‹ L'Europe au jour le jour (volume 3)Chapitre 116 sur 134 · LA REPONSE SERBE LE PROCÈS D'AGRAM · texte numérisé non relu

LA REPONSE SERBE LE PROCÈS D'AGRAM

RléPONSE DE M. MILOVANOVITCH A LA NOTE ISVOLSKY. — OUVERTURE DU PROCÈS d'aGRAM CONTRE CINQUANTE-TROIS PERSONNES ACCUSÉES DE PROPAGANDE PAN-SERBE.

MMilovanovitch a remis hier à M. Serguéief la • réponse du gouvernement serbe à la note de M. Isvolsky. Elle est entièrement conforme à ce que nous avons fait prévoir ces jours derniers. Le ministre des Affaires étrangères du Cabinet Novakovitch déclare que la Serbie ne formule aucune demande, qu'elle confie ses intérêts aux puissances signataires du traité de Berlin et qu'elle considère l'annexion de la Bosnie-Herzégovine comme une question internationale dont la solution appartient à l'Europe.

Cette réponse ne satisfera peut-être pas le baron d'Aehrenthal. Elle satisfera les honnêtes gens, ceux qui conservent le respect du droit international, qui veulent la paix avec dignité, qui ne sacrifient pas à une tranquillité temporaire et illusoire les destinées des petits Etats, membres solidaires de la grande communauté européenne. La Serbie ne retire pas des revendications territoriales qu'elle n'a jamais adressées à l'Autriche- Hongrie,, et dont celle-ci, allant au-devant des événements, lui faisait un grief. Elle avait des aspirations qu'elle a franchement pro-

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clamées. Elle ne les désavoue pas, elle ne s'engage pas à les réprimer, comme l'exigeait le Fremdenhlatt : aucun gouvernement n'a qualité pour abolir, dans un traité, les aspirations d'un peuple. Mais elle affirme solennellement son intention de rester absolument pacifique, elle remet ses intérêts entre les mains des puissances. Elle veut résolument la paix, mais elle ne consent pas à réduire ses forces militaires actuelles, insignifiantes en comparaison avec les troupes austro-hongroises massées sur sa frontière. Un désarmement qui ne serait pas simultané serait une soumission. Le baron d'Aehrenthal prétendait contraindre M. Milovanovitch à reconnaître que l'annexion de la Bosnie-Herzégovine ne touchait pas la Serbie. M. Milovanovitch répond à bon droit que la question de Bosnie- Herzégovine est une question internationale qui relève des puissances signataires du traité de Berlin. C'est la thèse que nous avons constamment soutenue. La Gazette de V Allemagne du Nord le disait elle-même au lendemain de la signature de l'accord austro-turc : la reconnaissance de la souveraineté de François-Joseph sur les deux provinces par le sultan laisse intact le droit de ratification de l'Europe. M. Milovanovitch ne considère pas la forme insultante de la sommation des officieux viennois. Quand on l'invite à déclarer que la main-mise définitive sur deux provinces sœurs ne concerne pas la Serbie, il se contente d'user du droit de tout justiciable, il porte sa cause devant le tribunal compétent, c'est-à-dire devant les puissances signataires du traité de Berlin. Celles-ci peuvent-elles se récuser, sous prétexte que plusieurs des juges ont déjà leur siège fait ? Non. Elles sont décidées par avance, il est vrai, à authentifier les titres de propriété de l'audacieux usufruitier qui prétendait que possession vaut titre, et qui a réussi, en cours d'instance, à obtenir la renonciation

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du propriétaire. Cela n'empêchera pas les Etats garants d'examiner les recours des voisins. Ces recours ne sont pas dirigés spécialement contre le nouveau propriétaire. Ils sont généraux. Le tribunal appréciera.

