LA SIGNATURE DE L'ACCORD
LA CONCLUSION ET LA MORALE DE l'aFFAIRE. — l'^CHEC DE LA TENTATIVE DE DISLOCATION DES ALLIANCES.
II novembre 1908.
COMME tout le faisait prévoir hier, M. Jules Cambon et M. de Kiderlen-Waechter ont signé hier la note mettant fin au différend relatif à l'affaire de Casablanca. Le texte sur lequel les représentants des deux pays sont tombés d'accord est le suivant :
« Les deux gouvernements, regrettant les événements qui se sont produits à Casablanca, le 25 septembre dernier, et qui ont amené des agents subalternes à des violences et à de fâcheuses voies de fait, décident de soumettre l'ensemble des questions soulevées à ce sujet à l'arbitrage.
« D'un commun accord, chacun des deux gouvernements s'engage à exprimer ses regrets sur les actes de ces agents, suivant le jugement que les arbitres auront porté sur les faits et sur la question de droit. »
On n'a pas encore choisi le tribunal arbitral auquel sera soumis l'ensemble des questions soulevées au sujet de l'incident'du 25 septembre. Il semble que ce doive être la Cour internationale de La Haye, instituée précisément pour trancher les conflits de ce genre. La France ne s'y opposerait certainement pas. Mais si, à la réflexion, les deux gouvernements s'aperçoivent que les questions en litige n'ont
pas l'importance qui leur a été attribuée, il est possible, qu'ils confient le soin de les départager à un tribunal moins solennel. En toute hypothèse, le Cabinet de Paris s'emploiera de'^son mieux à faciliter la solution définitive.
Maintenant que les diplomates ont cédé la parole aux arbitres, il convient de remercier tous ceux qui ont concouru à rheureux dénouement. Il serait puéril de s'imaginer qu'ir s'agissait seulement de questions de mots débattues entre diplomates pointilleux. Les diplomates chargés des intérêts de leur pays ne s'entêtaient point sur des formules protocolaires. Ils sentaient tout le poids de leur responsabilité. Derrière les apparences, il y avait des volontés et des forces qui se mesuraient. En refusant de s'incliner devant des réclamations mal fondées, en opposant une résistance invincible à la pression de Berlin, M. Pichon et M. Cambon défendaient la France elle-même, son présent et son avenir. Ils savaient que certaines défaillances équivalent à une abdication, que leurs conséquences lointaines sont encore plus graves que leurs conséquences immédiates. Quand on s'abandonne soi-même, on ne tarde pas à être abandonné par ses amis. Et, dans cette circonstance, nos amis nous ont donné un concours sans réserves. Nous eussions manqué à leur égard autant qu'à nousmêmes en cédant à une demande injuste. En défendant jusqu'au bout une cause juste, le gouvernement français a mieux assuré la paix qu'en donnant gain de cause à l'adversaire. Jamais la paix n'est aussi certaine d'être respectée que quand chacun est résolu à se faire respecter.
Il faut aussi remercier la nation. Le sentiment de ce que l'armée est redevenue et de ce qu'elle pouvait être a donné toute leur valeur aux arguments des diplomates. Les efforts des soldats en temps de paix ne sont pas de vains exercices. Les sacrifices d\i pays pour soutenir son état
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militaire ne sont pas stériles. Dans les pays démocratiques, plus encore que dans les autres, le labeur national a besoin d'être protégé. La population ne' peut vaquer utilement à ses travaux que si elle se sait à l'abri des agressions. L 'antimilitarisme est un contre-sens dans un Etat libre. Il conduit directement à la servitude. La tâche de l'ouvrier et la mission du soldat sont liées d'une manière indissoluble. La crise d'où nous sortons n'aura pas été inutile si elle a ouvert les yeux des socialistes à cette vérité élémentaire, mais trop obscurcie au cours de ces dernières années.
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SÉANCE ORAGEUSE AU REICHSTAG. — EXPLICATIONS DU PRINCE DE BULOW. — DÉBUTS DE M. DE KIDERLEN-W^CHTER.
12 novembre 1908.
D'un coup, le Reichstag allemand vient de dépasser en liberté de langage les Parlements des vieux pays constitutionnels. Cette assemblée, qui n'a pas d'action directe sur le gouvernement, qui ne possède aucun moyen de contrôle effectif sur la politique impériale, qui ne peut pas renverser un chancelier ou un ministre investi de la confiance de l'empereur, qui avait été dissoute jusqu'ici chaque fois qu'elle s'était opposée à une volonté du souverain nettement exprimée, s'est érigée, hier et avant-hier, en tribunal. C'est le chancelier et le ministre intérimaire des Affaires étrangères qui ont comparu devant elle. En réalité, c'était l'empereur, le chef irresponsable de l'Etat, qui était traduit à sa barre. Non seulement la personne du souverain a été découverte, elle a été le sujet même de la discussion. Non seulement elle .a été prise à partie par les différents orateurs qui se sont succédé à la tribune, elle a été l'objet des critiques de son propre représentant, du chancelier de l'empire. Comme le dit ce matin la Germaniay l'organe du Centre, les reproches formulés contre le chancelier enveloppaient une accusation contre l'empereur, et le discours du chance-
lier lui-même était dirigé contre lui. Jamais le souverain d'un Etat constitutionnel n'a subi pareil assaut dans un Parlement. Jamais il n'a été défendu de cette manière par un ministre.
