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DE LA MACÉDOINE

29 juillet 1913.

Les premières impressions de la conférence de Bucarest ne sont pas très bonnes. D'après les plus optimistes, la conférence durerait au moins deux semaines. Les délégués bulgares sont arrivés avec l'intention d'user leurs adversaires par la temporisation et de les diviser à l'occasioD,- M. Tontchef ne parle pas en vaincu chargé d'obtenir les conditions les moins dures possibles ; il s'exprime en homme décidé à refuser aux vainqueurs le bénéfice de la victoire. Le Cabinet de Sofia n'a pas renoncé, paraît-il, à détacher la Roumanie de la nouvelle coalition balkanique et à proposer l'autonomie de la Macédoine. Il est difficile de croire au succès de l'une ou l'autre de ces combinaisons»^ Tous les Roumains savent qu'ils s'exposeraient au plusgrave danger si, après avoir annexé une partie du territoire bulgare, ils ne réussissaient pas à constituer dans la péninsule un équilibre tel que la Bulgarie fût hors d'état d'aspirer de nouveau à l'hégémonie. Les hommes pohtiques bulgares l'ont souvent déclaré dans des conversations : ils comptent bien, après avoir satisfait et calmé la Roumanie^ saisir la première occasion de lui reprendre ce qu'ils sont contraints aujourd'hui de lui céder. La défection roumaine serait donc une grande maladresse. L'organisation de l'au-

tonomie macédonienne en serait une autre. Elle paraissait complètement abandonnée depuis de longs mois. Mais, puisque les Bulgares, encouragés par une ou plusieurs puissances, prétendent la remettre sur le tapis, il faut bien en parler encore.

L'autonomie de la Macédoine n'était réalisable que sous la souveraineté du sultan. Elle n'était admissible qu'au cas où les Etats balkaniques indépendants l'eussent acceptée comme une amélioration sensible sur l'état de choses antérieur et eussent été disposés à en favoriser le fonctionnement. Actuellement, sauf la Bulgarie, qui aimerait mieux voir la Macédoine redevenir ottomane, c'està-dire de nouveau partageable, que de la voir tomber aux mains de ses voisins, aucun des autres États balkaniques ne peut accepter ce retour en arrière, qui serait une duperie pour eux, un embarras onéreux pour la Turquie et une source inépuisable de conflits locaux et internationaux. Comme nous le disions hier, la Serbie, la Grèce et le Monténégro rompront immédiatement les négociations si l'autonomie macédonienne est proposée. Il est vrai, on travaille beaucoup depuis quelques jours l'opinion publique roumaine en faveur de cette combinaison où l'on se flatte qu'elle verra un moyen de garantir aux Macédo-Roumains, aux Arômans, une situation spéciale ou privilégiée. Mais aucun Roumain de bon sens ni aucun homme politique doué d'esprit de réflexion ne sauraient être induits en erreur à ce sujet.

Autonome ou indépendante sous on ne sait quel prince, la Macédoine serait en toute hypothèse un Etat éphémère dont la destinée serait d'être partagée lors d'une prochaine conflagration. Tout Etat qui prendrait la responsabilité de proposer l'autonomie accuserait ainsi son désir d'une nouvelle guerre. Puisqu'il y a guerre maintenant, puisqu'il y a

des vainqueurs et des vaincus, le moment est propice pour imposer dans les Balkans un ordre stable, définitif autant que peuvent l'être les choses politiques. Sans doute cet ordre serait contraire aux ambitions d'un des Etats intéressés. Mais cet État a perdu tout droit, matériellement et moralement, de faire prévaloir ses prétentions. D'autre part, l'équilibre qu'il s'agit de fonder à Bucarest est parfaitement légitime. Contrairement à ce qu'allèguent les avocats des Bulgares, la Macédoine n'est pas un pays bulgare ou à population en majorité bulgare. C'est un pays où sont confondues depuis des siècles les populations les plus diverses sans autre lien que la haine commune de l'envahisseur musulman. Au cours des siècles, ces populations ont reçu les empreintes successives de dominations passagères. Le fait que dans certaines agglomérations on parle depuis quelques dizaines d'années un dialecte qui se rapproche plus du bulgare que du serbe, ou inversement, ne prouve rien. En réalité, ces populations seront ce qu'on les fera. Sauf les meneurs, les agents des diverses propagandes et les bénéficiaires de l'agitation, serbisants et bulgarisants, se plieront facilement à la sujétion définitive établie. Le Rietch, l'organe des cadets russes, le disait justement il y a peu de temps : « Chacune des nationalités balkaniques sait que les parties qui tomberont au pouvoir d'une autre seront à jamais perdues pour elle. Tout ce qui sera acquis et perdu maintenant sera acquis et perdu pour toujours. Cela explique l'acharnement passionné de la lutte actuelle. » Cela explique aussi la propagande furieuse des comitadjis.

