LA CONVENTION AUSTRO-TURQUE 39I
consentir un sacrifice. Le Cabinet de Constantinople n'a presque pas discuté les chiffres. Il s'est également rallié sans difficulté au subterfuge grâce auquel les 57 millions qui devaient lui être versés étaient censés représenter non une indemnité pour la cession des droits de souveraineté sur la Bosnie et l'Herzégovine, mais la valeur des biens domaniaux situés dans ces deux provinces. Officiellement, cette combinaison ménage l'amour-propre des deux Etats. En fait, elle ne change rien à la triste réalité. Il est déplorables que des provinces entières soient cédées par leur souverain légitime sans le consentement des populations; Dans le cas particulier, on peut dire : malgré les populations, car, depuis 1876, quand les Bosniaques et les Herzégoviniens votaient à une immense majorité leur réunion à la Serbie, leurs sentiments n'ont pas varié. C'est même là le principal intérêt et la véritable raison du procès panserbe qui va se dérouler dans quelques jours à Agram. Si douloureux que cela soit pour tous les partisans de la justice internationale, il faut pourtant reconnaître que, dans la circonstance, la Turquie a obéi à une impérieuse nécessité. Ce n'est pas elle qui portera devant l'histoire la responsabilité de cet attentat au droit des gens.
La convention du 26 février ne contient aucune disposition qui ne soit déjà connue. .L'indemnité stipulée sera versée, en or, dans les quinze jours de l'échange des ratifications. La liberté religieuse est assurée aux musulmans des provinces annexées. Il n'est pas question du protectorat catholique de T Autriche-Hongrie en Albanie. Un traité de commerce doit être conclu dans le délai de deux ans entre les deux pays. Le Cabinet de Vienne accepte d'avance, éventuellement, l'élévation de 11 à 15 0/0 des droits de douane ad valorem en Turquie, l'établissement de nouveaux monopoles, la suppression progressive
de ses bureaux de poste, la substitution de la juridiction ottomane au régime des capitulations. Le bruit court que des articles secrets sont joints à la convention. Ils concerneraient le sandjak de Novi-Bazar. A en croire les dépêches, l'Autriche aurait garanti l'intégrité du sandjak. On ne se rend pas bien compte de la nature et de la valeur de cette garantie. Si la Turquie Ta demandée comme on le prétend, elle a commis une faute. Elle donnerait par là, sous une forme indirecte, un droit spécial d'intervention à l' Autriche- Hongrie dans une partie de son territoire. Et cette intervention pourrait se produire dans des conditions bien gênantes pour le propriétaire. Si la Turquie désirait une garantie, elle pouvait la dem.ander à l'ensemble des puissances signataires du traité de Berlin. Si, au contraire. Vienne a voulu la lui imposer, elle n'en est que plus inquiétante. Nous voulons encore croire que la convention n'est pas doublée de clauses secrètes. Dans la nouvelle voie où vient heureusement de s'engager la Turquie, il serait préférable, pour elle et pour l'Europe, qu'elle ne reprît pas le système de la diplomatie occulte.
LA CRISE ORIENTALE
LES INTRIGUES AUTRICHIENNES FONT ÉCHOUER LE PROJET DE DÉMARCHE COMMUNE A BELGRADE. — ARTICLE PROVOCATEUR DE LA « DANGER 's ArMEEZEITUNG ».
28 février 1909.
LE nouveaux nuages viennent obscurcir l'horizon politique. Ce ne sont pas les derniers. On se ferait de grandes illusions en s 'imaginant que la question d'Orient sera résolue par la signature de quelques protocoles. Il faudra s'habituer à la voir réapparaître périodiquement, même après la clôture des travaux de cette Conférence qu'il est si difficile de réunir. On peut bien déterminer des hommes politiques à signer, à contre-cœur, certains papiers. Cela ne supprime pas les difficultés qui ont leur source dans les choses elles-mêmes. La nouvelle d'aujourd'hui, c'est que le gouvernement russe ne veut plus s'associer à la démarche commune projetée à Belgrade. Il n'avait donné son assentiment qu'en principe, sous réserve. Après réflexion, il préfère s'abstenir, provisoirement du moins. Ce n'est pas un revirement, c'est plutôt un avertissement. Il n'est pas très difficile d'en découvrir les raisons.
