-t-on de notre bouche, après avoir bu ce vin qui germe les vierges, sinon des cantiques de sobriété et de coiitinence? Remplis de la mort de Jésus-Christ, qui vient de nous être remise devant les yeux, et de la chair de son sacrifice, que chanterons-nous, sinon : « Le monde est crucifié pour moi, et moi pour le monde ? »
Ne vous en allez pas sans dire cet hymne, sans réciter le cantique de la rédemption du genre humain. Quoi ! Moïse et Tancien peuple chantèrent avec tant de joie le cantique de leur délivrance, après être sortis de
YÈgypie et avoir passé }& mer Rouge! Chantez aussi, peuple délivré, chantez le cantique de Moïse et le cantique de r Agneau, en disant : « Que vos œuvres sont grandes et admirables, ô Seigneur, Dieu toutpuissant! Que vos voies sont justes et véritables, ô Roi des siècles! Seigneur, qui ne vous craindrait, et qui ne glorifierait votre nom? car vous seul êtes saint : toutes les nations viendront, et adoreront devant votre face, parce que vos jugements sont manifestes. Vous avez détruit par votre mort celui qui avait F empire de la mort, c'est-à-dire le diable ; le prince de ce monde est chassé :
et attachant à votre croix la cédule de notre condamnation, vous avez désarmé, les principautés et les puissances, vous
— sosies avez menées en triomphe hautement, et à la face de tout l'univers, après les avoir vaincues par votre croix (i). » Et maintenant, en mémoire d'une si belle victoire, nous offrons par vous et en vous, à votre Père céleste, ce sacrifice de louanges et d'actions de grâces, qui au fond n'est autre chose que vous-même, parce que nous n'avons que vous à offrir pour toutes les grâces que nous avons reçues par votre moyen.
(i) LiTres saints, paisim.
PRIÈRE A NOTRE -SEIGNEUR ET ACTE DE FOI EN SA SAINTE PRESENCE DANS L'EUCHARISTIE.
Il faut avouer, ô Jésus mon Sauveur, que vous avez voulu nous témoigner votre amour par des effets incompréhensibles. Cet amour a été la cause de cette union réelle par laquelle vous vous êtes fait homme. Cet amour vous a porté à immoler pour nous ce même corps, aussi réellement que vous Tavez pris ; et voulant, ô Jésus, faire ressentir à chacun de vos enfants, et vous donnant à lui en particulier, la charité que vous avez témoignée à tous en général, vous avez institué l'admirable sacre-
ment de Feucharistie, ce chefd'œuvre de votre toute-puissance, ce rare effet de votre bonté, par lequel vous nous rendez tous réellement participants de votre corps divin, afin de nous persuader par là que c'est pour nous que vous l'avez pris et que vous l'avez offert en sacrifice. Car si les Juifs, dans l'ancienne alliance, mangeaient la chair des hosties pacifiques offertes pour eux, comme une marque de la part qu'ils avaient à cette immolation, de même, ô Jésus, vous avez voulu, après vous être fait vous-même notre victime, que nous mangeassions effectivement cette chair de notre sacrifice, afin que la manducation actuelle de cette chair adorable fût un témoignage perpétuel à chacun de nous en
particulier, que c'est pour nous que vous l'avez prise et que vous l'avez immolée.
O prodige de bonté ! ô abîme de charité! ô tendresse de l'amour de notre Sauveur! quel excès de miséricorde! ô Jésus, quelle invention de votre sagesse! Mais quelle confiance nous inspire la manducation do cette chair sacrifiée pour nos péchés! quelle assurance de noire réconciliation avec vous I Il était défendu à l'ancien peuple de manger de l'hostie offerte pour ses crimes, pour lui faire comprendre que la véritable expiation ne se faisait pas dans cette loi par le sang des animaux. Tout le monde était comme interdit par cette défense, sans pouvoir actuellement participer à la rémission des péchés.
Ce n'est pas ainsi que vous traitez vos enfants, divin Sauveur; vous nous commandez de manger votre corps, qui est la vraie hostie immolée pour nos fautes, pour nous persuader que la rémission des péchés est accomplie dans le Nouveau- Testament. Vous ne vouliez pas non plus, ô mon Dieu, que ce même peuple mangeât du sang ; et une des raisons, de cette défense était que le sang nous est donné pour l'expiation de nos âmes. Mais, au contraire, vous nous donnez vo tre sang, et vous nous ordonnez de le boire, parce qu il est répandu pour la rémission des péchés, nous marquant par là, en même temps, que la manducation de votre corps et de votre sang est aussi réelle à la sainte table, que la grâce et l'expiation des
péchés est actuelle et effective dans la nouvelle alliance.
Il est ainsi, mon Dieu, je le crois; c'est la foi de votre Église ; c'est ce qu'elle a toujours cru, appuyée sur votre parole ; car vous l'avez dit vousmême de votre bouche sacrée :
<x Prenez, c'est mon corps ; buvez, c'est mon sang.» Je le crois; votre autorité domine sur toute la nature. Sans me mettre donc en peine comment vous exécutez ce que vous dites, je m'attache, avec votre Église, précisément à vos paroles. Celui qui fait ce qu'il veut opère ce qu'il dit en parlant; et il vous a été plus aisé, ô Sauveur, de forcer les lois de la nature, pour vérifier votre parole,qu'il ne nous est aisé d'accommoder notre esprit à des interprétations violentes, qui renversent toutes les lois
du discours. Cette parole toutepuissante a tiré toutes choses du néant : lui serait-il donc difïicile de changer en d'autres substances ce qui était déjà?
Je crois, Seigneur; mais augmentez ma foi : rendez-la victorieuse dans le combat que lui livrent les sens. Ce mystère est un mystère de foi ; que je n'écoute donc que ce qu elle m'en apprend; que je croie, sans aucun doute, que ce qui est sur l'autel est votre corps même, que ce qui est dans le calice est votre propre sang, répandu pour la rémission des péchés.