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ET LA GRÈCE

3 juillet 191 3.

On n'en peut plus douter ; dans la journée de dimanche dernier, la Bulgarie a engagé la guerre simultanément contre la Serbie et la Grèce. Elle n'a pas lancé de déclaration

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de guerre, un peu parce que cette vieille formalité n'a plus guère cours dans la vie internationale moderne, mais surtout parce qu'elle avait un intérêt capital à faire la guerre sans l'annoncer. Averti que l'armée roumaine franchirait le Danube si l'armée bulgare prenait l'initiative des hostilités, le Cabinet de Bulgarie s'est ingénié à masquer une action militaire vigoureuse derrière des assurances diplomatiques de modération. Le jour même où les troupes bulgares s'avançaient dans la zone macédonienne neutralisée pour s'emparer par surprise des principales positions du front gréco -serbe, M. Danef faisait annoncer qu'il partait dans la soirée pour Pétersbourg et qu'il acceptait l'arbitrage russe sur une base large. Il s'agissait alors de gagner l'opinion européenne, d'induire en erreur ou du moins en doute le Cabinet de Pétersbourg, de berner la Roumanie, de jeter la suspicion sur l'adversaire, et, à la faveur de ces stratagèmes, de faire un bond en avant sur toute la ligne des territoires macédoniens contestés. Si l'opération avait réussi, on s'en serait provisoirement tenu là. On aurait affecté de nouveau la déférence aux conseils de Pétersbourg et l'esprit de conciliation envers les anciens alliés. Puis, les positions conquises une fois fortifiées, les renforts militaires arrivés aux points de concentration prévus, on aurait fait un nouveau bond en avant. De bond en bond, on aurait ainsi pu occuper tous les territoires contestés sans que la Roumanie intervînt, sans que les exalliés surpris et intimidés osassent faire franchement la guerre.

Le calcul a été déjoué. Si, comme il y a lieu de le croire, les nouvelles arrivées hier soir et ce matin sont exactes, l'opération a complètement échoué sur le front serbe et incomplètement réussi sur le front grec. Surpris et délogés par des forces très supérieures, les avant-postes

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serbes ont été renforcés ; une véritable bataille s'est engagée et, après deux jours de lutte acharnée, les Bulgares ont été rejetés avec de très grandes pertes de l'autre côté de la Brégalnitza. Sur le front grec, il semble qu'on se batte encore ; le sort de Salonique peut dépendre du résultat. Il convient ici de signaler deux faits qui caractérisent la manière bulgare. L'un n'est pas contesté ; le voici. Le premier jour, après s'être emparés des positions serbes faiblement gardées, les chefs bulgares ont envoyé des parlementaires proposant la suspension des hostilités : ils assuraient ou donnaient à entendre que les deux états-majors étaient d'accord. Le Cabinet de Sofia prétend avoir ainsi 'voulu mettre un terme à l'effusion du sang. Venant d'un gouvernement qui a engagé délibérément les hostilités^ cette aliégution est d'une curieuse audace. Si les Serbes s'étaient laissé prendre au piège, ils se seraient abstenus de toute contre-offensive et les Bulgares seraient en ce moment encore installés dans les positions enlevées par surprise. Si, plus tard, les Serbes avaient entrepris de regagner le terrain perdu, on n'aurait pas manqué de rejeter sur eux la responsabilité de l'offensive. Le deuxième fait est celui-ci : quelques jours avant l'attaque, des officiers bulgares étaient venus en camarades rendre visite aux officiers serbes commandant les détachements postés sur les positions convoitées. Reçus en amis, ils examinèrent attentivement toutes les particularités du terrain. Le dimanche suivant, ils tombaient à l 'improviste sur les troupes à qui ils avaient demandé l'hospitalité.

