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L ECHEC DES NÉGOCIATIONS DIRECTES

RUPTURE DES NEGOCIATIONS DE LA TURQUIE AVEC L 'AUTRICHE- HONGRIE ET LA BULGARIE. — LA QUESTION DU TRIBUT BULGARE.

* 23 octobre 1908.

LES négociations directes entre la Turquie et TAutriche- Hongrie, d'une part, la Turquie et la Bulgarie, d'autre part, sont rompues. Telle est la nouvelle du /jour. Elle justifie les réserves que nous avons toujours faites sur les chances de succès des ententes séparées. Mais il ne faut pas non plus l'interpréter dans un sens trop pessimiste. En effet, si les négociations particulières ont échoué, la réunion d'une Conférence devient plus probable.

Le baron d'Aehrenthal attachait une grande importance à s'entendre directement avec le gouvernement ottoman. Il a toujours déclaré, depuis qu'il a déchaîné la crise actuelle, que l'annexion de la Bosnie-Herzégovine était une question concernant exclusivement l'Autriche-Hongrie et la Turquie. Au mépris du droit des gens universellement reconnu jusqu'ici, il a soutenu qu'il n'avait porté aucune atteinte au traité de Berlin et que les puissances signataires de cet acte diplomatique n'avaient pas à intervenir. Il aurait voulu faire partager cette manière de voir à la Sublime-Porte. Un instant, il a espéré réussir. Choqué par ja divulgation intempestive d'un projet tronqué du pro-

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gramme de la future Conférence, le Cabinet de Constantinople semblait avoir perdu confiance dans l'efficacité de l'intervention européenne en sa faveur et il s'était rendu aux instances du marquis Pallavicini qui lui offrait depuis longtemps déjà de traiter sans intermédiaire l'affaire de la Bosnie-Herzégovine. On ne connaît pas exactement la nature des propositions de l'ambassadeur d'Autriche-Hongrie. Toutefois, on a des raisons de supposer qu'il demandait la reconnaissance de l'annexion des deux provinces occupées contre l'abandon du sandjak de Novi-Bazar, sans indemnité pécuniaire. En guise d'argent, le Cabinet de Vienne aurait offert la garantie de l'intégrité du territoire de l'Empire ottoman. On connaît à Constantinople la valeur de cette garantie ; on ne l'aurait sans doute pas payée un gros prix. Mais, dans le cas actuel, la garantie aurait eu un caractère tout particulier. Donnée collectivement par les grandes puissances, elle n'éveille aucune susceptibilité. Accordée ou imposée par un seul Etat, elle équivaudrait à une sorte de protectorat. Le bruit a couru hier que l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople a interrompu la délibération du Conseil des ministres ottomans pour exposer le point de vue britannique sur les négociations séparées. Nous ne serions pas étonnés que sir Gerald Lowther eût attiré spécialement l'attention de Tewfik Pacha sur la véritable portée de la garantie proposée. C'eût été un coup de maître du baron d'Aehrenthal de faire accepter par sa propre victime la protection de l 'Autriche-Hongrie contre les prétendues convoitises des Etats désintéressés. Le coup a été paré. On annonce aujourd'hui que le baron d'Aehrenthal paraît se rallier à l'idée d'une Conférence. Souhaitons que cette conversion, péniblement obtenue, soit sincère.

M. Dimitrof,le directeur des affaires politiques du mi-

nistère des Affaires étrangères de Bulgarie, n'a pas été plus heureux que le marquis Pallavicini. Autant qu'on puisse savoir, il n'a rien offert de plus que ce que le Cabinet Malinof-Paprikof s'est déclaré disposé à donner, c'est-à-dire une indemnité pour les chemins de fer rouméliotes. Le gouvernement bulgare actuel semble toujours irréductible sur la question de la capitalisation du tribut. Il tient un raisonnement vraiment étrange. D'après lui, la proclamation de l'indépendance a eu pour effet de faire passer ipso facto le solde créditeur de la Turquie au crédit du débiteur. Cette manière de tenir les comptes porte un autre nom dans le langage judiciaire. Nous avons exposé en détail, l'autre jour, les relations financières de la Turquie et de la Bulgarie;. On a vu que le montant de la redevance annuelle de la Roumélie était fixé, depuis dix ans, à environ 3.500.000 francs, au lieu des 5.500.000 francs prévus en 1882. MM. Malinof-Paprikof veulent l'indépendance et l'argent. La Turquie ne prétend pas se faire payer l'indépendance, mais elle réclame le montant de sa créance. Ses propres créanciers, dont le gage est menacé, le réclament avec elle. Il serait temps, pour le Cabinet de Sofia, de renoncer définitivement à la politique de réunion publique. Qu'il discute létaux de capitalisation, qu'il essaye de réduire le montant de la Dette en compensation du payement immédiat total, cela se comprend. Mais qu'il accepte franchement le principe, ou qu'il se retire. Son obstination est inconciliable avec la probité la plus élémentaire.