Les Cabinets de Paris et de Londres avaient cru que le meilleur moyen de sortir d'une confusion pleine de périls était de s'adresser à la fois aux deux gouvernements en conflit. Il ne s'agissait pas d'exercer une pression dé-
sobligeante, mais de se renseigner. La dignité des Cabinets de Vienne et de Belgrade n'était pas en jeu. Néanmoins ^ le Ballplatz a pris de très haut la proposition et la Wilhelmstrasse a suivi. Dans l'opinion de ces deux chancelleries, tous les torts venant de Belgrade, c'était à Belgrade seulement qu'il convenait de s'adresser. Malgré le vice évident de ce raisonnement, qui supposait établi ce qu'il fallait précisément démontrer, M. Pichon et Sir Edward Grey ont poussé l'esprit de conciliation jusqu'à se prêter à cette procédure. Ils n'ont posé qu'une condition : la coopération de la Russie. Celle-ci aussi, par égard pour ses amis et pour la paix, a cédé sur ce point. Seulement, elle s'est réservé la faculté de discuter les modalités de la démarche. Or, à peine son consentement était-il connu qu'on entonnait à Vienne un hosanna de triomphe • grâce* à l'accord franco-allemand, à la fidélité de Berlin, à la complaisance de Paris, la Serbie allait être réduite à la raison. Ces commentaires prématurés ont tout compromis. Le Cabinet de Pétersbourg a donné une douche à cet enthousiasme. Autant que personne, il veut résolument la paix. Mais il ne veut pas qu'on interprète sa bonne volonté comme une marque de faiblesse. Il aurait volontiers pris part à une conversation amicale, qui n'eût rien préjugé ; il ne s'associera pas à une demande d'explications ressemblant à une sommation. La démarche n'aura donc pas lieu.
Il n'en faut pas conclure que la paix est plus compromise qu'auparavant. M. Isvolsky ne songe point à la troubler. Il continuera de donner à Belgrade des conseils de modération. Ces conseils, d'ailleurs, identiques à ceux de notre ministre près du roi Pierre, ont été pris en très sérieuse considération. En informant les représentants de la Serbie à l'étranger de la constitution du Cabinet No-
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vakovitch, M. Milovanovitch a fait ressortir les tendances conciliantes du nouveau ministère : des instructions très .strictes ont été envoyées à tous les fonctionnaires civils et militaires pour leur prescrire d'observer la plus grande réserve. Il est aujourd'hui probable que les explications que les puissances se proposaient de demander au gouvernement serbe seront données spontanément par lui. Il faut donc lui faire crédit de quelques jours.
En attendant, le public ne doit pas être induit en erreur sur la mentalité des deux peuples menacés d'en venir aux prises. Les personnes qui ne lisent que les déclarations officielles du gouvernement de Vienne ne se doutent pas de l'état d'esprit créé dans certains cercles — très influents — de la monarchie dualiste par l'inauguration de la grande politique du baron d'Aehrenthal. Qu'elles en jugent! Voici, textuellement, la fin de l'article de tête du numéro du 25 février de la Danzer's Armeezeitungy revue militaire très répandue, rédigée, porte son titre, par un groupe d'officiers supérieurs :
La Serbie^ dès que nous estimerons le moment venu, devra être combattue d'après les principes que nos esprits militaires dirigeants ont inculqués à V armée par le travail d'une longue période de paix : avec toute notre puissance, rapidement et sans ménagement. U armée impériale et royale devra se ruer de toutes parts, comme un ouragan, à V assaut de V insolent drôle et se déverser dans son pays comme un torrent. Accablée sous nos coups, la Serbie ne devra point reprendre le souffle. Alors, on n'aura pas grand'chose à craindre de la guérilla serbe, si redoutée.
Pour une guerre de cette sorte, des troupes nombreuses sont nécessaires . Sans nul égard à d'autres circonstances, ces troupes doivent être mises sur pied sur-le-champ. Disposer
(Tune puissance supérieure bien organisée et ne pas s'en servir, voilà qui ne viendrait aujourd'hui à Vidée d'aucun de nos généraux.