C'est avec un profond regret que nous signalons ces procédés. Pendant toute la campagne turco-balkanique, nous avons évité de reproduire les accusations et les insinuations '^lancées contre la conduite des troupes bulgares ; nous avons omis de signaler les massacres méthodiques de musulmans

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en Thrace, massacres malheureusement certains. En pleine guerre, nous n'avons pas voulu parler de faits déplorables qu'on pouvait attribuer à l'exaspération de la lutte et qui se seraient probablement produits de l'autre côté si la victoire avait changé de camp. Aujourd'hui, à la veille ou plutôt au début d'une nouvelle crise aussi grave que la première, il serait criminel de garder de pareils ménagements. Si grande qu'aient été la sympathie et l'admiration occidentale pour les Bulgares, il faut reconnaître que, du commencement à la fin de la grande entreprise balkanique, les Bulgares ont pris pour devise : la fin justifie les moyens. Ils ont cherché à berner tout le monde, leurs alliés, leurs voisins, et leurs patrons supposés. Dès la conclusion du traité du 13 mars 191 2, ils ont manqué de bonne foi envers les Serbes. A deux reprises, ils ont essayé d'obtenir d'eux la re vision des bases de l'alliance ; n'ayant point réussi, ils ont attendu que la mobilisation fût commencée, au mois de septembre, pour arracher au général Patnik, chef de l 'état-major serbe, une modification de la convention militaire. Comment, en un pareil moment, aurait-on pu rompre l'alliance } C'était la carte forcée. De même^ on trompa la Roumanie en lui déclarant catégoriquement que le statu quo territorial ne serait point changé. Même, on peut le dire, on trompa la Russie, qui se vit entraînée à accepter certains changements exclus des prévisions premières. Puis, durant toute la campagne, on mena les opérations dans un intérêt exclusivement bulgare sans se préoccuper un instant des intérêts des alliés. Les négociations diplomatiques furent conduites dans le même esprit.

Certes, l'égoïsme national est une vertu des hommes d'État. Toutefois, on doit le contenir dans certaines limites sous peine de provoquer des représailles. Aujourd'hui les

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Serbes sont au bout de leur patience. Aucun homme de bonne foi ne saurait leur en vouloir. Ils auraient très grand tort de répondre à l'attaque de dimanche par une déclaration de guerre, mais ils sont en droit d'exécuter toutes les . opérations militaires propres à les prémunir contre une nouvelle agression. De plus, ils sont fondés à considérer le traité du 13 mars 191 2 comme vicié par des actes de guerre. Les grandes puissances aussi doivent tirer une leçon de l'événement. Tout en ayant reçu de Vienne des encouragements en 191 2, la Bulgarie s'est appuyée sur la Russie pendant la guerre avec la Turquie. Aujourd'hui qu'avec le concours de Pétersbourg elle a obtenu des agrandissements inespérés, elle s'appuie sur Vienne pour empiéter sur la Serbie et la Grèce. Si elle réussit cette seconde opération, elle effectuera une manœuvre analogue pour s'étendre sur le Bosphore et la Marmara. La conquête de Constantinople aurait peut-être pour contre-partie la cession de Salonique à une grande puissance. Qu'on ne nous accuse point de voir les choses de trop loin. Actuellement, les plus grands événements s'élaborent en Orient. Il est encore temps de faire avorter certain^ ambitions et de préserver l'équilibre de bouleversements redoutables. Mais il faut se tenir sur ses gardes et considérer les conséquences de ce qui se passe sous nos yeux.

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4 juillet 1913.

La phase actuelle de la crise orientale a une importance capitale. Aussi est-on légèrement déconcerté en lisant un

peu partout que le rôle des puissances, de la France en particulier, doit consister seulement à se croiser les bras en attendant les événements. Il est curieux que les plus ardents partisans de la politique réaliste conseillent le recueillement pur et simple en des conjonctures aussi graves. Sans doute la France ni les autres grandes puissances n'ont à intervenir militairement dans la déplorable querelle balkanique. Mais, par leurs conseils et par la façon dont elles les soutiendront, elles peuvent exercer une influence décisive sur le cours des événements. Il ne suffit pas de prescrire aux diplomates accrédités dans les capitales balkaniques d'aller gémir ou récriminer chez les ministres des affaires étrangères. Il ne suffit pas non plus d'engager les belligérants à suspendre les hostilités ou à démobiliser. Ce sont là des recommandations destinées à rester stériles si elles ne sont pas accompagnées de projets de solution. Quelle autorité les diplomates étrangers auraient-ils pour demander que les armées serbes et grecques interrompent leurs opérations ? Cette injonction équivaudrait à une intervention déclarée en faveur de la Bulgarie qui a pris l'initiative des hostilités. Si les diplomates Qnt vraiment le désir d'arrêter les hostilités, ils doivent être en mesure de fournir à la Serbie et à la Grèce, attaquées injustement, des garanties fondamentales.

