L ALLEMAGNE ET LA FRANCE 9I
1899. Le comte Mouravief, alors ministre des Affaires étrangères de Russie, entretint M. Delcassé de son désir de voir mettre fin aux horreurs de la guerre anglo-boer et de la convenance qu'il pourrait y avoir pour les trois gouvernements de Saint-Pétersbourg, de Paris et de Berlin d'employer leurs bons offices à cet effet. Il s'offrait à en causer à Berlin en retournant en Russie. M. Delcassé répondit qu'il était dans les traditions de la politique française de s'associer à toute tentative de pac'fication: Quelques jours plus tard, en effet, le comte Mouravief souleva accessoirement la question devant l'empereur Guillaume et le comte de Bûlov^ ; mais il ne crut pas devoir insister ou préciser. La proposition prit corps seulement au mois de février 1900. Le Cabinet de Pétersbourg proposa à celui de Paris d'intervenir « pour empêcher que le sang continuât de couler ». Dans cette mesure, c'est-à-dire dans un sentiment d'humanité, M. Delcassé approuva le projet à la condition expresse que la Russie se chargeât seule de le présenter à Berlin. L'ambassadeur du tsar près de Guillaume II, le comte Osten Sacken, s'acquitta de la mission le 28 février 1900. Après quelques jours de réflexion, l'empereur allemand fit savoir à Nicolas II que l'intervention des trois puissances près de l'Angleterre lui paraissait être (( une œuvre de longue haleine )> et qu'elle comportait forcément un engagement mutuel" de l'Allemagne, de la Russie et de la France de se garantir l'intégrité de leurs territoires.
Les conséquences d'un pareil engagement sautent aux yeux. Le comte Mouravief se hâta de nous informer que, suivant le gouvernement russe, on ne pouvait songer à le prendre, attendu qu'il impliquerait, en premier lieu, la disparition de l'alliance franco-russe. Il est inutile d'ajouter que les pourparlers en restèrent là. On le voit, la pre-
mière tentative d'agir de concert avec l'Allemagne en vue d'exercer dans le monde une influence pacifique, modératrice, désintéressée, humanitaire, se heurtait à une condition catégorique : la dislocation des alliances existantes et la confirmation du traité qui a mutilé la France. Nous en sommes toujours là. Nous l'avons déjà fait entendre. Toutefois, nous n'aurions pas abordé de nouveau un sujet aussi pénible si le monarque allemand n'avait pas essayé de faire croire à son interlocuteur et, derrière lui, au monde entier, que la France et la Russie avaient voulu intervenir, en 1899, pour humilier l'Angleterre, tandis que l'Allemagne était résolue à « se tenir toujours à l'écart des entreprises qui pourraient la brouiller avec une puissance maritime telle que la Grande-Bretagne ». L'interversion des rôles est trop flagrante. Nous n'avons pas besoin de nous justifier à Londres. La loyauté de M. Delcassé et de M. Pichon n'y a jamais été mise en doute ; elle est appréciée à toute sa valeur. Mais l'opinion française a besoin d'être éclairée. Il faut qu'elle sache où nous mèneraient certaines combinaisons, dans quel engrenage nous risquerions d'être pris si nous cédions à certaines suggestions. Les événements de 1899 n'auront pas été en vain rappelés au cours de la crise actuelle.
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