Si le peuple serbe tentait de se soulever contre nous^ nous saurions alors ce que nous avons à faire. Ce nest pas pour rien que notre génération militaire d'aujourd'hui est pénétrée des principes de l'absence de tous ménagements guerriers. Si les insurgés serbes veulent mourir^ ils peuvent être expédiés dans l'autre monde par hécatombes, jusqu'au dernier de la race. Ce monde-ci n'y perdra .rien. Ce sera une guerre d'extermination. Nous saurons la faire si besoin en est,
PuisquHl y a des gens derrière la Serbie, nous ferons la conquête de la Serbie et nous la garderons, afin que dans l'avenir des velléités semblables ne puissent se manifester, La création arti^cielle qui s'appelle royaume de Serbie représente aujourd'hui un abcès purulent qui menace de tout infester. Il doit être opéré.
Quiconque cherche à soutenir la Serbie est notre ennemi. Nous sommes assez forts pour repousser de telles attaques et de tels protecteurs.
Nous châtierons la Serbie, nous la conquerrons, nous la garderons... Si cela déplaît à quelqu'un, qu'il vienne donc!
Il y a encore une opinion européenne. Nous lui livrons l'homme de proie qui a écrit ça.
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DÉMARCHE DE LA RUSSIE A BELGRADE. — PERSISTANCE DE l'aUTRICHE a réclamer a la SERBIE UNE SÉRIE D 'ASSURANCES.
i®^ mars 1909.
COMME nous l'avons annoncé hier en Dernière Heure, le gouvernement russe a pris à Belgrade l'initiative de la démarche qu'il n'a pas cru devoir faire conjointement avec d'autres puissances, pour les raisons que nous avons exposées. Il a saisi pour cela une occasion toute naturelle. M. Milovanovitch avait fait part au Cabinet de Pétersbourg, comme à tous les autres, de la constitution du ministère Novakovitch. En son nom, le représentant de Pierre P^ près de Nicolas II avait affirmé le sincère amour de la paix des nouveaux ministres, l'absence chez eux de toute intention agressive, leur ferme résolution de s'abstenir de tout acte de provocation et de laisser aux grandes puissances le soin de discuter les besoins et les intérêts mis en cause par la crise actuelle. En réponse à cette communication, M. Isvolsky a chargé le ministre de Russie à Belgrade de donner au gouvernement serbe le conseil amical de maintenir sa résolution, accueillie avec une sincère satisfaction par le gouvernement russe, et d'observer une attitude pacifique. « Le Cabinet de Saint-Pétersbourg, dit une note officieuse publiée à ce sujet, est convaincu qu'une telle résolution répond aux
intérêts vitaux de la Serbie dans la situation politique actuelle. Il sait, de plus, que la déclaration de la Serbie re- ' lative à des acquisitions territoriales ne rencontrerait ^ auprès des puissances ni sympathie, ni appui, et que la Serbie ne peut conserver leur bienveillance qu'en ne persistant pas dans les susdites revendications qui peuvent provoquer un conflit armé avec l' Au triche-Hongrie. Vu l'intention exprimée par le gouvernement serbe de tenir compte des désirs des puissances, la Russie lui conseille de déclarer catégoriquement qu'il ne persiste pas dans ses revendications territoriales, et que sur toutes les questions à l'ordre du jour, il s'en remet entièrement à la décision des puissances. )^
Cette déclaration est aussi nette que possible. Personne ne pourra plus accuser le gouvernement russe de pousser secrètement la Serbie à la résistance. Du reste, sauf à Viemie, on n'avait nulle part cette idée. Si, comme il faut l'espérer et comme les dispositions personnelles de M. Milovanovitch le font prévoir, le gouvernement serbe défère aux conseils de la Russie, certainement appuyés par le représentant de la France et très probablement aussi par celui de l'Angleterre, le Cabinet de Vienne n'aura plus de prétexte d'adresser un ultimatum à Belgrade. D'après .les dépêches de Vienne, il est \Tai, il ne se contenterait pas de la renonciation de la Serbie à des compensations territoriales. Avant de discuter la question des avantages économiques au profit du rovaume, il demanderait : i^ que la Serbie cessât de mobiliser ; 2^ qu'elle renonçât à réclamer l'autonomie pour la Bosnie et l'Herzégovine ; 3<^ qu'elle fournît des garanties pour la cessation de la propagande pan-serbe en Bosnie-Herzégo\-ine et en Serbie.
