LA CRISE TURQUE
Conseil, ni du Parlement, serait un gouvernement absolu pur et simple, qui n'aurait de constitutionnel que le nom. Il y a donc en jeu une question constitutionnelle capitale. Il est fort possible que le changement de plusieurs ministres s'imposait, nous ne le savons pas. Mais pourquoi ne s'est-il pas effectué normalement ? Il ne s'agit pas ici de formalités protocolaires, mais de l'existence même du régime constitutionnel. Tous les amis de la Turquie regretteraient profondément que sa révolution, accomplie jusqu'ici dans des conditions uniques, qui ont provoqué l'admiration universelle, fût compromise à son début par de fausses manœuvres.
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ECHEC ET DÉMISSION DE KIAMIL PACHA. — RÉSISTANCE CONTRE LA TENTATIVE DE COUP d'eTAT.
14 février 1909.
LES procédés inconstitutionnels de Kiamil Pacha ont entraîné sa chute. Il était inévitable que le brusque renvoi des ministres de la guerre et de la marine, sans explication préalable avec eux, sans consultation de leurs collègues, de la seule autorité du grand- vizir, soulevât une profonde émotion parmi tous les auteurs de la révolution. On eût compris que Kiamil Pacha, vieilli dans Texercice du pouvoir absolu, appelé par les événements, à un âge très avancé, à diriger un gouvernement constitutionnel naissant, ne se fût pas enfermé strictement dans les règles des vieux pays parlementaires. On le considérait précisément comme l'un des hommes les plus proprcg à présider à la transition entre l'ancien et le nouveau régime, et personne ne lui eût tenu rigueur pour de simples infractions aux privilèges du Parlement. Mais les conditions dans lesquelles il a cru devoir remanier son Cabinet équivalaient à un coup d'Etat. Il savait pertinemment que les ministres qu'il destituait possédaient la confiance de la majorité de la Chambre. Il n'invoquait contre eux aucun grief, il ne formulait aucune accusation de nature à justifier cette mesure. Il laissait seulement courir des
bruits de complot. C'était insuffisant. La meilleure preuve qu'il se trouvait dans l'impossibilité de donner de sa conduite une explication satisfaisante, c'est qu'il a refusé de se présenter devant la Chambre des députés. Invité hier, à plusieurs reprises, dans les termes les plus pressants, à venir à la Chambre fournir les explications attendues, il s'est dérobé. Il s'est contenté de s'excuser par écrit. Et sa lettre contenait, sur les causes du départ des ministres, des affirmations qui ont été catégoriquement démenties. Kiamil Pacha prétendait qu'ils avaient donné volontairement leur démission. Ils ont déclaré par écrit au président de la Chambre qu'ils avaient été simplement congédiés. A en croire même le correspondant de la Gazette de Francfort, ils n'auraient appris leur remplacement que plusieurs heures après l'installation dé leurs successeurs. Enfin le fait que les membres les plus considérables du Cabinet se solidarisaient avec leurs collègues destitués achevait de caractériser la situation.
C'était donc bien un véritable coup d'Etat. Est-ce Kiamil Pacha lui-même qui en a conçu l'idée .^^ A-t-il été, au contraire, poussé dans cette voie, sur de vagues rumeurs d'un complot ayant pour objet le changement d'ordre de succession au trône ? Il circule à ce sujet des informations dont nous ne sommes pas à même de contrôler Inexactitude. Toujours est-il que cette initiative a été désastreuse. Elle a réveillé les suspicions. Elle a provoqué l'intervention des éléments militaires. L'armée et la marine, attachées aux ministres renvoyés, n'ont pas eu, il est vrai, à recourir à la force. Mais elles ont manifesté leur intention de le faire, si la Constitution était violée. On risquait ainsi d'aller à la guerre civile, à la dictature militaire. En ces circonstances critiques, l'armée a donné une nouvelle preuve de sa modération, de son sang-froid.
Ses chefs ont déclaré qu'ils s'en remettaient absolument à l'autorité de la Chambre. Devant le refus répété du grand- vizir de se présenter devant eux, les députés ont pris immédiatement une décision. Par 198 voix contre 8, ils ont voté un ordre du jour de blâme contre Kiamil Pacha. Le président de la Chambre, Achmet Riza Bey, accompagné d'une compagnie d'un bataillon de chasseurs de Salonique, est allé aussitôt à Yildiz-Kiosk communiquer ce vote au sultan. Kiamil Pacha s'est incliné. Il a remis sa démission à Abdul Hamid, qui l'a acceptée, paraît-il. L'attitude des officiers de terre et de mér ,ne laissait subsister aucun doute sur les conséquences d'un retour à l'absolutisme.
Kiamil Pacha a commis une lourde faute. Au lieu de rester l'arbitre respecté des partis, il s'est appuyé sur le groupe de l'Union libérale, qui contient des membres très distingués et dont le programme est parfaitement défendable, mais qui est en minorité à la Chambre. Il a pris nettement position contre la majorité, qui avait pourtant approuvé à la presque unanimité ses déclarations après l'ouverture de la session. S'il a cru que les sentiments de la population étaient changés depuis la victoire pacifique de la révolution, que l'impuissance relative du Parlement avait causé de graves désillusions, qu'il obtiendrait sans trop de peine un blanc-seing pour gouverner, il s'est totalement trompé sur la situation. Il était inévitable qu'il se produisît, tôt ou tard, de sérieux dissentiments entre ce vieux serviteur de l'ancien régime et les Jeunes-Turcs. Ses devoirs envers son pays, à un moment où des négociations capitales étaient engagées avec plusieurs autres Etats, lui commandaient de ne pas précipiter le choc. Investi provisoirement de la confiance de tous les partis, comme autrefois M. Thiers en France, en
vertu d'un pacte tacite, il devait attendre que les affaires extérieures fussent réglées pour dénouer la crise intérieure. Il a mal servi son pays et son souverain en cédant à une mauvaise tentation. Toutefois; on ne peut le laisser quitter définitivement le pouvoir sans lui rendre cette justice que, pendant son ministère, il a su maintenir la paix avec dignité et conduire des négociations extrêmement délicates avec une grande habileté. A ce point de vue, l'Europe le verra tomber avec regret.
D'après les dernières nouvelles, le sultan a fait appeler Hussein Hilmi Pacha. Le ministre de l'intérieur démissionnaire du Cabinet Kiamil semble, en effet, désigné par son talent et son caractère pour la direction du gouvernement. Mais l'Orient réserve tant de surprises qu'il convient d'attendre des informations sûres.
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