‹ L'Europe au jour le jour (volume 3)Chapitre 45 sur 134 · L'ABSORPTION DU MONTENEGRO · texte numérisé non relu

L'ABSORPTION DU MONTENEGRO

PROPOSITION DE M. DE PILGRIM BALTAZZÏ AU PRINCE NICOLAS. — NOTE DU PRINCE NICOLAS AUX PUISSANCES SIGNATAIRES DU TRAITÉ DE BERLIN.

28 novembre 1908.

LUNDI dernier,le Petit Parisien publiait une dépêche de Vienne annonçant que le ministre d'Allemagne à Cettigné venait de transmettre au prince Nicolas un plan, émanant probablement de Vienne, qui tendait à établir au Monténégro une sorte de tutelle de l'Autriche. En reproduisant cette information le 26 novembre, la Gazette de Cologne disait qu'elle serait accueillie par des haussements d'épaules, et que l'invention était si folle qu'elle ne valait pas la peine d'être réfutée. La nouvelle, en effet, était si grave, si peu vraisemblable au premier abord, qu'elle ne pouvait manquer de provoquer un certain sentiment de stupéfaction. Si peu de scrupules qu'on supposât à la nouvelle diplomatie austro-hongroise, on hésitait à croire qu'elle eût risqué, même par une voie détournée, une démarche aussi hardie. Or, le Petit Parisien maintient son affirmation. De notre côté, après l'avoir contrôlée et nous être renseignés de la façon la plus précise près de nos correspondants particuliers, nous sommes en mesure d'en certifier l'exactitude et de la compléter. Depuis quelque temps, dans tout ce qui touche à la politique extérieure, le vrai dépasse le vraisemblable.

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Vers la fin de la première quinzaine de novembre, M. de Pilgrim Baltazzi, ministre d'Allemagne à Cettigné, est allé chez le prince Nicolas et lui a parlé des moyens de rattacher le Monténégro à l'Autriche par une entente spéciale, qui assurerait, à la fois, la prospérité de la principauté et ses bons rapports avec sa grande voisine. M. de Pilgrim Baltazzi ne s'est pas dit autorisé par son gouvernement à faire cette démarche. C'étaient plutôt des idées personnelles qu'il exprimait. Seulement, quand le représentant officiel d'une grande puissance exprime au souverain près duquel il est accrédité des idées soi-disant personnelles de cette nature, l'interlocuteur ne doute pas un seul instant de leur véritable origine. D'ailleurs, dans le cas particulier, M. de Pilgrim Baltazzi est allé plus loin. Il avait couché par écrit ces idées, il les avait cristallisées dans une manière de mémorandum qu'il tenait à la main et qu'il a laissé au prince. D'après ce plan, il serait établi une union douanière entre l'Autriche et le Monténégro. L'armée de la principauté serait placée sous le contrôle de l'état-major général de Vienne et serait considérée comme une annexe de l'armée autrichienne avec laquelle elle serait appelée à marcher ; elle serait seulement dispensée de faire campagne dans une guerre contre la Russie. Au point de vue économique et financier, de grands avantages seraient accordés au Monténégro. Ses écoles, ses routes, son industrie seraient entretenues ou subventionnées largement par le Trésor autrichien. En somme, il n'aurait plus qu'à se laisser vivre, sous la protection de l'aigle à deux têtes et du drapeau jaune et noir. Le prince Nicolas et sa nombreuse famille couleraient des jours à jamais heureux dans la Tchernagore, au milieu d'un peuple rassasié de tous les biens de ce monde. C'était la paix autrichienne.

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Le prince Nicolas a conservé le papier du ministre d'Allemagne en lui promettant d'en examiner les détails avec toute l'attention qu'ils méritaient. On peut deviner la satisfaction avec laquelle il en a savouré la lecture. Il n'a pu sans doute se tenir de faire partager à quelques amis ce plaisir délicat. Et c'est ainsi qu'à dû s'ébruiter la nouvelle. Nous laissons à la Gazette de Cologne le soin de vérifier si les idées personnelles de M. de Pilgrim Baltazzi correspondent à celles de la Wilhelmstrasse et du Ballplatz combinées. Pour nous, nous tenons en trop haute estime le caractère des ministres d'Allemagne à l'étranger pour ne pas prendre au sérieux leurs idées personnelles consignées dans un mémoire remis au chef de l'Etat.

Le plan austro-allemand — pourquoi ne pas l'appeler par son nom ? — est la simple application au Monténégro du plan plus vaste que nous avons signalé dès les premiers jours d'octobre. On espérait à Vienne en sérier prudemment l'exécution au fur et à mesure que le permettraient des circonstances favorables soigneusement préparées. Peu à peu, les Etats balkaniques devaient être amenés à entrer dans la grande Confédération dirigée par l' Autriche- Hongrie. Malheureusement, la première opération, l'annexion de la Bosnie et de l'Herzégovine, n'a pu se faire sans douleur. Les amputés ont tellement crié qu'on les a entendus dans toute l'Europe. Les voisins appelés en consultation par l'opérateur n'ont pas consenti à leur fermer la bouche et à leur tenir les bras pendant qu'on leur retranchait leurs membres. Les grands gestes et les menaces n'ont pu réussir non plus à faire taire les clients récalcitrants. Alors l'opérateur est revenu à son vieux système classique, employé autrefois en Italie et autres lieux. Il a sorti le chloroforme destiné à endormir les peuples qu'il s'agit de retenir dans une vassalité paisible sous la sur-

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veillance d'une bureaucratie vigilante. Mais encore faut-il que le client veuille être chloroformé. Le prince Nicolas de Monténégro ne semble pas le moins du monde disposé à se laisser faire. Il goûte médiocrement la servitude dorée. Depuis des siècles, dans leurs montagnes abruptes, les Monténégrins luttent pour leur indépendance avec une énergie à l'épreuve de tous les malheurs. La civilisation ne les a pas encore tellement amollis qu'on puisse les atteler sans résistance au char fleuri du baron d'Aehrenthal. Décidément, on croit trop facilement à Vienne à la corruption d'autrui.

Le prince Nicolas vient d'adresser aux puissances signataires du traité de Berlin une Note où il exprime les vœux de son peuple. C'est sa réponse. Ses demandes vont probablement au delà de ce que le souci du maintien de la paix permet de lui accorder. Mais elles ne laissent pas de doute sur sa résolution de défendre l'indépendance de son pays jusqu'à la dernière extrémité. Son peuple est peu nombreux, mais il est tout entier derrière lui. Et, derrière le Monténégro, il y a encore autre chose.

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