Ces exigences seraient inadmissibles. Elles prouveraient
seulement que le gouvernement austro-hongrois est résolu, comme beaucoup de personnes Tont supposé depuis Torigine de la crise, à pousser la Serbie à bout, à la provoquer à une guerre de destruction ou à la réduire au vasselage. Les mesures militaires prises en Serbie sont le minimum de ce que pouvait faire un Etat menacé dans son existence ; il n'y a pas de troupes mobilisées sur la frontière. L'établissement dans les provinces annexées d'un régime autonome, conforme à la justice et aux vœux de l'immense majorité de la population, rentre dans les aspirations permises. Le gouvernement serbe n'a pas le droiL strict de le demander ; mais il ne lui est pas interdit de formuler un désir auquel s'associeront toutes les personnes qui ne professent pas sur l'administration des peuples les idées de Metternich et de la Sainte- Alliance. Quant à la propagande pan-serbe, il dépend de l'Autriche- Hongrie elle-même de la faire cesser en donnant aux populations serbes de la monarchie les satisfactions nécessaires. Cette prétendue propagande est la manifestation inévitable des mécontentements locaux. Sous une forme ou sous une autre, elle durera tant que les Serbes austrohongrois seront traités en sujets de second ordre. Comment le gouvernement serbe pourrait-il garantir qu'elle disparaîtra? Il n'a pas d'action de l'autre côté de sa frontière. En Serbie même, il peut bien réprimer les actes matériels de propagande. Il ne peut pas empêcher les cœurs de battre.
En somme, la situation semble maintenant se présenter ainsi : D'après la Russie, il y aura lieu de soumettre à la Conférence la question serbe dès que le Cabinet de Belgrade aura fait connaître l'abandon de ses prétentions territoriales. D'après l 'Autriche-Hongrie, cet abandon ne suffirait pas ; la Serbie devrait encore se plier à certaines
autres conditions ; en outre, ces conditions remplies, la conversation sur les avantages économiques devrait se tenir entre Vienne et Belgrade, non à la Conférence. La différence entre les deux points de vue saute aux yeux.
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LA CRISE ORIENTALE
MENACES DE LA PRESSE VIENNOISE ET EXIGENCES AUTRICHIENNES — CONCLUSION DE L 'ACCORD RUSSO-TURCO -BULGARE.
2 mars 1909.
ON ne connaît pas encore la réponse authentique du gouvernement serbe à la note de M. Isvolsky. Toutefois, il y a tout lieu de croire qu'elle est favorable. Les déclarations de M. Milovanovitch au correspondant d'un journal parisien du matin le font espérer. Le Cabinet de Belgrade répondrait qu'il ne formule aucune exigence et remet entièrement les intérêts de la Serbie entre les mains des puissances. Il est à craindre pourtant, comme nous le disions hier, que Vienne stipule d'autres conditions. Le Neues Wiener Tagblatt disait hier que le devoir de la Serbie était d'informer directement l'Autriche qu'elle se propose de tenir une conduite pacifique et correcte, et de présenter directement à la monarchie sa requête relative aux concessions économiques. Le Fremdenblatt d'aujourd'hui est plus catégorique encore. Après avoir énuméré les conditions de soumission que nous avons signalées hier, l'organe de la chancellerie du Ballplatz ajoute :
La Serbie doit déclarer définitivement^ et sans aucune restriction^ qu^elle renonce pour jamais à ses prétentions sur les provinces annexées. Précisément^ pour bien assurer la
paix dans V avenir, on ne saurait rien lui passer en ce qui touche la forme de la déclaratioji par laquelle sa renonciation deviendra absolue et irrévocable .
Ce serait une erreur de croire que la communication du Cabinet serbe à Saint-Pétersbourg et la réponse de la Russie tranchent l'affaire de façon définitive.
Il faut d'abord attendre pour voir si la Serbie se décide à faire réellement la déclaration que lui a conseillé de faire la Russie.
U endroit ou elle aurait à la faire est Vienne.
Alors seulement le moment sera venu d'entamer la conversation au sujet des avantages économiques à accordera la Serbie.
D'ailleurs, c'est à nous seulement de déterminer l'étendue des facilités économiques qu'il y aurait alors lieu de lui offrir, car ce n'est pas là une question européenne, mais bien une affaire « intérieure » de V Autriche-Hongrie .
