LA LIBERATION DU MONTENEGRO
grâces et donné carrière à son esprit de combinaison. Le prince Nicolas ne s'est pas laissé séduire. Satisfaction doit donc être donné au beau-père du roi Victor-Emmanuel. C'est le gouvernement russe qui a pris l'initiative de la démarche. Il vient d'envoyer à ses représentants accrédités dans les Etats signataires du traité de Berlin des instructions leur prescrivant de déclarer que, l'article 25 du traité — relatif à la Bosnie-Herzégovine — devant être abrogé au moyen d'un échange de notes entre les puissances signataires, la Russie estime qu'il est juste et opportun de procéder de la même façon pour l'abrogation des stipulations de l'article 29 qui imposent des restrictions aux droits souverains du Monténégro. Le consentement du Cabinet de Vienne, le seul intéressé, peut être considéré comme acquis. Dès que le baron d'Aehrenthal eut triomphé sur l'article 25, il s'empressa de faire savoir à Rome qu'il n'y avait plus de difficulté pour l'article 29. Si M. Isvolsky saisit l'Europe de la question, c'est sans doute que l'Austro- Allemagne, satisfaite de lui avoir imposé la soumission de la Serbie, veut lui faire une politesse. On a vu ces jours derniers, on verra encore aujourd'hui, par les dépêches de Vienne et de Berlin, quel soin on prend à la Wilhelmstrasse et au Ballplatz de panser la blessure faite à Pétersbourg. Le prince de Bûlow ne néglige rien pour empêcher que son ultimatum de la fin du mois de mars trouble d'une façon permanente les relations traditionnelles entre les Hohenzollern et les Romanof. A lire ses journaux officieux, il aurait presque rendu un service au tsar. On recommence même à parler, à Vienne et à Berlin, d'alliance des trois empereurs et d'un nouveau partage d'influences dans les Balkans. Que M. Isvolsky demeure ou non à la tête du ministère des Affaires étrangères, le gouvernement russe doit défini-
tivement savoir aujourd'hui à quoi s'en tenir sur les bénéfices que peut lui procurer ce partage immoral d'influences dans des pays libres. Il ne pourrait qu'y perdre ce qui lui reste de sympathies et d'autorité dans la péninsule.
On connaît les restrictions contenues dans l'article 29 du traité de Berlin. Il était interdit au Monténégro de construire des fortifications le long de la Bojana, sauf pour la défense de Scutari ; d'avoir des bâtiments et un pavillon de guerre ; d'ouvrir le port d'Antivari et ses eaux, en général, aux bâtiments de guerre de n'importe quelle nation. Il devait raser les fortifications situées entre le lac de Scutari et le littoral, adopter la législation maritime en vigueur en Dalmatie, laisser l 'Autriche-Hongrie exercer, au moyen de bâtiments garde-côtes, la police maritime et sanitaire à Antivari et tout le long de la côte monténégrine. Enfin, il devait s'entendre avec la puissance voisine pour la construction des routes et des chemins de fer à travers les territoires dont le traité de Berlin lui conférait la propriété. Cette tutelle va disparaître. Malheureusement, la principauté ne rentrera pas en possession de la commune de Spizza. L'Autriche tient à conserver cette position qui domine Antivari. Peut-être même demandera-t-elle des garanties pour qu'Antivari ne puisse être transformé en base navale contre elle. Quoi qu'il en soit, tout le monde, en France, saluera avec joie la suppression des clauses scandaleuses de cet article 29 qui était une des hontes du traité de Berlin.