Si le gouvernement bulgare, sous l'inspiration du roi Ferdinand, revient à de plus honnêtes sentiments, et si r Autriche-Hongrie n'oppose plus de fin de non-recevoir préalable au projet de Conférence, il n'est pas impossible que l'on arrive enfin à réunir celle-ci. Mais ce n'est encore qu'un espoir.

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LA CRISE ORIENTALE

LES DISPOSITIONS DU GOUVERNEMENT ALLEMAND. — LA POLITIQUE FRANÇAISE. — LE PROGRAMME OTTOMAN.

I 26 octobre 1908.

DEPUIS deux jours, la situation ne s 'est pas sensiblement modifiée. Mais il faut s'attendre à recevoir très prochainement des nouvelles importantes. D'une part,M.Isvolsky [est sur le point de quitter Berlin et le résultat de sa mission ne tardera pas à être connu. D'autre part, le Cabinet ottoman va communiquer incessamment aux Etats signataires du traité de Berlin ses intentions au sujet du programme de la Conférence projetée.

On ne peut faire encore que des conjectures sur les conséquences du voyage du ministre des Affaires étrangères de Russie. Toutefois, on ne risque guère de se tromper en disant que les dispositions du gouvernement allemand sont les suivantes : il est résolu à prêter tout son appui diplomatique à l 'Autriche-Hongrie ; il n'acceptera d'aller à une Conférence que d'accord avec son alliée ; il n adhérera qu'à un programme limité ne comportant pas de nouveaux sacrifices pour la Turquie ; il emploie toute son influence à faire prévaloir à Constantinople son influence sur celle de l'Angleterre ; il nourrit encore quelque espoir d'attirer la France dans son orbite en lui présentant alternativement comme appâts les affaires marocaines et la commu-

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nauté d'intérêtg en Orient. On peut ajouter qu'il tient sincèrement à maintenir la paix en Occident. Les grandes réformes financières en préparation, les intérêts des capitalistes, des commerçants, des industriels, exigent la conservation de la paix, à moins que l'honneur national ou une question vitale ne soit en jeu. Or, le peuple allemand n'est nullement prêt à se lancer dans des aventures pour le seul plaisir de ménager l 'amour-propre austro-hongrois. Il a été désagréablement troublé dans sa vie quotidienne par la crise provoquée par l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Il serait heureux de voir rétablir, le plus tôt possible, en Europe, un état de choses normal. Il désire vivement, il est vrai, que le germanisme et tout ce qui s'y rattache ne soit pas diminué efi Orient. Mais, pourvu qu'on lui laisse une place honorable, il ne partira pas en guerre pour regagner la prépondérance, — abusive et forcément momentanée, — dont il jouissait pendant les dernières années de l'ancien régime turc.

En ce qui concerne les relations avec la France, l'Allemagne, réaliste et idéaliste, comprendra sans peine que, si elle est fidèle à ses alliés, nous voulions, nous aussi, rester fidèles à des amis qui nous donnent loyalement un concours sans réserves, et dont les intérêts, matériels et moraux, concordent avec les nôtres sur presque tous les points. Tous les eflPorts tentés pour briser ces liens ne réussiront qu'à les resserrer. Si le Cabinet de Berlin s'en rendait clairement compte, s'il renonçait au rôle de tentateur pour traiter simplement avec nous, en honnête voisin, les affaires qui touchent les deux pays, il rendrait à l'Europe tout entière un grand service. La marche vers une solution pacifique de la crise orientale en serait certainement accélérée. Ni la France, ni l'Angleterre ne demandent en ce moment à l'Allemagne ou à l 'Autriche-Hongrie un sacri-

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iice quelconque qui porte la plus légère atteinte à leur dignité. Elles se bornent à proposer, dans un intérêt européen commun, de rendre à TOrient une tranquillité fondée sur le droit, public.