Or, en ce moment, la Bulgarie ne propose aucune garantie. Son coup ayant manqué et se voyant menacée au Nord par la Roumanie — qui l'avait dûment avertie longtemps à l'avance — ^ elle sollicite maintenant l'intervention russe. Mais comment ? Avec l'adresse procédurière dont elle a déjà donné tant de preuves, elle feint la modération. Elle accepte la démobilisation simultanée et propose que MM. Danef et Pachitch partent simultanément pour Pétersbourg. Seulement, elle exige en retour l'occupation en

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commun des territoires litigieux. On s'étonne que le Cabinet de Sofia recoure encore à des subterfuges aussi usés. Chassée des positions dont elle s'était emparée par surprise contrairement à la foi jurée, impuissante à entrer en possession, par la force ou par la ruse, des territoires convoités, voilà qu'elle prétend qu'on remette bénévolement à son armée battue la garde des territoires contestés. On n'en croit pas ses yeux en lisant les dépêches contenant ces nouvelles. Les hommes politiques bulgares vivent dans un étrange état d'esprit. Ils sont à ce point dominés par les ambitions nationales qu'ils regardent tout le reste comme inexistant. Il leur faut pourtant se placer aujourd'hui en face de la réalité : ils ont engagé une grosse partie, ils l'ont perdue, ils doivent payer.

Il ne peut plus s'agir de l'application stricte de la convention du 13 mars 191 2. Jusqu'à dimanche dernier, on pouvait soutenir que ce traité, quoique vicié par des actes ultérieurs de la plus haute importance, pouvait être pris pour base d'une décision arbitrale. Il n'en est plus de même. En se livrant inopinément à des actes de guerre caractérisés contre les troupes de ses anciens alliés sur tout le front macédonien, la Bulgarie a rompu le pacte primitif. Après les attaques combinées de dimanche contre les Serbes et les Grecs, comment serait-elle admise à opposer à ses adversaires le papier sur quoi elle fonde obstinément ses prétentions ? Ce document n'a plus que la valeur d'un élément d'appréciation. Quel est le ministre serbe qui accepterait de reconnaître force obligatoire à une sentence exclusivement fondée sur ce papier en lambeaux souillé de sang ? Quel est le gouvernement étranger qui se risquerait à proposer cette solution ? Après avoir maquillé les cartes, les Bulgares ne sauraient prétendre que la partie est nulle. En conséquence, si désirable que soit la suspension des

hostilités, elle doit être précédée de la signature d'un projet de partage. L'arbitrage, s'il y a lieu, ne peut porter que sur les détails. C'est par les quatre belligérants — il faut bien les appeler ainsi, puisque la Bulgarie a entrepris la guerre contre ses alliés — que le partage doit être réglé. Le plus tôt sera le mieux pour tout le monde. Que les quatre présidents du Conseil se réunissent et délibèrent. Sans doute le représentant de la Bulgarie sera en mauvaise posture, mais ce sera bien par sa faute. Le rôle des grandes puissances, qui peut être considérable, consistera à recommander énergiquement des solutions conciliantes. A notre avis, dans l'état actuel des choses, il est de l'intérêt de l'Europe, ainsi que de tous les belligérants sans en excepter la Bulgarie, que le partage soit effectué sur les bases suivantes : le cours du Vardar servirait de frontière à la Serbie et à la Bulgarie jusque vers Kuprulu ; d'un point situé au sud de Kuprulu la ligne de démarcation remonterait vers Egri-Palanka en laissant en territoire serbe les positions défensives indispensables. Entre la Grèce et la Bulgarie, la frontière partirait de l'embouchure de la Strouma, suivrait le cours de cette rivière et viendrait se souder, par une ligne à peu près horizontale, à la frontière gréco-serbe à l'ouest de Doiran. Cette répartition est équitable et sauvegarde tous les intérêts légitimes. On peut en discuter les détails. Mais, si l'on veut aboutir promptement au rétablissement de la paix, si l'on tient à prévenir des interventions dont les conséquences sont incalculables, c'est sur ces bases que les anciens alliés doivent traiter. Que la Bulgarie ne nourrisse plus d'illusions. Elle n'a plus pour elle l'opinion publique, et les événements de ces derniers jours montrent qu'elle a trop présumé de ses forces. Elle doit payer une amende et transiger. Plus elle attendra, plus elle risque de perdre.

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