CHAPITRE \T
RÉUNION d'une conférence A BUCAREST.
28 juillet 191 3.
LA conférerxe de Bucarest est sur le point de s'ouvrir.. Après bien des tâtonnements, on a fini par se convaincre de tous côtés que la capitale roumaine — celle d'hiver ou celle d'été — était toute dcsignée comme siège de la réunion des plénipotentiaires balkaniques. Nous le disions dès le 11 juillet : si l'on ne voulait pas traiter sur le théâtre m.ême de la guerre, il convenait de se réunir à Bucarest. De tous les belligérants, les Roumains sont les moins passionnés dans le conflit actuel, on ne discute plus leurs prétentions particulières et, malgré l'état de guerre, leurs relations avec les Bulgares sont restées courtoises. Enfin le roi Charles est le Nestor des souverains des Etats au sud des Carpathes, de tous les souverairs d'Europe même, à la seule exception de l'empereur François- Joseph qui est dans sa soixante-cinquième année de règne. Le choix d'une ville située hors des États belligérants aurait
compliqué la situation et donné à la conférence un autre caractère. Quant à un congrès, c'eût été la pire des solutions, la plus lente et la plus propre à provoquer de nouveaux troubles. A Bucarest, ou à Sinaïa si la température rend pénible le séjour dans la plaine, les plénipotentiaires se trouveront comme en pays neutre.
Quoique belligérant, le roi Charles va jouer en quelque sorte le rôle d'arbitre. Avec les ministres dont il est entouré, il est parfaitement digne de cette haute mission. Nous n'ajoutons pas foi aux projets machiavéliques que lui attribue la presse autrichienne, prompte à croire à la perfidie d 'autrui. Si le roi Charles emploie son influence à modérer les prétentions grecques, il ne sortira nullement de son rôle et ne trahira point ses alliés. Au contraire, il rendra service à la Grèce où les esprits, exaltés par le succès, se laissent aller à de périlleuses exagérations. Mais il ne peut, sans renier la politique où il s'est engagé avec l'approbation unanime du pays et sans compromettre à la fois son honneur et les intérêts nationaux, aider la Bulgarie à se retourner contre l'un ou l'autre de ses adversaires d'aujourd'hui après s'être arrangée avec la Roumanie. On ne peut douter qu'il s'assure de la sincérité bulgare et qu'il se préoccupe de garantir solidement la paix balkanique pour de longues années. On avait un instant prêté au gouvernement roumain l'intention de proposer l'autonomie de la Macédoine. A la vérité, le Cabinet de Bucarest a pvi avoir cette idée à la fin de l'année dernière, au cours de la première guerre balkanique. Mais aujourd'hui chacun sait que Serbes et Grecs lutteront jusqu'au dernier homrhe avant d'accepter une pareille combinaison. Non seulement l'autonomie priverait ces deux États des fruits de deux guerres épuisantes ; elle créerait aussi en Orient un état de choses tel qu*une nouvelle guerre éclaterait inévitablement dans
jin délai rapproché. La Macédoine serait livrée aux comitadjis, dont la méthode d'établir des statistiques ethnographiques consiste à supprimer par le fer et le feu^les populations d'autre race que la leur. Les vainqueurs d'aujourd'hui n'admettront pas un seul instant la discussion sur l'autonomie macédonienne. Si les Bulgares s'avisaient de la proposer, ce serait un signe de leur intention secrète de ne point traiter sérieusement.
Au moment où s'ouvrent ces délibérations critiques, il convient de remarquer l'activité de la diplomatie italienne. On est à peu près sûr maintenant que les bruits d'un accord austro-russe sont de provenance italienne. Le Cabinet de Rome travaille avec ardeur à rapprocher Pétersbourg de Vienne. Autant qu'on peut l'apercevoir, son dessein est double. En premier lieu il désire, sous un prétexte ou un autre, conserver une ou plusieurs îles de la mer Egée. Ses représentants officiels le nient, mais tous ses actes tendent à le prouver. Ainsi M. Giolitti vient de renvoyer à Rhodes le général Ameglio qui pourtant avait été désigné pour aller en Cyrénaïque où l'on a fort besoin d'un véritable chef. Les journaux italiens ne cachent point que M. Giolitti, à la veille des élections générales, prépare un coup qui le rende populaire. « M. Giolitti, dit la Gazetta del Popolo, se réserve de faire éclater une bombe qui vaudra mieux pour le ministère que n'importe quel programme, et c'est l'annexion à l'Italie d'une des îles de la mer Egée actuellement en notre possession. » En second lieu, la diplomatie italienne pousse de toutes ses forces la Russie à occuper l'Arménie, c'est-à-dire à ouvrir la question d'Asie. Est-ce pour se procurer des profits supplémentaires dans le voisinage des îles occupées ou pour permettre à d'autres de saisir l'occasion,^ Enfin les ministres d'Autriche-Hongrie et d'Italie à Bucarest agissent entièrement de concert. On
ne saurait suivre trop attentivement cette action d'une diplomatie entreprenante et avisée.
LA QUESTION DE l'aUTONOMIE OU DE l'iNDÉPENDANCE