La question reste donc ouverte. Le baron d'Aehrenthal voulait qu'elle fût fermée. Mais il n'appartient ni à la Turquie, ni à la Serbie, de la fermer à elles seules. L'Autriche-Hongrie ne doit s'en prendre qu'à elle-même des lenteurs du procès qu'elle a engagé. Elle ne peut repousser à sa guise l'action des tiers intéressés. Parmi ces derniers, au premier rang, se trouve la Russie. Derrière elle, se trouve la France. Il n'est pas permis de l'oublier. En vain la presse austrophile a-t-elle mis tout en œuvre pour jeter la confusion, sinon la peur, dans les esprits français. En vain a-t-elle répandu, ces derniers jours encore, les fausses nouvelles. Elle a échoué dans son entreprise répugnante. En cette affaire, comme dans toutes les autres, la France fidèle ne se laissera ébranler par aucune menace, séduire par aucun appât.

Attentive maintenant à tout ce qui vient de l'Orient, l'Europe va se rendre compte des procédés de gouvernement de l 'Autriche-Hongrie dans les provinces dont le traité de Berlin lui avait confié l'administration. Hier mercredi s'est ouvert devant le tribunal d'Agram le procès de haute trahison intenté à cinquante-trois personnes pour propagande pan-serbe. Les chefs d'accusation sont misérables. C'est un procès d'intentions. Il s'agit de rétablir l'ordre dans les esprits par la terreur. On jugera des libertés bosniaques, de la mentalité des juges, par l'attitude du président du tribunal à l'audience d'hier. Comme il demandait à l'un des accusés quelle était sa religion, l'accusé répondit : « Orthodoxe serbe ». Le président Ta rappelé à l'ordre : « Il n'y a pas de religion orthodoxe serbe I

Il n'y a qu'une Eglise gréco-orientale. » Les fonctionnaires de Vienne ne peuvent pas encore supprimer les religions, ils les débaptisent. Non seulement le baron d'Aehrenthal ne veut pas que l'Europe entende pleurer les sujets serbes de Sa Majesté apostolique, il leur refuse le droit d'invoquer le Dieu des Serbes. Il n'y a qu'un Dieu : celui du Ballplatz.

Le Journal des Débats a tenu à être informé très exactement sur les débats de ce procès. Il a envoyé à Agram, pour les suivre, un de ses collaborateurs, M. Georges Gaulis,. dont la compétence et l'impartialité ne sont mises en doute par personne. Nos lecteurs seront renseignés.

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LES OPJÉRATIONS DE LA PRESSE AUSTRO -ALLEMANDE. — TRAITÉ DE COMMERCE TURCO-MONTENEGRIN.

LA démarche russe à Belgrade et la décision du gouvernement serbe de remettre ses intérêts entre les mains des puissances ont complètement déconcerté la presse austro-hongroise. Le dépit éclate dans tous les articles des journaux de Vienne. On voit échapper l'occasion 'de mater la Serbie. On comptait sur une exécution ou sur une soumission : le prétexte de Texçcution disparaît, l'invitation à la soumission reste sans réponse. Si soigneusement qu'ait été préparée la manœuvre destinée à faire capituler le roi Pierre, elle a manqué le but. Alors, on revient aux vieilles opérations stratégiques familières aux bons élèves de l'école bismarckienne.

Hier et aujourd'hui, datés d'endroits différents, sont arrivés dans les capitales européennes des télégrammes inquiétants sur l'état des esprits en Serbie. A en croire ces informations, les ministres étaient en désaccord, le parti de la guerre avait failli triompher, les journaux jetaient feu et flamme contre la note de M. Milovanovitch, l'opinion publique était surexcitée au plus haut point, l'Autriche était outragée, etc. Ces nouvelles sont fausses. Des renseignements très sûrs nous permettent de les dé-

mentir. Il n'y a pas d'agitation à Belgrade, le public accueille avec satisfaction les perspectives de paix, le gouvernement est unanime dans sa volonté de déférer aux conseils de la Russie appuyés par les représentants de l'Angleterre, de la France et de l'Italie ; l'ordre n'a été troublé nulle part dans le royaume. Le trouble n'existe que dans les imaginations d'agents intéressés à le faire naître.

