LE MINISTÈRE RADOSLAVOF. — LA COMPLICITÉ AUSTRO-BULGARE
19 juillet 1913.
La Bulgarie a depuis hier un ministère austrophile. M. Radoslavof est président du Conseil, et M. Ghénadief
LA GUERRE INTERBALKANIQUE 321
ministre des affaires étrangères. La situation devient ainsi plus nette, les masques tombent. On ne verra plus un ministère passant pour russophile exécuter des combinaisons autrichiennes. Car il est avéré que l'attaque bulgare des 29-30 juin avait été décidée au moment où l'on avait reçu à Sofia l'assurance de Vienne que la Roumanie observerait à l'égard de la Bulgarie une neutralité bienveillante. Le comte Berchtold avait obtenu de M. Danef la promesse de la cession de la ligne Turtakai-Baltchik à la Roumanie ; en outre, il avait fait espérer très nettement au roi Charles et à ses ministres l'acquisition du district serbe de Negotin, où vit une population en partie roumaine. Par la pensée, comme dans l'hiver 1908-1909, on avait dépecé la Serbie et l'on se flattait que ses morceaux allécheraient assez ses voisins pour les décider à s'entendre avec le Cabinet de Vienne. Le 26 juin, le correspondant du Times à Pétersbourg télégraphiait encore à son journal : « J'apprends de bonne source qu'en cas de guerre la Roumanie fera campagne en faveur de la Bulgarie. » Dans la journée du 29 juin, le correspondant du Times à Sofia attirait par dépêche l'attention du public sur le fait que le district serbe de Negotin contenait une nombreuse population roumaine. Durant cette période critique, le Cabinet de Vienne exerçait à Bucarest — et nous l'annoncions à ce moment — une pression formidable. Le roi Charles était soumis à de telles insistances de la part du ministre d'Autriche-Hongrie qu'il devait prier le prince Schoenburg de continuer la conversation avec les membres du gouvernement. En même temps les représentants de l'empereur François-Joseph dans les capitales européennes affirmaient catégoriquement que la Roumanie resterait neutre.
On se demande comment un ministère bulgare austrophile aurait pu mieux lier son action avec celle de Vienne. Gauvain. — T. V. 21
322 LEUROPE AU JOURLE JOUR
MM. Radoslavof et Ghénadief ne feront pas mieux en ce sens. Mais il est permis de s'étonner que le Cabinet de Vienne, après avoir encouragé l'agression bulgare et procédé par la pensée au partage de la Serbie, parle aujourd'hui dans les chancelleries au nom de l'équilibre et revendique le droit de reviser les futurs accords balkaniques. On s'étonne davantage que ce langage soit écouté. Depuis des années, avec une implacable ténacité et une rare maladresse, le gouvernement austro-hongrois poursuit l'absorption ou la diminution de la Serbie. A chaque échec, il proteste de la pureté de ses intentions et reprend son œuvre par des voies souterraines. Chaque fois aussi, malheureusement, il trompe la diplomatie européenne et l'apitoie sur ses propres difficultés. Il se serait énergiquement opposé à ce que les conditions de la Bulgarie, si [elle avait été victorieuse, fussent révisées par l'Europe. Il eût pris le vainqueur sous sa protection et, sous une forme ou une autre, eût bénéficié du partage des dépouilles. Comment l'Europe admettrait-elle une révision des conditions imposées par les vainqueurs d'aujourd'hui ? Si peu qu'elle soit accessible aux considérations morales, va-t-elle couvrir le forfait inouï des 29-30 juin et céder aux représentations des complices } Alors qu'elle s'épuise en hommes et en argent afin de se prémunir contre les initiatives militaires des ambitieux, va-t-elle excuser, sous l'euphémisme d'attaque brusquée, l'attentat qui a remis tous les Balkans à feu et à sang? Va-t-elle soustraire le coupable aux conséquences du crime ? Dans le courant même du mois de juin, toutes les puissances, y compris la Russie, jetaient d'avance l'anathème sur l'Etat balkanique qui commencerait les hostilités. D'où vient qu'après l'événement les anathèmes restent en suspens ?D'où vient qu'il soit question de les faire tomber ailleurs ?
LA GUERRE INTERBALKANIQUE 323
La morale internationale n'est pas toujours violée impunément. Elle a parfois de terribles revanches. Le gouvernement austro-hongrois, en opprimant par principe les Slaves du Sud, s'expose à de grands risques. Il pense sauver sa domination par la violence alors qu'en fait il ne pourra la conserver que par la douceur. Mieux que toutes les révisions de traités balkaniques, un régime de tolérance et de justice dans ses Slavies sauvegarderait son prestige et ses « intérêts vitaux ».