Et le souverain mis ainsi sur la sellette est le plus jaloux de ses prérogatives, celui qui parle à ses peuples au nom du Très-Haut. C'est dans le pays où Ton rend une sorte de culte aux HohenzoUern qu'un des partisans les plus dévoués de la monarchie a pu rappeler à Guillaume II la parole du Grand Electeur : « Souviens-toi que tu es Allemand ». Et le ministre chargé de couvrir la personne du souverain était son ami, le confident de ses pensées. La bourrasque que la publication de l'interview du Daily Telegraph a déchaînée dans toute l'Allemagne était si violente que le plus fidèle des serviteurs de Guillaume II a dû plier devant la tempête et laisser, un instant au moins, son maître exposé aux coups. Ceux-ci ont été rudes. Un député conservateur a dit : « C'est une triste destinée qu'un tel souverain soit si sotivent en opposition avec les vues de la grande masse de la population et que, jusqu'à présent, il ait tiré si peu d'enseignement des événements ». Un député de la droite a flétri le byzantinisme des eunuques de la Cour. Un Wurtembergeois, du parti libéral, a osé déclarer que tous les partis, dans tous les milieux, même dans les mess d'officiers, condamnaient les actes de l'empereur. Il a ajouté : « L'empereur ne connaît pas le Parlement ; il faut absolument que, par une sanction légale, le Parlement lui fasse connaître la volonté du pays. » Tous ces discours, qui résonnaient étrangement sous les voûtes du Reichstag, ont été prononcés sans que le président ait rappelé les orateurs à l'ordre. Tout dernièrement encore, les orateurs ou les écrivains socialistes qui s'exprimaient dans des termes incomparablement plus mesurés sur le compte de
Guillaume II étaient immédiateînent poursuivis pour crime de lèse-majesté.
A tous ces assauts, le prince de Bûlow a opposé une défense aussi habile, aussi digne que le comxportaient les circonstances. Il a plaidé coupable. Il ne pouvait ni justifier l'empereur, ni s'absoudre lui-même. Il a bien essayé' d'atténuer, d'expliquer certaines des paroles de Guillaume II. Mais il a dû avouer qu'elles avaient produit en Allemagne (( une profonde émotion et de douloureux regrets ». Il en a si bien reconnu l'incorrection qu'il a exprimé la certitude que l'empereur « s'imposerait à l'avenir, même dans ses conversations privées, la réserve qui est indispensable pour l'unité de la politique et pour l'autorité de la Couronne ». S'il n'en était pas ainsi, a-t-il ajouté, ni lui, ni ses successeurs ne conserveraient la responsabilité de la direction des affaires. Dans le cas particulier, il a déjà offert sa démission, qui n'a pas été acceptée. Il ne s'est décidé à conserver son poste qu'en raison de la gravité des circonstances actuelles. Mais le prince de Bùlow est- il bien sûr que le plcetzliche kaiser puisse à ce point dominer son tempérament } Un député lui a posé la question à la séance d'hier. Il lui a demandé si l'on pouvait affirmer que l'empereur s 'amenderait au moment même où il venait de dire au comte Zeppelin : (( Vous êtes le plus grand Allemand du xx^ siècle ! »
Quant à M. de Kiderlen-Waechter, il a fait au Reichstag de pénibles débuts. Il avait à défendre une cause détestable. Quoi qu'il ne fût à aucun degré responsable de la négligence commise par les fonctionnaires de la Wilhelmstrasse chargés d'examiner le projet d'interview du Daily Telegraph, il a recueilli les marques les plus énergiques de la désapprobation de la Chambre. Son plaidoyer, d'ailleurs, a été beaucoup moins adroit que celui du chancelier. En prétendant que le fonctionnement des rouages de l'Office
impérial des Affaires étrangères était excellent et que, pour Taméliorer encore, il fallait augmenter le nombre des agents, il a soulevé les rires de l'auditoire. Soit qu'il ait été troublé dans son exposé, soit qu'il n'ait eu rien de plus à dire en effet, il s'est rassis sans avoir parlé de l'affaire de Casablanca. Tout le monde doit se féliciter que l'incident du 25 septembre n'ait pas été porté à la tribune. Maintenant qu'il doit être en son entier soumis à des arbitres, le mieux est qu'on en parle le moins possible, à Paris comme à Berlin.
Si vive qu'ait été l'émotion manifestée au Reichstag, il faut se garder de croire qu'elle se traduira prochainement en profondes réformes constitutionnelles. Les débats de ces deux derniers jours n'ont été suivis d'aucune sanction. Le seul résultat parlementaire des événements récents est que le Comité des Affaires étrangères du Conseil fédéral a été convoqué et qu'il sera vraisemblablement appelé à se réunir moins rarement que jusqu'ici. Tout le monde le sait, la Constitution de l'empire allemand a été taillée sur mesure pour Guillaume P^ et Bismarck. Elle ne s'adapte plus aux hommes d'aujourd'hui. Nous ne savons comment ni quand on la remaniera. Ce ne sera certainement pas l'affaire d'un jour. Il vient, en vérité, de s'ouvrir en Allemagne une nouvelle ère politique. Mais, pendant longtemps encore, les changements seront plus sensibles dans les idées que dans les faits.
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