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PROJET DE NOTE DES GRANDES PUISSANCES A LA TURQUIE

25 juillet 1913.

La conférence de Londres a décidé hier qu'une note identique serait remise par les ambassadeurs des six grandes puissances à la Sublime Porte en vue d'inviter la Turquie à respecter le traité de Londres et à ramener ses troupes en dehors de la ligne Enos-Midia. On n'a pas discuté en séance les mesures coercitives applicables au .cas où le gouvernement ottoman ne déférerait point à la sommation de l'Europe. Sans aucun doute, les ambassadeurs réunis autour de Sir Edward Grey se sont entretenus de cette éventualité ; mais on ne dit point quel a été le résultat de ces conversations. En fait, la Russie semble résolue à empêcher les Turcs de rester dans les territoires réoccupés ces jours derniers ; seulement, jusqu'ici, elle ne prétend point agir seule. En conséquence, officiellement, il n'est pas encore question d'action isolée.

Le roi Ferdinand a de nouveau fait appel aux souverains et aux membres du corps diplomatique de Sofia pour les presser de mettre fin aux hostilités et protester contre l'agression ottomane. La Sublime Porte aura beau jeu pour rétorquer les arguments bulgares. Mais il ne s'agit point maintenant de jeux de chancelleries et de combats à coups de notes. Oa se bat réellement, le sang coule et les horreurs s'accumulent. Le roi Ferdinand dispose d'un meilleur moyen que les allocutions et les dépêches pour arrêter les Turcs. Pourquoi n'enverrait-il pas à la frontière de Thrace une partie de ces six ou sept cent mille soldats dont les hommes d'État bulgares menaçaient la Serbie, la Grèce et Gauvain. — T. V. 22

même la Roumanie au mois de juin dernier ? Les Serbes et les Grecs arrêteraient certainement leurs opérations militaires s'ils avaient la certitude de ne plus être attaqués eux-mêmes. D'où vient l'acharnement des chefs de l'armée bulgare à lutter contre leurs anciens alliés qui ne convoitent aucun centimètre carré du territoire de l'ancienne Bulgarie et qui abandonneront toute idée de s'approcher de Sofia dès qu'ils seront assurés des intentions pacifiques de la Bulgarie ? Pourquoi n'a-t-on opposé aucune résistance devant Andrinople et n'en oppose-t-on aucune dans la Roumélie orientale ? La solution de la difficulté turque actuelle serait pourtant bien simple si le gouvernement bulgare le voulait et si les puissances près desquelles il s'inspire l'invitaient à agir en ce sens. Qu'il déclare catégoriquement qu'il cesse toute opération offensive sur les frontières gréco-serbes, qu'il se fasse obéir de ses généraux et qu'il transporte par les voies les plus rapides quelques dizaines de mille hommes entre Philippopoli et Bourgas. Si sa bonne foi est évidente, la suspension d'armes qu'il sollicite sera aussitôt conclue. Mais comment cette bonne foi sera-t-elle établie aussi longtemps qu'on verra l'état-major concentrer toutes ses forces à l'ouest du royaume et laisser ouvertes les frontières du sud-est ?

Si la Bulgarie revenait décidément au bon sens et à l'intelligence de ses véritables intérêts, la Turquie serait exposée à des risques terribles. Le gouvernement ottomandoit y songer sérieusement. Il a toujours dédaigné les conseils de ses meilleurs amis et il a vu les désastres où cet aveuglement a conduit l'empire. S'il s'abandonne aujourd'hui à la joie passagère de succès faciles, s'il repousse les avis désintéressés des plus sincères partisans du maintien de la Turquie, il court au devant de nouvelles déceptions, de nouvelles catastrophes. Dans un livre paru récemmxnt,

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la Mort de Stamboul, un des partisans de la première heure de la Jeune Turquie, un des plus chauds amis des hommes qui sont devenus les ministres du nouveau régime, M. Victor Bérard, démontre sans réfutation possible les erreurs qui ont précipité le nouveau régime aux abîmes. Il met à nu les illusions, les responsabilités. Les hommes actuellement au pouvoir, qu'il a tous connus personnellement, peuvent l'en croire. Il avait désiré passionnément le succès de leur œuvre ; c'est avec une profonde tristesse qu'il constate l'échec. Nous partageons aussi cette tristesse. Encore une fois, nous croyons faire acte d'amitié envers la Turquie en la pressant de renoncer à une satisfaction d'apparence et de se consacrer exclusivement au salut de l'Asie.

PROJETS DE TRANSFORMATION DE LA QUESTION BALKANIQUE EN QUESTION EUROPÉENNE.

26 juillet 191 3.

