LES TOASTS DE LONDRES
25 juin 1913.
Les toasts prononcés hier soir au dîner de gala offert par le roi George V au président Poincaré reflètent fidèlement les sentiments des deux gouvernements et des deux peuples unis depuis 1904 dans une entente féconde en heureux résultats. Avec un égal bonheur d'expression, les deux chefs d'État ont relevé que, malgré leur rivalité traditionnelle dans le passé, l'Angleterre et la France n'ont cessé de professer l'une pour l'autre, au cours des siècles, une mutuelle estime, que leurs deux civilisations se sont intimement pénétrées et que leur amitié d'aujourd'hui était en germe dans les luttes anciennes. De tout temps, les Anglais ont eu un goût très vif pour les choses de France et se sont plu à faire de longs séjours dans notre pays où ils recevaient toujours un accueil cordial même au lendemain d'une grande lutte. Di leur côté, un grand nombre de Français ont, à
toute époque, éprouvé pour les choses d'outre -Manche une prédilection qui est allée jusqu'à l'anglomanie. On se battait de temps en temps, très rudement parfois, mais on se tendait franchement la main après la bataille. Sitôt qu'on a reconnu des deux côtés que les sujets de rivalités ne valaient plus les risques d'un conflit, et qu'on a décidé de liquider à l'amiable les différends hérités des générations précédentes, on s'est traité de part et d'autre en bons amis, sans rancune ni arrière-pensée. Dès lors, suivant les paroles de George V, « les deux nations ont coopéré harmonieusement et cordialement aux affaires d'un intérêt international ». C'est dans cette harmonie et dans cette cordialité, souvent plus efficaces que des engagements formels, que réside la force de l'entente anglo-française.
Le roi George n'a pas craint d'aborder l'actualité en parlant de la crise balkanique. Il a déclaré que les deux gouvernements, ayant constamment en vue le maintien de la paix, s'étaient témoigné durant ces graves événements un « esprit de confiance et de franchise » où ils avaient trouvé « un appui inestimable ». En parlant des mêmes événements « qui ont tenu toute l'Europe en alerte et qui ne sont pas sans lui causer encore des préoccupations sérieuses », le président de la République a signalé en termes chaleureux les bienfaits d'une collaboration constante, d'une coopération quotidienne employée « à conjurer l'extension ou la reprise des hostilités et à prévenir entre les grandes puissances des conflits dont les conséquences seraient incalculables ». Telle a bien été la tâche commune des Cabinets de Paris et de Londres au cours de cette crise comme en toute autre circonstance, et telle elle restera. Les velléités agressives que nous prêtent systématiquement les pangermanistes sont une fable inventée pour jeter le trouble dans certains milieux britanniques enclins au pacifisme. Elles
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n'ont jamais été prises au sérieux par le gouvernement et par rimmense majorité de la nation britannique. Par contre, l'Angleterre a éprouvé pour nous un surcroît d'estime en nous voyant résolus à consentir de nouveaux et très pénibles sacrifices afin de sauvegarder la sécurité nationale compromise par les accroissements répétés des armements allemands. Bien loin de voir dans une riposte nécessaire un sujet d'appréhension, nos amis y reconnaissent la volonté de défendre contre toute menace l'objet même de l'Entente cordiale et l'on peut assurer qu ils ressentiraient à la fois un affaiblissement de respect pour nous et des craintes pour Ta venir si le Parlement français ne réussissait point à mener à bien la réforme militaire qu'il a mission d'accomplir. D'ailleurs, pas plus que l'Angleterre, la France ne cherche à imposer des solutions à l'Europe. Mais ni l'une ni l'autre n'admettraient qu'on leur en imposât. De concert avec la Russie, unie à toutes deux par ces liens entrelacés et indestructibles dont r>arlait M. Poincaré en d'autres circonstances, elles s'efforcent de travailler à l'œuvre de paix « avec le concours persévérant de toutes les chancelleries ». Si les autres puissances s'inspirent des mêmes sentiments, si elles ne poursuivent point quelque grand dessein à plus ou moins brève échéance, si elles ne se servent point d'États plus petits comme de pions sur leur échiquier, la paix courra peu de risques d*être troublée.
TENDANCES CONCILIANTES DU CABINET PACHITCH. — NOUVELLES PRÉTENTIONS BULGARES.
26 juin 1913.
