LA GUERRE I N T E R B A L K A N I Q U E
gouvernementaux. Elle a été trompée sur les droits du pays à regard de ses alliés et sur les faits eux-mêmes. Elle a été surexcitée artificiellement. Demain, quand les hussards roumains galoperont dans les environs de Sofia, la population sera édifiée. Elle ne songera plus qu'à protester contre la conduite criminelle de son propre gouvernement et les horreurs commises par les comitadjis. Elle demandera des comptes sérieux aux gens qui ont ruiné les magnifiques résultats d'une guerre heureuse et souillé la réputation nationale. Que M. Malinof ne redoute plus les Macédoniens. Dans les Débats du 23 juin, une semaine avant l'agression bulgare, en citant la phrase du programme de l'Organisation intérieure sur sa ferme intention de poursuivre son dessein par tous les moyens à sa portée « sans tenir compte de la convention de Genève, ni de toute autre convention internationale », nous disions : « C'est là un langage de sauvages. Si les membres de l'Organisation intérieure exécutaient leurs menaces, ils devraient être traités en simples bandits. » Ils ont exécuté leurs menaces. Que la Bulgarie et l'Europe les traitent en bandits ! Les Bulgares ne peuvent plus reconstituer l'État et regagner la considération qu'en rompant complètement avec l'Organisation intérieure. Le moment est propice pour procéder à cette exécution nécessaire.
Malgré le mauvais accueil de presque toute la presse, les promoteurs viennois de l'idée de congrès ne renoncent point à leur combinaison. Pour se donner une occasion de la discuter, ils en attribuent la paternité à la France. Voilà une paternité qu'il ne sera pas difficile de désavouer. La réunion d'un congrès en ce moment présente de multiples inconvénients sans un seul avantage. Les questions en suspens sont de deux ordres : balkanique et européen. Les questions proprement balkaniques, c'est-à-dire la réparti-
3i6 l'Europe au jour le jour
tion des territoires cédés aux anciens alliés par le traité de Londres du 30 mai dernier et les conséquences de la guerre occasionnée par cette répartition, doivent être réglées entre les Balkaniques seuls. Les autres puissances peuvent prêter leurs bons offices en vue de faciliter ce règlement» Mais leur intervention doit se borner là. Toute autre immixtion provoquerait la confusion et retarderait les solutions. Quant aux questions d'ordre européen, elles sont soumises à la réunion des ambassadeurs de Londres. Un congrès ne ferait certainement pas mieux ; mais, sous É
beaucoup de rapports, il ferait probablement pis. Le seul I
fait de sa convocation jetterait un trouble profond partout. "
Qje les ambassadeurs accrédités à Londres, habitués à délibérer sur les questions à Tordre dy jour et indifférents aux préoccupations d'amour-propre, restent donc chargés du même mandat. Qu'ils continuent leurs travaux ardus et ingrats sans tapage ni réclame, et, le moment venu, quand tout aura été préparé, on pourra transformer leur réunion discrète en congrès solennel chargé d'enregistrer les décisions définitives relatives au nouveau statut de l'Orient. C'est la seule procédure à suivre.
AVANCES DE l'aUTRICÏIE A LA RUSSIE.
17 juillet 19*3.
Les informations diplomatiques ne sont pas beaucoup plus précises aujourd'hui qu'hier. On'affixme bien que la Bulgarie s'en est remise complètement à la Russie du règlement des conditions de paix. Mais on ne sait même plus s'il y a un gouvernement bulgare. Pour la seconde fois.
LA GUERRE INTERBALKANIqUE 317
M. Danef est démissionnaire, et sa succession reste ouverte. Le bruit court qu'un général sera appelé à la présidence du Conseil. Militaire ou civil, que fera le nouveau chef du gouvernement ? Ratifiera-t-il le mandat donné à la Russie ? Aura-t-il le courage d'envisager la situation dans toute sa gravité, ou bien recourra-t-il aux faux-fuyants ? C'est encore l'inconnu. Tant que ce point essentiel ne sera pas complètement élucidé, il serait vain de risquer des pronostics sur l'issue des négociations. Quelles que soient leurs conditions, les coalisés refuseront de conclure un armistice avant de se trouver en présence d'un plénipotentiaire bulgare dûment accrédité, qui ne soit pas exposé à être désavoué. Les puissances médiatrices montreront la même réserve aussi longtemps qu'il n'existera pas à Sofia un gouvernement solide. Les véritables patriotes bulgares auraient donc intérêt à ne pas dissimuler plus longtemps au pays la vérité toute nue. Malheureusement, il ne semble pas qu'ils soient encore pénétrés du sentiment de cette nécessité. On trompe sciemment les correspondants résidant à Sofia dans l'espoir puéril qu'ils réussiront à tromper aussi l'opinion européenne. Mais celle-ci est éclairée maintenant sur le véritable état des choses et ne peut plus être induite en erreur par des télégrammes tendancieux de Sofia.
Il est caractéristique en ce moment que la presse officieuse austro-hongroise esquisse un mouvement de rapprochement vers la Russie. Elle déclare la politique de prestige morte et enterrée. Les Balkans, gémit-elle, n'appartiendront jamais ni à nous, ni à la Russie ; les États balkaniques échappent à toute tutelle ; la Russie et l'Autriche n'ont donc plus à se disputer l'influence dans la péninsule : qu'elles substituent donc désormais la politique d'intérêt à la politique de prestige ! Et la Nouvelle Presse
3l8 L'EUROPE AU JOUR LE JOUR
libre conclut en laissant transparaître ses secrets désirs : une conférence ou un congrès ne sera possible ou utile que si la Russie et l' Autriche-Hongrie se sont mises préalablement d'accord sur une politique d'intérêts. Sans doute, ce bloc enfariné ne dira rien qui vaille à M. Sazonof. Sauf à Vienne, personne ne désire la réunion d'une conférence ou d'un congrès.
Une réunion solennelle de ce genre ne peut convenir qu'aux amateurs de la politique de prestige, ensevelie par les propres mains de la Nouvelle Presse libre, ou aux hommes politiques désireux de faire sanctionner par des dupes des combinaisons louches élaborées dans l'ombre d'entrevues discrètes.