Il y a un imbroglio balkanique, mais il faudrait se garder de croire que l'incohérence des informations publiées quotidiennement dans la presse européenne soit l'image de la politique de tous les Cabinets. La plupart des informations relatives aux affaires balkaniques sont essentiellement tendancieuses. Il en est même de manifestement inexactes lancées uniquement dans le dessein de troubler l'opinion. Deux gouvernements au moins savent ce qu'ils veulent. Le Cabinet de Vienne veut retarder le plus longtemps possible la soumission de la Bulgarie et il espère, à la faveur de ces retards,voir se produire des événements qui lui permettront de frustrer les Serbes et les Grecs du fruit légitime

de leurs victoires ou d'intervenir milita^irement quelque part sans trop de risques. Le Cabinet de Rome s'associe à cette manœuvre, car il voit d'un mauvais œil l'agrandissement de la Serbie et il est franchement hostile à l'extension de la Grèce en Albanie et sur les côtes de la mer Egée. La Bulgarie a-t-elle reçu des assurances formelles .'' On ne saurait l'affirmer. Elle a prétendu plusieurs fois n'avoir rien à craindre du côté de la mer Egée et de laThrace.En tout cas, on remarquera qu'elle n'a pas songé à défendre un seul instant Andrinople et qu'elle vient d'évacuer Dédéagatch où les Grecs ont pu pénétrer sans coup férir. Singulière méthode ! Il eût suffi de garnisons relativement peu considérables pour protéger efficacement ces places pendant des semaines. Si on a dégarni avec préméditation tous les territoires conquis sur les Turcs, c'est évidemment qu'on se croyait sûr de les réoçcuper et qu'on avait des desseins ailleurs.

On s'étonne que les gouvernements désintéressés auxquels le roi Ferdinand et ses ministres ont adressé des appels pathétiques n'aient pas signalé à Sofia la contradiction entre ces demandes de secours contre la Turquie et l'abandon sans combat des territoires envahis. On peut s'étonner aussi que le roi Ferdinand et ses ministres décrivent la situation à Sofia comme désespérée,alors que les troupes bulgares prennent chaque jour l'offensive contre l'armée serbe. On s'étonnerait encore davantage que le gouvernement bulgare, dans la situation critique qu'il dit, s'obstine à parler seulement d'armistice, alors qu'il sait pertinemment que ses adversaires ne veulent et ne peuvent conclure d'armistice — sauf pour une très courte durée — qu'en même temps que des préliminaires de paix. Mais tout étonnement disparaît si l'on réfléchit un peu. La Bulgarie tient à transformer en question européenne la question

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balkanique et elle croit avoir intérêt à ce que la Turquie viole le traité de Londres. L'Autriche a le même intérêt et l'Italie est d'accord avec elle. Tout le monde savait et l'on disait partout qu'Andrinople était sans défenseurs. On a induit la Turquie en tentation. En outre, l'Autriche désire fortement que toutes les forces serbes et grecques restent massées en Macédoine, loin de la Save, loin de l'Albanie. Comme on ne sait ce qui peut arriver — ou plutôt on le sait trop — il importe qu'une intervention militaire éventuelle en Albanie ou dans le sandjak rencontre un minimiim de résistance.

Il convient de remarquer encore l'affectation de la •presse austro-italo-allemande à parler de l'Arménie et des intentions de la Russie d'occuper provisoirement cette province. 11 n'est pas possible d'inviter plus énergique ment le Cabinet de Pétersbourg à commettre cette énorme faute. Les restrictions dont on entoure ces invites rendent celles-ci seulement plus caractéristiques. Et l'on se découvre peu à peu. Le Berliner Tagehlatt se fait télégraphier de Pétersbourg : « La Russie serait fermement décidée à occuper l'Arménie d'une façon provisoire. Elle y serait décidée même si l'Autriche était résolue à répondre à cette mesure par une occupation du sandjak de Novi-Bazar. » Le même journal ajoute dans un article : « La Russie estime que, si cela est nécessaire, elle devra procéder à une occupation de l'Arménie. Le gouvernement russe, dit-on, est soutenu par l'Autriche qui est disposée à ne faire aucune opposition dans le cas où la Russie s'emploierait de son côté à diminuer les prétentions serbes. « Voilà posées les conditions du marché. On attend à Vienne avec impatience que la Russie se mette dans son tort quelque part afin que l'Autriche ait un prétexte de commettre ailleurs une iniquité. D'autre part, à Rome et à Berlin, on parle beaucoup

de l'Asie ottomane. Toutefois, comme on hésite à se compromettre, on met en mouvement quelques journaux anglais crédules et l'on prête à la France des convoitises sur la Syrie, alors que ce sont précisément l'Allemagne et l'Angleterre qui se sont déjà mises d'accord sur leurs zones d'influence en Asie.

En somme, sous prétexte d'empêcher l'affaiblissement excessif de la Bulgarie et tout en protestant hautement du respect des traités, on serait heureux dans plusieurs chancelleries qu'une occasion s'offrît de rouvrir la question balkanique au point de vue européen et d'ouvrir la question de l'Asie ottomane. Nous ne pouvons pas croire que la Russie tombe dans le piège. Le langage de ses journaux éveille, il est vrai, des inquiétudes. Il est aussi attendri sur les Bulgares que sévère pour les Serbes. M. Sazonof n'a-t-il point éclairé l'opinion russe sur l'agression bulgare des 29-30 juin ? Un autre sujet d'inquiétude est la nouvelle pression exercée sur la Roumanie par le Cabinet de Vienne. Dans la phase actuelle de la crise, la Roumanie joue un grand rôle. Cette fois, elle a su prendre à temps une attitude décisive. Elle se démentirait elle-même et compromettrait gravement l'avenir en arrêtant son action au dernier moment. Elle s'est promis d'établir l'équilibre dans les Balkans ; elle ne doit rentrer l'épée au fourreau qu'après la conclusion définitive d'une paix consacrant l'acceptatfon catégorique par la Bulgarie des conditions assurant pour longtemps cet équilibre. Si la Bulgarie était de bonne foi, cela pourrait être fait en huit jours.

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