Les négociations orientales subissent un temps d'arrêt. Demain ou après-demain seulement on saura si la Skoupchtina autorise le Cabinet de Belgrade à accepter l'arbitrage de l'empereur Nicolas sans avoir reçu préalablement l'assurance que les intérêts vitaux serbes seraient sauvegardés. M. Pachitch, qui est un partisan sincère de l'accord avec la Bulgarie et qui voit assez loin dans l'avenir pour comprendre l'intérêt capital pour la Serbie de ne point bris'er l'union balkanique, est personnellement d'avis que l'arbitrage inconditionnel, sans restrictions d'aucune part, est préférable à la rupture. Il assiste avec inquiétude au travail de dissociation repris à Vienne avec les méthodes familières au Ballplatz, et il s'emploie de toutes ses forces à prévenir la ruine de ses rêves patriotiques. Mais, dans l'opposition, dans une partie de la majorité même, dans l'opinion en général et surtout dans l'armée, on éprouve de profondes répugnances à subordonner à un arbitrage inconditionnel les destinées du pays. M. Pachitch devra déployer une grande énergie et faire appel à toute la confiance de la Chambre dans sa vieille expérience pour obtenir d'aller à Pétersbourg avec les pleins pouvoirs nécessaires. Heureusement, il y a lieu d'espérer qu'il réussira.
Toutefois, cette autorisation obtenue, de grandes difficultés n'en subsisteront pas moins. L'arbitrage serbobulgare est étroitement lié à la répartition des territoires conquis sur la Turquie entre les quatre alliés ; il est irsé-
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parablc du règlement du différend gréco-bulgare. On ne comprendrait pas que la Serbie fût obligée de subir un arbitrage séparé sans savoir ce qu'il adviendra du reste des territoires cédés en bloc aux alliés, ni pouvoir intervenir par la suite dans l'attribution de ces territoires. Le traité du 13 mai 191 2 stipule non seulement l'arbitrage du tsar entre les deux États contractants ; il prévoit aussi que l'attribution de tous les territoires conquis entre le Char, le Rhodope, la mer Egée et la Strouma devra être fixée dans un délai de trois mois après la signature de la paix. Or une notable partie de la région ainsi désignée est actuellement occupée par les troupes grecques. Les trois États occupants ont chacun le droit d'exiger la répartition de l'ensemble. Ils ont combattu en commun, ils ont reçu en commun du vaincu la cession des conquêtes ; ils doivent se partager d'un commun accord, autant que possible par le même acte, toutes les cfonquêtes. L'application du traité du 13 mars 191 2 dépend nécessairement dans une certaine mesure de l'entrée ultérieure de la Grèce dans la Ligue balkanique.
En conséquence, l'arbitrage properment dit doit être précédé d'une conférence des plénipotentiaires des quatre alliés. Il est anormal que cette réunion n'ait pas encore eu lieu. Cela tient probablement au désir évident de la Bulgarie d'échapper à une discussion à quatre afin d'être en mesure d'exercer des pressions successives sur ses partenaires. Le Cabinet de Sofia s'emploie en ce moment avec activité de tous côtés en vue de sérier les questions ; il demande le règlement presque immédiat, dans un délai de quelques jours, de son différend avec la Serbie afin de pouvoir se retourner tout de suite après du côté de la Grèce. Déjà, dans les cercles bulgares, on pose de nouveau la question de Salonique. Cette procédure est inadmissible
de la part des autres alliés. Comment, par exemple, la Serbie pourrait-elle s'arranger, d une manière ou d'une autre, avec la Bulgarie avant de connaître le sort définitif de Salonique ? La question de Salonique est capitale pour la Serbie. Ce grand port est le seul débouché de toute la vallée duVardar. La question de Monastir est aussi de grande importance. Il n'est pas indifférent que cette grande ville, tête de ligne de la voie Monastir-Saloniqae, appartienne à la Grèce ou à la Bulgarie, si elle ne reste pas entre les mains des Serbes qui l'ont conquise par leurs seuls moyens.
On le voit, une foule de questions d'intérêt commun ne peuvent être débattues tout d'abord qu'entre les alliés, sans exception. Avant d'aller devant un tribunal arbitral, ils doivent commencer par essayer de s'arranger entre eux. Il est entendu que le traité du 13 mars 1912 doit servir de base générale au règlement des difficultés serbo-bulgares. Mais, d'une part, il y a lieu de prendre également d'autres actes en considération, et, d'autre part, le différend n'est pas limité entre les deux signataires de ce traité. Aucun des deux n'a le droit de disposer, de l'ensemble des conquêtes communes sans l'assentiment des tiers entrés après eux dans la ligue et à qui les territoires litigieux ont été cédéb par la Turquie au même titre qu'à eux-mêmes. Quel que soit le désir général en Orient et en Occident de voir aplanies les difficultés balkaniques, on ne saurait conseiller une procédure trop rapide qui escamoterait ces difficultés plutôt qu'elle ne les réglerait. La Bulgarie a fait attendre cinq grands mois à ses alliés la signature de la paix afin de s'assurer la possession d'Andrinople et de la rive gauche de la Maritza qui ne lui avait pas été promise ; elle peut bien consacrer quelques jours ou quelques semaines à des négociations pour la répartition à l'amiable des conquêtes communes.