Seconde opération, effectuée de concert entre les feuilles de Vienne et de Berlin mobilisées, la Gazette de V Allemagne du Nord et la Gazette de Cologne en tête : La Serbie et les puissances qui la conseillent portent atteinte à la dignité, aux droits souverains de l'Autriche. Elles veulent la faire comparaître devant un tribunal. Elles prétendent lui imposer une discussion sur des sujets d'ordre; intérieur. Elles sont en train « d'allumer le flambeau de la guerre à propos de la légalisation juridique d'une situation existant depuis des dizaines d'années ». L'Autriche ne se laissera pas intimider par une Russie mal préparée et menacée d'un mouvement révolutionnaire. — C'est toujours le même système, consistant à intervertir les rôles et à reprocher à autrui ce dont on est soi-même coupable. La Serbie et l'Europe n'ont pris aucune initiative. Elles ont été brusquement mises en présence d'une violation flagrante du traité de Berlin. Elles n'en ont pas fait un casus belli. Elles cherchent à remettre de l'ordre dans le désordre provoqué par l 'Autriche-Hongrie. Touchée au cœur, craignant pour son existence, la Serbie fait appel aux puissances signataires du traité violé. Comment celles-ci se déroberaient-elles ? Il y a quelques jours encore, le gouvernement austro-hongrois, par l'organe de ses journaux officieux, par la bouche du président du Conseil transleithan, annonçait l'intention d'adresser un ulti-

matum à Belgrade. Le Cabinet de Belgrade n'a pas relevé ces provocations. Il a joint sa cause à celle de l'Europe. Aujourd'hui, une partie de l'Europe se dispose à proposer à l'autre de régler en commun les affaires de la^ communauté, parmi lesquelles se trouvent les affaires serbes qui ont été l'objet de stipulations précises dans le traité de Berlin. Ni la Russie, ni la France, ni l'Angleterre ne songent à s'ingérer dans les questions économiques, financières, administratives de l 'Autriche-Hongrie. Elles pensent qu'il y a lieu d'assurer l'existence politique et économique de la Serbie et, par suite, d'en causer entre signataires du traité qui a constitué la Serbie actuelle. Il n'y a là rien d'injurieux pour l'Autriche, rien d'attentatoire à ses droits souverains. En ce qui nous concerne, on ne peut nous soupçonner de mauvais desseins contre l'Autriche : nous avons déjà exprimé, à plusieurs reprises, l'opinion que l'intérêt bien entendu et la dignité de la Serbie lui commandaient de s'abstenir de rien solliciter de l'Autriche, et de s'arranger à l'amiable avec la Turquie. C'est ici que se dessine la troisième opération. Vienne cherche à mettre en défiance les Turcs contre les Serbes. On aperçoit dans la presse ottomane les traces de ce travail sournois. Nous espérons que le Cabinet de Constantinople ne se laissera pas induire en erreur. Aucune puissance n'a l'intention de demander à la Porte de sacrifice quelconque en faveur de la Serbie. Mais il serait naturel et désirable que le gouvernement ottoman comprît les grands avantages d'un accord amical avec la Serbie et qu'il fût encouragé dans cette voie par les Etats qui ont les mains nettes dans l'affaire orientale. Il ne doit pas se laisser détourner d'une combinaison honorable et profitable à la fois par les cris de gens furieux de voir leur proie glisser entre leurs mains. Une bonne nouvelle, arri-

vée aujourd'hui, nous affermît dans cette confiance. La Turquie vient de signer un traité de commerce avec le Monténégro. C'est une bonne riposte.

Il faut enfin combattre les effets d'une quatrième opération, engagée depuis le mois d'octobre. Elle a échoué contre la Turquie. Mais Vienne croit encore dans son efficacité contre la Serbie. On dit que la transformation du droit d'occupation de la Bosnie-Herzégovine en droit de souveraineté n'a rien changé à la réalité des choses. Ce raisonnement fait trop d'impression sur trop d'esprits. Nous le détruirons en posant une simple question à tous les gens de cœur. Si le traité de Francfort avait conféré à l'Allemagne le droit « d'occuper et d'administrer » l 'Alsace - Lorraine, et si, l'an dernier, l'empereur Guillaume II avait proclamé qu'il « étendait ses droits de souveraineté » sur ces deux provinces, n'y aurait-il rien eu de changé }

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