‹ L'Europe au jour le jour (volume 2)Chapitre 70 sur 112 · LA ROUMANIE ET L'ORIENT · texte numérisé non relu

LA ROUMANIE ET L'ORIENT

30 juin 1913.

Rien n'est plus curieux en ce moment que l'étonnement provoqué en Autriche-Hongrie par l'attitude de la Roumanie. Les journaux de Vienne et de Pcst n'en croient pas les dépêches affluant de toutes les capitales. Quoi! La Roumanie ne suit plus docilement les avis de François-Joseph ; elle ose avoir une politique roumaine ; elle déclare qu'elle interviendra si la guerre se rallume dans les Balkans ; elle résiste aux invitations, aux sommations des agents du Ballhausplatz ! Quel scandale pour les diplomates nourris, depuis le Theresianum jusqu'aux dernières étapes de leur carrière, dans l'idée que la Roumanie est un satellite de la Double monarchie ,satellite qu'aurait dû s'agréger l'Autriche-Hongrie pendant la guerre de Crimée, mais qu'une funeste négligence laissa échapper. Il y a peu de jours encore, on se croyait, à Vienne, sûr de Bucarest ; après un instant d'émotion, on avait repris confiance et l'on affirmait intrépidement la neutralité de la Roumanie dans toutes les éventualités. Aujourd'hui, il n'est plus possible

de le contester : la Roumanie se réserve une entière liberté d'action ; elle est résolue à empêcher une nouvelle rupture de l'équilibre balkanique à son détriment. Alors tous les officieux du Ballplatz se répandent en gémissements et en conseils. « Vous oubliez, s'écrient-ils en chœur, votre rôle historique. Vous êtes le peuple providentiel établi sur le Danube pour servir de digue contre le panslavisme. Eh quoi! Vous allez marcher de conserve contre la Bulgarie avec les Serbes, des gens de rien, et les Grecs, vos éternels ennemis ! La Grèce et le panslavisme, voilà vos deux ennemis mortels. Quant à nous, vous le savez depuis le prince Eugène de Savoie, il n'y a que nous qui vous aimxions avec désintéressement. Restons amis et tenez-vous tranquilles. » Ces adjurations comiques laissent insensible le gouvernement roumain. Il ne veut plus renouveler la faute de l'année dernière. Prévenu dès le mois de juillet par M. Danef de l'imminence d'une guerre balkanique, il s'était laissé égarer par l'assurance que le statu quo territorial ne serait pas modifié, ni l'équilibre balkanique déplacé. Le comte Berchtold, également averti de ce qui allait se passer, avait de même engagé la Roumanie à ne pas bouger. De deux choses l'une, avait-il dit : ou la Turquie sera victorieuse, comme nous en sommes convaincus, et votre position relative au milieu d'États affaiblis par la défaite sera singulièrement améliorée ;ou bien les Balkaniques seront tellement épuisés par leurs succès, qui ne seront en tout cas que des demi-succès, que vous pourrez faire vos conditions : donc, ne bougez pas. Après les grandes victoires balkaniques, il fut trop tard pour agir utilement ; les alliés n'étaient point d'humeur à se laisser imposer des conditions et ils bénéficiaient des sympathies générales. La Roumanie dut se contenter de ce que lui reconnut la conférence de Pétersbourg, c'est-à-dire de Silistrie seulement, et elle fit bien,

car elle eût assumé un rôle odieux en tombant alors dans le dos de la Bulgarie.

Aujourd'hui, la situation n'est plus la même. Il s'agit de savoir si une nouvelle guerre bouleversera les Balkans et si le vainqueur établira sa prépondérance dans la péninsule. Instruite par l'expérience, la Roumanie tient à ne pas être bernée. Elle déclare que, si les hostilités recommencent, elle prendra tout de suite ses sûretés. Elle n'attendra plus le bon plaisir du vainqueur pour obtenir une compensation ; elle saisira immédiatement des gages. Mais qu'on ne se trompe point sur ses intentions. En ce moment, elle ne recherche point un agrandissement, elle veut seulement se prémunir contre la rupture de l'équilibre balkanique et contre la prépondérance bulgare. Que serait l'acquisition de la ligne Turtukai — Baltchik, par exemple, en comparaison d'une Bulgarie qui engloberait Salonique, Monastir, peut-être la Vieille Serbie, et qui menacerait de s'étendre jusqu'à l'Adriatique ? Actuellement la Roumanie se trouve, bien malgré elle, acculée à ce dilemme : ou maintenir, même par la force, l'équilibre balkanique ; ou bien devenir le satellite, le vrai satellite de l 'Autriche-Hongrie. Pour tout Roumain de bon sens, poser la question c'est la résoudre. Aucun gouvernement ne pourrait tenir à Bucarest contre l'opinion publique si l'on subordonnait les intérêts nationaux les plus évidents à des complaisances pour la diplomatie austro-hongroise.

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Gauvain. — t. V. i3

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