LES RELATIONS FRANCO-ANGLAISES APRES LE VOYAGE DE M. POINCARÉ A LONDRES.
a8 juin 1913.
Le président de la République est rentré hier soir à Paris. Il laisse en Angleterre des souvenirs enthousiastes et il en rapporte les impressions les plus réconfortantes ► Des deux côtés de la Manche, nul ne doutait que le représentant de la France reçût à Londres, du gouvernement et de la population, un accueil chaleureux. Mais, au cours de cette visite de quatre jours, il apparut de plus en plus clairement que [M. Raymoîid Poincaré remportait près du peuple britannique un succès personnel de plus en plus vif. On lui était déjà reconnaissant des discours prononcés le 12 et le 13 avril 1912 à Nice et à Cannes à l'inauguration des monuments élevés à la mémoire de la reine Victoria et du roi Edouard VIL On savait qu'aussitôt devenu président du Conseil il avait d'un vigoureux coup de barre ra* mené dans la bonne voie l'Entente cordiale un instant compromise par les incartades de son prédécesseur. Après l'avoir entendu, les Londoniens ont passé de la sympathie à l'admiration. Les diverses allocutions du président Poincaré méritent en effet pleinement cet hommage. Ce ne sont point des morceaux protocolaires, où la correction rivalise avec la banalité. Toutes expriment avec une remarquable concision, en termes précis et vigoureux, parfois avec émotion, des idées d'une vérité saisissante. Les Anglais sont plutôt habitués à l'humour ; mais ils sont sensibles à la grandeur. M. Poincaré leur a évidemment inspiré, conmie
d'ailleurs à la colonie française de Londres, un profond respect.
De jour en jour, cette impression a grandi. On en trouve aujourd'hui la preuve dans toute la presse britannique dont le langage respire une confiance sans réserve. Les légères traces de prévention à l'égard du président que l'on pouvait discerner à travers les premiers articles de quelques journaux radicaux à tendances germaniques ont disparu. Il a fallu reconnaître la fausseté des insinuations répandues par la presse pangermaniste et l'exactitude absolue de ces paroles du président au lord-maire : « Il ne se produit pas un seul incident de nature à engager la politique interna- * tionale sans que les gouvernements amis échangent loyalement leurs vues, et cette coopération continue, qui n*exclut le concours d'aucune autre puissance, qui tend, au contraire, au maintien de l'entente européenne, et qui établit entre le Royaume-Uni et la France une habitude de confiance fraternelle et de commune volonté. » M. Poincaré a su émouvoir et convaincre. Le Times de ce matin résume ]a situation en disant : « La visite de M. Poincaré a été la plus heureuse, et aussi la plus brillante et la plus importante de toutes les visites officielles de ces temps derniers ». Dans les circonstances critiques présentes, ce résultat est particulièrement heureux. L'accord absolu 'ît complet entre les deux gouvernements, dont M. Pichon parlait hier, n*a jamais été plus nécessaire. La crise orientale a pris de tels développements et l'Asie recèle tant d'incertitudes que toute fausse manœuvre risquerait de déchaîner un bouleversement. Ensemble il faut prévoir ; ensemble aussi, s'il est nécessaire, il faut agir. Actuellement beaucoup d'événements dépendent de la volonté des gouvernements. II suffirait de peu de chose pour précipiter une nouvelle crise. Après les entretiens de Londres, on a de fortes raisons d es-
pérer que les forces britanniques et françaises seront étroitement unies pour continuer de défendre l'équilibre en Orient comme en Occident.
LA NOUVELLE LOI MILITAIRE ALLEMANDE ET l'OPINION.
29 juin 1913.