Il y a deux parties dans cet article officieux. La première est une invitation au vassal de venir faire amende honorable et rendre hommage au suzerain. C'est puéril et méchant. La seconde soulève une question infiniment délicate. Depuis l'origine de la crise, les hommes d'Etat et les publicistes se mettent le cerveau à la torture pour découvrir les concessions économiques que la Serbie peut raisonnablement attendre de l'Autriche. Nous avons déjà montré la vanité de quelques-unes des combinaisons imaginées. Nous irons plus loin aujourd'hui. Nous avons la conviction que la Serbie ne doit pas implorer ces concessions — plus ou moins illusoires — mises à si haut prix. Elle s'humilierait en vain. Le langage du Fremdenblatt est d'une clarté qui ne laisse rien à désirer. Le baron d'Aehrenthal veut rester en tête à tête avec les représentants du roi Pierre et, par force ou par persuasion, leur arracher le
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serment d'obéissance autrefois prêté par le roi Milan. Si les ministres de Pierre l^^ croient s'en tirer à meilleur compte, quelle erreur ! Il est donc plus sage et plus expéditif de renoncer à cette conversation dangereuse. Que la Serbie s'en tienne purement et simplement au traité de commerce déjà signé, qui remplace le traité provisoire expirant le 31 mars, et qui attend la ratification des Parlements cisleithan et transleithan ! Qu'elle 'ne sollicite pas de *sa puissante voisine d'autres avantages économiques que ceux qu'un Etat indépendant peut librement demander à un autre Etat! Qu'elle ne perde pas, pour vivre, ses raisons de vivre! Nous nous sommes déjà permis de le lui dire : c'est du côté de la Turquie qu'elle doit se tourner. C'est avec la Turquie rénovée, débarrassée de préjugés antiques, résolue à traiter sur le même pied ses sujets de toute race et à vivre en relations confiantes avec les nouveaux Etats constitués avec ses anciennes possessions, que la Serbie doit chercher à s'entendre. C'est sur le territoire turc qu'elle doit se faire ouvrir, à l'amiable et à l'avantage des deux parties, un passage vers l'Adriatique. Précisément, on annonce aujourd'hui la conclusion de l'accord turco-bulgare, ou plutôt russo-turc. Rifaat-Pacha, le nouveau ministre des Affaires étrangères ottoman, doit le signer aujourd'hui même à Pétersbourg. La Russie règle à la fois l'indemnité réclamée à la Bulgarie pour la proclamation de son indépendance et les chemins de fer rouméliotes, et son propre compte avec la Porte pour l'indemnité de guerre de 1878. Comme nous l'avons indiqué au moment où M. Isvolsky a proposé de lier les deux questions, la combinaison sera réalisée au moyen d'une opération de banque qui sera effectuée probablement à Paris, Le terrain oriental une fois déblayé de ces obstacles, on va pouvoir aborder plus franchement la question serbe.
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LA CRISE ORIENTALE
CONTINUATION DE LA TENSION. — LES NEGOCIATIONS A BEL- GRADE. — ALLOCUTION DU ROI PIERRE A UN DÎNER DE COUR.
LA situation ne s'est pas modifiée depuis hier. Mais il se confirme que le Cabinet de Vienne s'obstine à vouloir le tête-à-tête avec Belgrade. Il n'a pas encore, à notre connaissance, formulé officiellement ses exigences. Il s'est contenté de les faire publier dans ses journaux. Son jeu est facile à percer. Il pense exaspérer les Serbes et les pousser à une imprudence ou bien les intimider et leur imposer la conversation privée d'où sortirait, plus ou moins déguisé, le vasselage serbe : les avantages économiques seraient le prix de la subordination politique. A en croire les dépêches qu'on lira plus loin (^), l'Alle-
(^) Le ministre de Russie à Belgrade s'est rendu hier matin, à onze heures, chez le ministre des Affaires étrangères, M. Milovanovitch, et lui a fait, de la part du gouvernement russe, la communication verbale déjà annoncée : il a, au nom de la Russie, engagé la Serbie à abandonner des revendications que l'Autriche-Hongrie était décidée à rejeter sans examen, et dont le maintien serait susceptible de déterminer un conflit ; il est d'ailleurs resté dans les généralités, se bornant à préconiser des résolutions pacifiques, mais sans préciser autrement quelles devaient être ces résolutions.
