LA GUERRE INTERBALKA NIQUE
prouvée par les gouvernements. En pareil cas, les gouvernements ont coutume d'attribuer à l'excès de zèle de leurs agents les actes qui mettent en mouvement les grands événements. Dans le cas particulier, il est certain que la surexcitation était plus vive parmi les armées balkaniques que dans les Cabinets. Mais il n'est pas invraisemblable que, par des actions de faible envergure, on ait voulu sonder le terrain et voir si l'on pourrait aller plus loin sans provoquer les interventions redoutées.
En fait, d'après le témoignage d'étrangers désintéressés, il semble établi que sur le front bulgaro-grec les troupes bulgares aient systématiquement refoulé les avant-postes grecs bien au delà de la zone neutralisée et qu'elles aient cherché à s'emparer de positions dominantes faiblement gardées. Il est également remarquable que, suivant plusieurs dépêches concordantes; l'effort bulgare priiicipal — on parle d'une colonne de 36.000 hommes — ait porté sur le point de jonction des troupes serbes et grecques, à Guevguéli, de manière à séparer les deux armées et à couper les communications entre Uskub et Salonique. Il est difficile de ne pas voir là un plan concerté. La semaine dernière encore, le Cabinet de Sofia rejetait sur les bandes de comitadjis la responsabilité des attaques d'avant-postes. Mais, aujourd'hui, il ne peut plus être question de comitadjis ; il s'agit de batailles en règle. Si elles ont été engagées sans ordre, les gouvernements doivent immédiatement désavouer les commandants des troupes locales et défendre toute marche en avant. Si des ordres catégoriques, suivis d'effets, ne sont pas donnés tout de suite aux chefs des troupes qui ont franchi la zone neutralisée, on ne pourra plus croire à la bonne foi des gouvernements intéressés. D'après un télégramme de Sofia, daté d'hier soir, des ordres en ce sens auraient été envoyés aux généraux
bulgares. Il serait fort à souhaiter que la nouvelle fût exacte ; autrement, tout est à craindre.
Avant d'entreprendre une guerre fratricide les alliés d'hier ne sauraient trop peser les conséquences de leurs actes. Détruiront-ils l'union féconde qui seule a permis l'affranchissement de la péninsule et rempliront-ils les espérances des Etats vivant traditionnellement de leurs divisions ? Le vainqueur, quel qu'il soit, payera cher sa victoire. Il soulèvera des haines inexpiables et toute sa politique future sera grevée de ces terribles souvenirs. Quelques districts de plus ou de moins valent-ils ce risque ? Non, certes. L'équité et la prudence commandent aux alliés de se répartir les territoires conquis, non d'après les méthodes extravagantes proposées par certains professeurs de la péninsule, mais en tenant compte de leurs conquêtes respectives, de leurs traditions nationales, de leurs intérêts vitaux et de leurs intentions, stipulées par écrit ou non, formulées au moment de la déclaration de guerre à la Turquie.
Or, à n'en pas douter, sous tous les rapports, c'est la Bulgarie qui retire de l'entreprise les plus grands avantages. Elle a fait, il est vrai, un immense effort et nous ne songeons point à diminuer son mérite quoi qu'elle se soit ingéniée à diminuer de toute façon celui de ses alliés. Mais la part que personne ne lui conteste est énorme ; elle va de la mer Noire à la Chalcidique. Elle lui donne une façade magnifique sur la mer Egée. Le royaume du tsar Ferdinand devient un Etat admirablement constitué au point de vue géographique, politique et commercial. Entre le Danube, la mer Noire, le Bosphore, la mer Egée et le Vardar, il forme un bloc compact aussi bien desservi par les voies d'eau que par les voies de terre, et défendu par d'excellentes frontières. Les Bulgares veulent davantage encore. Ils prétendent réaliser
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intégralement leur rêve national et incorporer dans leur royaume tous leurs frères de Macédoine. C'est une grande exigence. Aucun de leurs trois alliés n'a réalisé son rêve national, ni même approché de sa réalisation, quoique tous trois aient fait aussi un effort inouï et remporté des succès décisifs. Pourquoi, des quatre alliés, les Bulgares auraientils seuls le droit d'accomplir leurs destinées nationales ? Les frères plus ou moins disséminés qu'ils laisseraient sous la sujétion serbe ou grecque de l'autre côté du Vardar vivraient sous la loi orthodoxe et jouiraient de droits égaux à ceux des citoyens bulgares en Bulgarie. Serait-ce une C2tastrophe ou un déshonneur ?