Hier, au Reichstag, au cours de la discussion en troisième lecture des projets militaires, le chancelier de l'empire et le député socialiste Scheidemann, qui fut quelques jours président du Reichstag, se sont violemment heurtés. M. Scheidemann a été dur pour le gouvernement et les partis bourgeois. Il leur a reproché d'obliger le monde entier à s'armer et de laisser finalement l'Allemagne plus faible que jamais relativement aux autres puissances. Il a qualifié d'impudent mensonge l'assertion des nationauxlibéraux et des conservateurs que la nouvelle loi militaire allemande a été provoquée par la France. C'est l'Allemagne, au contraire, s'est-il écrié, qui est l'agent provocateur des armements. M. de Bethmann-Hollweg a répondu avec véhémence. M. Scheidemann a répliqué par une apostrophe qui a déchaîné le tumulte dans la Chambre. « Qui vous a donné le droit de parler au nom du peuple allemand ? a-t-il dit au chancelier } Qui vous a choisi ? Ce n'est certes pas le peuple. Le chancelier siège ici et ne continuera d'y siéger que par la grâce d'une seule personne dans le peuple... Comme représentants de la majorité du peuple allemand, nous constatons que le militarisme est un instrument terrible dans la main d'un seul homme, qui exige que les soldats tirent sur leurs pères et leurs
frères... Nous combattons à fond non seulement le militarisme, mais tout le système. Et nous vaincrons. »
Il faut se garder de prendre trop au sérieux les paroles de M. Scheidemann. En fin de discussion, le député socialiste a voulu prononcer un discours électoral dont l'impétuosité apparente dissimulât vis-à-vis du public le concours effectif donné par le parti socialiste au vote des projets gouvernementaux. Comme l'explique notre correspondant de Berlin, il dépendait des socialistes de faire échouer les projets relatifs à la « couverture )) financière. Ils ne l'ont pas voulu. En réalité, ils ont été ravis de l'impôt de guerre proposé, qui constitue une véritable expropriation ' partielle du capital accumulé et un précédent inespéré. Quoi qu'en aient dit les membres du gouvernement, ce sera un précédent. Il n'est pas même impossible que le gouvernement, placé en face de nouvelles difficultés et impuissant à les résoudre avec l'appui des partis bourgeois, se donne plus tard un démenti et recoure de nouveau à un impôt exceptionnel prélevé sur le capital. Les frais de la loi militaire seront presque entièrement supportés par les capitalistes suivant un taux progressif. C'est une application de la plus pure doctrine socialiste. Peutêtre y en aura-t-il d'autres. Les conservateurs en sont profondément troublés ; en outre, dans plusieurs États confédérés, on s'émeut de ce que l'Empire crée à son profit un impôt direct écrasant, alors que cette sorte de revenus est réservée de droit aux États. Le vote de la loi militaire ne contribuera pas à ramener le calme dans les esprits, ni l'harmonie dans la Confédération.
Il convient de ne pas fonder en France de grandes espérances sur ces divisions. Dans les moments de crise internationale, le gouvernement allemand saura toujours, avec les moyens divers dont il dispose et dont il use à l'occasion
sans scrupule, rétablir provisoirement l'unité morale et réunir toutes les forces de l'empire en un bloc compact. Mais les divisions et le trouble n'en existent pas moins. Tous les observateurs, de toute origine, les constatent. Dans un ouvrage très remarquable sur L'Esprit public en Allemagne, fruit d'un très long séjour dans l'empire, M. Moysset a récemment exposé avec acuité les résultats de son expérience. Sans aboutir à des conclusions aussi sombres, M. William Martin, notre correspondant à Berlin, ne dissimule aucune des préoccupations actuelles dans un livre sur La crise politique de V Allemagne contemporaine. Après avoir passé en revue les principales questions, intérieures et extérieures, qui sollicitent l'attention, il découvre dans l'Allemagne transformée la disparition de la confiance publique dans le gouvernement et l'accroissement des tendances centrifuges. Tous les moyens traditionnels de domination, la discipline des classes campagnardes passées de l'agriculture à l'industrie, le loyalisme monarchique, les croyances religieuses, manquent en même temps. Serré de partout, l'État consacre le plus clair de ses forces à la lutte contre les nationalités étrangères incorporées dans l'empire. Il traite en ennemis de l'empire des millions et des millions de sujets. Il est en proie à la fièvre d'excommunication. Les fêtes du centenaire de 181 3 ont accusé les divergences ; chacun a tiré l'histoire à soi, prôné ses héros et dénigré ceux du parti contraire ; on s'est battu à propos des exploits des ancêtres. La confiance n'est pas plus grande en ce qui regarde l'extérieur qu'elle ne l'est à l'intérieur. On ne se sent pas aimé, on voit des périls de tous les côtés, et l'on arme, on arme à outrance. Mais les autres puissances arment aussi, et malgré les sacrifices épuisants le sentiment d'incertitude persiste.
Le malaise politique général de l'Allemagne décrit par
M. William Martin doit être suivi avec une attention particulière en France. A tout instant, à propos de n'imp^e quoi, il peut se tourner en mouvement gallophobe. Las"^ payer de plus en plus cher une sécurité sans cesse remise'en question, le peuple allemand peut être pris, sous les excitations calculées des pangexmanistes, d'un accès de folle belliqueuse, de la tentation d'en finir une bonne fois. A ses voisins de se garder.