L EUROPE ET LA TURQUIE
24 juillet 191 3.
La confusion est la même aujourd'hui qu'hier. L'accord austro-russe n'est ni confirmé, ni démenti. Le correspondant du Figaro qui en a annoncé la conclusion précise le rôle de l'Italie dans ces négociations en disant que le Cabinet de Rome « demande seulement à titre de compensa-
tion la cession d'une île de la mer Egée, prétention contre laquelle la Russie n a aucune objection ». Cette demande est vraisemblable. De son côté, le correspondant du Temps à Pétersbourg télégraphie : « Il est complètement inexact que la Russie ait menacé la Porte d'une occupation de l'Arménie... Elle a pu faire valoir qu'une occupation par ses troupes de l'Arménie turque pourrait être suivie d'interventions du même genre de la part d'autres puissances et que conséquemment cette occupation pourrait peutêtre entraîner le partage de la Turquie. » Il paraît que ces dernières considérations auraient été présentées plutôt dans les capitales européennes qu'à Constantinople. Elles n'en conservent pas moins tout leur prix. Enfin, dans VEcho de Paris, M. Jean Herbette écrit : « On proposait dans certains milieux tripliciens la combinaison que voici : pour obliger la Turquie à se contenter de la frontière Enos- Midia, les puissances pourraient opérer simultanément, mais chacune de son côté, des débarquements en territoire ottoman, des saisies de douane turque, etc. » Sans être doué d'une perspicacité exceptionnelle, on peut constater que les divers modes d'accord proposés tendent tous au même but : l'occupation — provisoire, naturellement ! — de différentes parties de l'empire ottoman par les grandes puissances. Nous croyons volontiers que ces combinaisons reçoivent un bienveillant accueil dans certains pays. Mais on n'aperçoit pas comment les occupations en question rétabliraient l'ordre dans les Balkans. On voit moins encore où est dans tout cela l'intérêt de la France.'
Pas plus que M. Sazonof et Sir Edward Grey, nous n'approuvons les initiatives actuelles du comité Union et Progrès. Pour avoir été facilitées par l'imprévoyance ou la négligence de l'Europe, elles n'en sont pas moins déplorables. Nous l'avons cent fois dit aux Turcs : c'est à leurs
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dépens que se liquident régulièrement les querelles de l'Europe en Orient. La prudence la plus élémentaire commande au gouvernement de Constantinople de ne fournir aux grandes puissances aucun sujet, légitime ou non, d'intervention. Dans les circonstances actuelles, le rôle de la Turquie devait consister à réoccuper les territoires dont la possession lui était reconnue par le traité de Londres et à régler directement avec Sofia les points litigieux soumis à la Commission financière des affaires balkaniques. En même temps, la Sublime Porte aurait pu s'assurer près des grandes puissances que le tracé de la ligne frontière Enos- Midia serait équitablement fixé, de manière à donner à l'empire une frontière solide, et non point conformément aux exigences antérieures manifestées par la Bulgarie. Tout au plus, à titre de gage, les troupes ottomanes auraient-elles pu occuper une certaine bande de territoire au delà de la ligne Enos-Midia.
L'occupation d'Andrinople et les incursions de partis de cavalerie dans l'ancienne Roumélie orientale sont des fautes capitales. Elles ne répondent nullement aux vœux des Ottomans dont la très grande majorité aspire seulement à la paix. Le Cabinet actuel s'est emparé du pouvoir sous le prétexte de sauver Andrinople. Un concours miraculeux de circonstances lui permettait de reprendre cette place. Il a saisi l'occasion. Comme on le voit par les nouvelles de ces trois derniers jours, cette satisfaction d'amourpropre d'un parti peut coûter l'existence à l'empire luimême. Mais le Cabinet ottoman n'est point seul fautif. Une part de responsabilité incombe aux puissances qui n'ont point su prévenir l'événement par des mesures opportunes, à celles surtout qui ont encouragé la Bulgarie à concentrer toutes ses forces contre les Serbes et les Grecs et à dégarnir entièrement la Thrace.Il n'est pas non plus dé-
fendu de croire que Talaat Bey et ses collègues ont été incités à réoccuper Andrinople par quelques diplomates étrangers qui leur ont promis leur protection en cas de malheur. Le moment est venu maintenant de connaître les véritables intentions des Cabinets. La réunion des ambassadeurs tient cet après-midi séance à Londres ; par ce qu'elle aura décidé, on pourra deviner la pensée des gouvernements.
Pour attirer avec une force suffisante l'attention de la Turquie sur les dangers de ses initiatives et pour prévenir l'extension de la confusion, il n'est nul besoin d'occuper l'Arménie ou toute autre partie de l'Asie ottomane. Il suffit d'agir en Europe et le mode d'action qui s'impose, en cas d'échec des tentatives de persuasion, est une démonstration navale collective suivie de l'occupation, par des détachements internationaux, des côtes de la mer Egée encore inoccupées par les Grecs, de la baie de Lagos à Enos. Le port de Dédéagatch est tout indiqué pour le débarquement principal. De là, on pourrait sans grande difficul^, en cas d'obstination du comité Union et Progrès, faire sentir son action plus à l'Est de manière irrésistible. Aucune des puissances sincèrement soucieuses de paix et d'équilibre ne saurait opposer de bonnes raisons à cette combinaison. Les Ottomans vraiment patriotes, qui placent les intérêts de l'empire au-dessus de ceux des partis, se réjouiront également que l'Europe sauve leur pays de témérités dangereuses. C'est donc en ce sens que doivent agir tous les anîis sincères de la paix et de la Turquie.
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