On peut disputer jusqu'à épuisement sur les races balkaniques. Par exemple, on trouvera des renseignements du plus haut intérêt dans le beau volume récemment publié par M. Louis Léger : Serbes, Croates et Bulgares. Mais il

faudra toujours en revenir à ce qu'explique magistralement M. Ernest Denis dans le dernier cahier mensuel de la Ligue internationale pour la défense du droit des peuples. Nous ne pouvons mieux terminer qu'en citant quelques passages significatifs de cette étude impartiale :

La Macédoine occidentale est habitée par des populations infiniment diverses : Turcs, Grecs, Albanais, Juifs, Koutzo-Valaques, Tsiganes. Dans le vilayet même de A'Ionastir, les Slaves ne forment certainement pas la majorité de la population. Personne n'est libre de faire que le passé ne soit pas le passé. L'histoire des Balkans a été trop profondément troublée pour qu'il soit possible de grouper les divers groupes ethniques en Etats distincts. Quelle que soit la division adoptée, fatalement des populations d'origine et de langues séparées seront soumises à une même domination.

Les Bulgares, qui forment le noyau de la population dans l'est de la presqu'île, ont été rapprochés par la longue domination turque et, dans leur ensemble, ils n'offrent pas de différences aussi profondes que celles qui séparent les Serbes des Croates. Mais, pas plus au point de vue ethnique qu'au point de vue linguistique, ils ne présentent un type unique. L'histoire et la géographie ont créé des différences profondes entre la Bulgarie propre et les vilayets d'Andrinople, de Salonique et de Monastir. Ces différences sont si visibles que d'assez nombreux érudits parlent d'un peuple macédonien, qui formerait comme une t''ansition entre les Serbes et les Bulgares. En réalité, il n'y a pas là de nationalité constituée, mais un peuple en voie de formation, une race qui sort à peine de l'enfance, qui subira sans réaction ni colère toutes les empreintes et qui acceptera docilement la direction du frère aîné qui lui apportera l'ordre et la paix. La séparation entre les divers groupes des Slaves du Sud est trop récente pour avoir créé là des individualités irréductibles.

Ce qui est certain, c'est que les Slaves du Sud se comprennent tous sans difficulté sérieuse ; leur phonétique et leur vocabulaire sont extrêmement voisins, et les différences sont surtout produites par les mots étrangers — allemands, italiens, grecs, turcs surtout — qu'ils ont empruntés. Les traits caractéristiques du bulgare sont la perte de la déclinaison et de l'infinitif et l'adjonction de l'article à la fin du nom. Dans le vilayet de Monastir, si les jeunes gens qui sortent des écoles nouvelles ont adopté souvent ces habitudes de syntaxe, elles sont loin d'être universellement répandues, et les gens âgés se servent plus volontiers de formes serbes. Même le Bulgare peut d'ailleurs comprendre plus facilement le serbo-croate que le russe, bien que celui-ci ait e.xercé une grande influence sur la formation de la langue littéraire bulgare moderne. Comme cette action a été naturellement assez faible dans les districts de l'Ouest et du Sud-Ouest, l'évolution contemporaine est ainsi plutôt propre à

éloigner de Sofia les rameaux populaires, demeurés fidèles aux traditions locales. Les philologues et les historiens sont en somme d'accord pour reconnaître que nous sommes ici dans une de ces Marches qui n'appartiennent en réalité à personne et qui attendent de l'avenir la détermination de leurs destinées.

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