Des journaux ottomans viennent de publier des informations précises sur le programme présumé de la Sublime- Porte. Sur la plupart des points, il n'y a pas d'observation spéciale à faire. Il est nécessaire de connaître le texte officiel avant de se prononcer. Cependant, il est un article qui doit être relevé tout de suite. C'est celui d'après lequel la Bulgarie proprement dite serait seule reconnue comme royaume, tandis que la Roumélie orientale serait constituée en principauté tributaire. Cette combinaison, qui est admissible au point de vue du droit pur, serait en réalité funeste à tout le monde. Tout d'abord, il est sûr qu'elle serait rejetée sans discussion par la Bulgarie ; si elle était maintenue, elle équivaudrait à une déclaration de guerre, justifiée peut-être, impolitique à coup sûr. Ensuite, dans le cas invraisemblable où elle serait acceptée de gré ou de force, elle replacerait la Turquie et la Bulgarie dans une situation aussi fausse qu'auparavant, aussi dangereuse, aussi nuisible aux relations futures des deux pays. Et l'intérêt évident de l'un comme de l'autre est de fonder leurs nouveaux rapports sur la confiance et l'amitié réciproques. A vouloir aujourd'hui, malgré les événements accomplis, maintenir sur la Roumélie orientale une souveraineté purement nominale, la Jeune Turquie ne gagnerait effectivement rien ; par contre, elle perdrait la plus grande partie de ses chances de constituer un régime appelé à rendre son ancien lustre à l'empire ottoman.

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LA CRISE ORIENTALE

POURPARLERS BULGARO-TURCS. — AGITATION EN SERBIE ET EN MONTENEGRO. — DISCUSSIONS DANS LES DÉLÉGATIONS AUSTRO-HONGROISES .

26 octobre 1908.

DEPUIS hier, il ne s'est produit aucun événement, il n'est arrivé aucune nouvelle de nature à modifier sensiblement la situation. Le secret le plus strict est gardé au sujet du résultat de la mission de M. Isvolsky à Berlin. Il est probable que le ministre des Affaires étrangères de Russie ne fera aucune communication avant d'avoir présenté au tsar lui-même un rapport général sur les origines et le développement de la crise orientale. Il convient d'accueillir avec la plus' grande réserve la publication, de source constantinopolitaine, d'un prétendu programme des puissances de la Triple Entente. Ce programme contient plusieurs articles qui sont certainement inexacts.

Entre Constantinople et Sofia, la rupture des négociations officieuses engagées par M. Dimitrof n'a pas entraîné la cessation complète des pourparlers. Le Cabinet bulgare semble disposé à entrer dans la voie des concessions et à envoyer prochainemnt à Constantinople un représentant officiel chargé d'établir un accord. De son côté, le Cabinet ottoman est prêt à écouter de nouvelles propositions. Néanmoins, par mesure de précaution, il vient de renforcer, par l'appel des réserves, les 2^ et 3^ corps d'armée,

Stationnés dans les vilayets d'Andrinoplè et de Salonique. C'est plutôt du côté de la Serbie et du Monténégro que l'horizon s'assombrit. On ressent en Autriche une vive irritation des démonstrations bruyantes provoquées à Belgrade et à Cettigné par les missions des envoyés du roi Pierre et du prince Nicolas. Le Cabinet de Vienne suit également d'un mauvais œil le voyage de M. Milovanovitch à Berlin, Londres, Paris et Rome. Il est encore plus mécontent de la mission du prince héritier de Serbie et de M. Pachitch à Saint-Pétersbourg. Le fait que le prince Georges apporte au tsar le grand cordon de l'Ordre de Karageorge donne à réfléchir sur les sympathies de la Russie à l'égard des Serbes et sur l'appui qu'elle pourrait leur donner. Il faut noter, en outre, que la politique du baron d'Aehrenthal est loin d'être unanimement approuvée en Autriche-Hongrie. En dehors des protestations violentes qui ont eu lieu à Prague, une excitation très réelle s'est fait jour en d'autres milieux, malgré les efforts du gouvernement pour la réprimer. Aux Délégations mêmes, une certaine opposition s'est manifestée. A la Délégation hongroise, plusieurs orateurs ont fait entendre leur voix en faveur des Serbes ; des membres croates ont demandé avec insistance que la Bosnie et l'Herzégovine soient rattachées à la Croatie au lieu de former un pays d'empire. A la Délégation autrichienne, malgré l'assentiment qu'ils avaient donné le premier jour à l'annexion, le chef des Tchèques et l'un de ses collègues ont blâmé le gouvernement de se montrer si sévère pour les manifestations patriotiques de Belgrade. Ils n'ont pas hésité à dire qu'il fallait se mettre à la place des Serbes pour apprécier leur situation douloureuse et qu'on n'avait pas le droit de leur refuser brutalement toute compensation. MM. Kramar et Zayworka ont nettement proposé de leur faciliter l'ouver-

ture d'un débouché sur l'Adriatique. Beaucoup pensent tout bas ce que les délégués tchèques ont le courage de dire tout haut. Mais la presse viennoise à tendances pangermanistes continue de donner libre cours à sa haine des Slaves. Elle réclame des représailles, des actes comminatoires, des mesures militaires. On devine le sort qui serait réservé à la petite monarchie voisine, si l'on écoutait ces protagonistes du Drang nach Osten. Le Deutsches Volksblatt le dit en propres termes : il faut détruire rapidement par un acte énergique le « guêpier serbe )).

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