En toute impartialité, il est permis de recommander la conciliation à la Bulgarie. Si elle veut aller jusqu'au bout de ce que à tort ou à raison elle appelle son droit, elle inspirera l'idée qu'elle aspire à l'hégémonie. Alors elle ne se heurtera plus seulement à ses anciens alliés dont elle a tenu les intérêts pour inexistants durant toute la campagne contre les Turcs, elle éveillera ailleurs des suspicions et des inquiétudes. L'attitude de la Roumanie pendant cette semaine va jouer un rôle décisif dans la crise.
LE CONFLIT INTERBALKANIQUE.
2 juillet 191 3.
Les nouvelles diplomatiques sont meilleures aujourd'hui qu'hier, mais les nouvelles militaires sont aussi mauvaises. La Skoupchtina serbe a voté par 82 voix contre 69 un ordre du jour approuvant les déclarations du gouvernement et l'autorisant à accepter l'arbitrage de l'empereur Nicolas.
De plus, il se confirme que le Cabinet de Sofia a donné l'ordre aux troupes bulgares d'arrêter tout mouvement en avant. Enfin les puissances de la Triple Entente, qui semblent sur ce point d'accord avec celles de la Triple- Alliance, sont disposées à proposer aux Etats balkaniques de substituer l'arbitrage des six grandes puissances à celui de la Russie, si cette combinaison peut faciliter l'entente. Dans le cas où cette proposition serait agréée par les Balkaniques, il resterait à examiner si l'arbitrage européen porterait à la fois ou séparément sur les différends serbo-bulgares et les différends bulgaro-grecs. Les négociations ne sont donc pas rompues, et, comme aucun des quatre États balkaniques n'a rappelé ses représentants près de ses alliés d'hier, elles peuvent continuer normalement.
Malheureusement, il est avéré que les hostilités de dimanche et de lundi ont eu un caractère très sérieux. Ce ne furent point des escarmouches. Elles furent engagées simultanément sur un front très étendu. Sur plusieurs points, l'action fut très chaude et l'on compte de part et d'autre des centaines de tués et de blessés. 11 résulte des nouvelles officielles de Sofia, communiquées par l 'État-major luimême, que les troupes bulgares ont occupé un assez grand nombre de localités situées dans la zone grecque, au delà de la zone neutralisée, et qu'elles s'y sont retranchées. D'autre part, une masse de 90 bataillons bulgares aurait essayé de s'emparer par surprise de l'Ovitchepolié, région située entre Istip et Koumanovo dans la zone occupée et revendiquée par les Serbes, au sud-est de la ligne de démarcation fixée dans le traité du 13 mars 191 2. On a constaté de la Brégalnitza aux environs de Salonique la concordance d'actions combinées destinées à rejeter les Serbes et les Grecs au delà des zones neutres fixées récemment d'un commun accord. Il s'agit maintenant de savoir si ces actions
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continueront en fait, malgré les protestations officielles des gouvernements en cause, et si les négociations qu'on se déclare prêt à engager immédiatement à Pétersbourg sont seulement destinées à gagner du temps, c'est-à-dire à permettre l'accomplissement des événements décisifs dont on se réserve de faire état.
Il est impossible de se prononcer aujourd'hui à ce sujet. Mais, en attendant que la vérité se découvre, les grandes puissances peuvent donner des avertissements et prendre des précautions salutaires. La France, en particulier, doit décourager énergiquement tous les emprunts sollicités par les divers belligérants. Ce serait folie de fournir le nerf de • la guerre à des États résolus à ruiner l'œuvre de pacification entreprise à Londres et à Pétersbourg. De son côté, la Roumanie veille. A la première nouvelle des combats de dimanche et de lundi, elle a pris des dispositions préparatoires de la mobilisation. Il semble certain qu'elle n'attendrait pas une déclaration de guerre en règle entre Balkaniques pour intervenir ; elle conformera sa conduite aux événements plutôt qu'aux déclarations officielles. Dans ces conditions, il serait extrêmement risqué de la part des troupes bulgares d'accentuer leurs mouvements en avant.
l'attaque brusquée de la BULGARIE CONTRE LA SERBIE