Dans l'après-midi, le Conseil des ministres s'est réuni au Palais sous la présidence du roi Pierre. La délibération a été très longue, elle s'est prolongée jusqu'à huit heures et aucune note officielle n'a été publiée au sujet des décisions ministérielles. Toutefois, dans les milieux politiques de Belgrade, on assure que le gouvernement adoptera, en raison
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magne adopterait aussi le point de vue viennois ; il faudrait qu'une entente austro-hongroise précédât la réunion de la Conférence ; les plénipotentiaires des puissances solennellement réunis seraient appelés à ratifier purement et simplement les accords particuliers déjà conclus, et
du conseil que lui donne la Russie de renoncer à ses revendications territoriales, le point de vue suivant : il déclarera être forcé de s'en remettre aux puissances du soin de décider en dernier ressort de ses revendications territoriales et avoir la plus entière confiance dans leur justice, d'autant plus que la solution de plusieurs questions non encore résolues en dépend ; il exprimera en même temps la conviction que, si la décision de l'Europe passait sous silence la situation matérielle dans les Balkans, elle ne contribuerait nullement à consolider la paix que tout le monde désire.
On attend pour aujourd'hui à Belgrade l'arrivée du comte Forgach, ministre d'Autriche-Hongrie, qui, d'après les dépêches de Vienne, a dû quitter Budapest hier. Mais, dans les cercles diplomatiques, on n'envisage pas ce retour sans une certaine appréhension : on craint que le comte Forgach n'ait reçu à Vienne des instructions formelles qui pourraient spécialiser d'une façon critique le caractère de sa mission.
DÉCLARATIONS DU ROI PIERRE I^r
Au dîner de Cour donné le i^^ mars en l'honneur des nouveaux ministres, le roi a annoncé que tous les délinquants politiques seraient graciés. Dans son discours, le souverain s'est tout d'abord félicité, comme Serbe, du rapprochement qui s'est effectué entre les partis politiques de la Serbie, rapprochement d'où est sorti le gouvernement actuel.
Les circonstances y a-t-il ajouté, sont, sans doute, difficiles, mais le souverain et le peuple entier envisagent V avenir avec confiance parce qu'ils voient les chefs du peuple réunis assumer la conduite des affaires de VEtat. De même que tous les Serbes condamnent à l'oubli, dans le moment actuel si décisif pour les destins de la patrie, toutes les injures et toutes les attaqties, de même le Roi pardonne toutes les injures lancées contre lui et contre sa Maison.
Le roi a dit en terminant :
Puisse à partir de maintenant disparaître toute désunion entre nous ; puissent nos poitrines n'être plus jamais remplies de haine et de désirs égoïstes, afin que tous, remplis du même ardent amour pour la patrie, nous nous portions comme un seul homme à la défense de son avenir menacé. Le roi est convaincu que le gouvernement, formé par la réunion de patriotes reconnus, prendra à honneur et sera à même de justifier les espérances qu'il suscite.
Le roi a conclu son discours par des vivats à la Serbie et à la cause serbe. M. Novakovitch a répondu par un discours de remerciements et par des vivats en l'honneur du roi et de la Maison royale, vivats qui ont été accueillis avec enthousiasme.
4o6 l'europe au jour le jour
non à délibérer. Autant dire que le traité de Berlin peut être violé par n'importe qui pourvu qu'un groupe de puissances s'entende pour couvrir ces violations. On ne peut pas établir de comparaison entre les différends austro-turc et turco-bulgare et le conflit austro-serbe. L'Autriche et la Bulgarie avaient avec la Turquie un compte à régler. Il était indispensable que ce règlement intervînt avant la réunion de la Conférence. Dès lors que la Serbie ne réclame à l 'Autriche-Hongrie aucune cession de territoire, aucune indemnité, elle n'a pas d'accord à conclure avec elle. Elle demande seulement des garanties pour son existence politique et économique. C'est aux puissances signataires du traité de Berlin à les lui donner.
Des publicistes d'ordinaire très bien renseignés croient savoir que le gouvernement austro-hongrois a l'intention c 'imposer à Belgrade, à titre de satisfaction, le raccordenent des voies ferrées serbes avec les chemins de fer bosniaques. Cette prétendue compensation ne serait qu'un nouvel instrument d'assujettissement. Nous l'avons déjà dit et nous le répétons avec l'assurance de n'être pas démentis : la Serbie ne déboursera pas un centime pour cette opération. Elle veut s'ouvrir vers l'Adriatique un chemin libre. Avant l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, l'Europe le lui a déjà promis : elle doit tenir sa parole.
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