LA DIPLOMATIE ALLEMANDE
L*INTERVIEW DU « DAILY TELEGRAPH. )) — LA MANŒUVRE ALLEMANDE POUR COMPROMETTRE LA FRANCE ET LA RUSSIE.
30 octobre 1908.
L'authenticité de Tinterview publiée par le Daily Telegraph est aujourd'hui bien établie. On ne peut même plus parler d'une [indiscrétion. Les journaux officieux allemands ont reproduit, sans faire de réserves, de longs extraits de la conversation de Guillaume II. Ils "s'attachent à justifier les paroles impériales et non à en discuter l'exactitude. La presse indépendante avait été tout d'abord si frappée de l'inopportunité de ces déclarations qu'elle avait supposé que leur publication était un vilain tour joué à l'Allemagne. Mais il n'est plus question de cette hypothèse. Il semble bien établi que Guillaume II a eu réellement l'intention de faire connaître ses véritables sentiments au peuple anglais par l'intermédiaire au Daily Telegraph. On va jusqu'à dire qu'il a lu les épreuves du numéro du journal. Le seul point qui reste encore obscur, c'est la date de la conversation. Toutefois, on ne peut reporter cette date, comme on a essayé de le faire, au dernier voyage de l'empereur en Angleterre, puisque l'interview fait allusion aux événements qui se sont déroulés au Maroc dans le courant de
septembre. La conversation a donc eu lieu récemment.
Les officieux de Berlin affirment qu'elle avait efl^ectivement pour objet de ramener à l'Allemagne les sympathies anglaises égarées. Indigné de voir méconnu son grand amour pour l'Angleterre, Guillaume II aurait déversé son amertume dans le sein d'un ami. Comme les Autrichiens se sont plaints de l'ingratitude serbe, il aurait gémi sur l'ingratitude d'Albion. Et pour donner à ces amis récalcitrants des preuves éclatantes de son attachement, il aurait dit qu'il était venu à leur secours dans un moment critique^ que, loin de conspirer contre eux, il aAait dénoncé à sa grand'mère les conspirations ourdies par d'autres. Des nouvelles concordantes qui arrivent de l'autre côté du détroit, on peut conclure que ces protestations ont produit l'impression inverse de celle qui était escomptée. La nation britannique ne s'est pas sentie flattée d'apprendre de la propre bouche de l'empereur allemand ce qu'elle supposait depuis longtemps, c'est-à-dire que Guillaume II et une élite groupée autour de lui étaient à peu près seuls dans l'empire à ressentir pour elle de tendres sentiments. Si cet isolement moral du souverain rend sa tendresse plus méritoire, il est de nature à inspirer de sérieuses appréhensions aux hommes d'Etat et à la population britannicjues. Il n'est pas destiné sans doute à retarder ou à diminuer les constructions de navires de guerre. Les sentiments personnels d'un chef d'Etat sont une insuffisante garantie de la politique d'un grand peuple. Mais ces sentiments euxmêmes sont-ils bien sincères ?
A en juger par le passé, on a de sérieuses raisons de croire qu'ils sont, tout au moins, intermittents. Ils ressemblent plutôt à ceux que Guillaume II professe pour nous. Entre l'Angleterre et la France, le cœur du bouillant empereur semble toujours balancer. Tour à tour, il leur avoue