LE MAROC A LA CHAMBRE
Utiles avec Moulai Hafid. Quand M. Jaurès a repris l'argument à la tribune, le ministre des Affaires étrangères l'a immédiatement interrompu. M. Pichon n'a pas voulu laisser subsister un instant un malentendu à cet égard. Il a déclaré que les renseignements fournis au député socialiste sur le rapport Lyautey étaient « complètement inexacts », qu'on ne pouvait en conséquence en faire état, mais que le rapport lui-même était un document confidentiel qu'il ne communiquerait pas tant qu'il serait ministre. La thèse de M. Pichon était inattaquable. Les ministres, en effet, sont chargés de prendre des décisions dont ils sont responsables devant le Parlemjent. Les rapports de leurs subordonnés contribuent à former leur opinion. Mais ce ne sont pas ces rapports, ce sont les actes des ministres qui relèvent du contrôle du Parlement. Il n'y aurait plus de sécurité pour aucun fonctionnaire, pour aucun ministre, pour aucun gouvernement, si les éléments d'appréciation de toute nature soumis aux ministres par leurs chefs de service devaient être divulgués. Il est déjà déplorable qu'on livre à la publicité, sur la foi de vagues indiscrétions, de prétendus fragments de documents confidentiels relatifs aux grands intérêts de l'Etat. C'est pourquoi nous n'avons pas voulu prendre part à une polémique dont les journaux allemands, comme on devait s'y attendre, se sont hâtés de tirer parti pour reprendre contre la France leurs vieilles accusations. La Chambre a parfaitement compris les raisons de M. Pichon. Elle les a accueillies par de si vifs allplaudissements que M. Jaurès a reconnu qu'il aurait mauvaise grâce à insister davantage. L'incident eist donc clos. Quant à la politique elle-même du gouvernement, elle a été attaquée avec autant de force par M. Delafosse que par M. Jaurès. M. Delafosse reproche au Cabinet d'avoir abandonné Abd el Aziz. M. Jaurès l'accuse de porter un
coup mortel au prestige de Moulai Hafid. MM. Clemenceau et Pichon répondront. Suivant nous, la question est ainsi mal posée. Il ne doit pas y avoir au Maroc de sultan français, allemand, espagnol ou anglais. Le souverain de l'empire chérifien ne doit être la créature de personne, sa fortune ne doit être associée à celle d'aucun Etat européen. La manie de vouloir exercer une influence prétendue prépondérante hante trop certains cerveaux ici et là. Comme nous l'avons dit au moment où l'Allemagne demandait avec un empressement déplacé la reconnaissance hâtive de Moulai Hafid, la France n'avait pas à prendre parti dans les querelles intérieures du Maroc. Elle n'a, ne peut avoir, à ce sujet, qu'un désir et une volonté. Le désir, c'est que le Maroc soit bien gouverné. La volonté, c'est que le gouvernement marocain respecte scrupuleusement ses engagements vis-à-vis de nous. Si le mauvais gouvernement dans l'empire voisin de l'Algérie dépasse certaines limites, nous avons le droit et le devoir de nous prémunir contre ses conséquences. Si les engagements ne sont pas tenus, si les traités sont violés, nous devons exiger les réparations nécessaires. Tout le monde doit donc souhaiter, dans un intérêt commun, que le nouveau sultan mette fin à l'anarchie traditionnelle au Maroc.
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FIN DU DISCOURS JAURÈS. — DISCOURS DE M. PICHON ET DE M. DENYS COCHIN. — LA MISSION DE M. RBGNAULT.
19 janvier 1909.
A entendre les députés qui interpellaient hier le gouvernement sur sa politique au Maroc, on aurait cru qu'il s'agissait plutôt d'une discussion sur la politique extérieure en général. Toute la première partie du discours de M. Jaurès, — la plus grande — a été consacrée aux relations de la France et de l'Allemagne. Depuis la séance de vendredi, l'orateur socialiste ne se sentait plus aussi solide sur le terrain marocain. L'énergie avec laquelle M. Pichon lui avait refusé communication du rapport du général Lyautey et l'approbation à peu près unanime qui avait accueilli ce refus lui faisaient mal augurer du succès de son interpellation. Il conservait si peu d'illusions sur le sentiment de ses collègues à cet égard que le Maroc n'était visiblement pour lui qu'un prétexte. En réalité, son discours a été une longue harangue en faveur d'un rapprochement franco-allemand au moyen de l'arbitrage intégral.
M. Jaurès voit l'Europe sous un aspect particulier. Il a montré hier, dans un avenir qu'il espère prochain, l'Allemagne et la Russie unies par la Pologne prussienne, l'Allemagne et la France réconciliées par l'Alsace. Il a demandé
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à M. Pichon de proposer à l'Europe, à l'Allemagne ellemême, (( la paix certaine, définitive et profonde ». Ainsi, après trente-huit ans, la France devrait demander une seconde fois la paix. C'est là que devraient aboutir les efforts de deux générations pour réparer un désastre. C'est là, en effet, que les héritiers de Bismarck prétendaient nous conduire. Jamais ils n'ont pris l'initiative d'une démarche confiante, loyale, généreuse. Toutes les fois que, pour des raisons diverses, ils ont désiré notre concours, ils nous ont fait savoir qu'ils étaient prêts à nous écouter. Mais, une fois en tête à tête, ils voulaient nous laisser prendre la responsabilité des avances. Imprégnés jusque dans les moelles de l'esprit du premier chancelier, ils tentaient de nous amener une seconde fois à leurs pieds, non plus par le fer et le feu, mais par de savantes manœuvres. C'eût été le grand triomphe. M. Jaurès a reconnu luimême que l'Allemagne dirigeante n'avait pas pris son parti de l'inévitable décomposition de l'hégémonie bismarckienne et qu'elle ne s'accommodait pas encore d'une Europe mieux équilibrée, « d'une société plus libre et plus égale des nations )>. Qu'il commence donc par convaincre les partisans de l'hégémonie! En attendant, l'Alsace, dont il a évoqué l'image, reste un immense camp retranché sur le front duquel l'empereur allemand galope, sabre haut, en criant à ses troupes : « Ce que nous avons gagné par Tépée, nous le garderons par l'épée. » L'Alsace ne serait un traitd'union que si elle était libre.
M. Pichon ne pouvait pas suivre son interpellateur sur ce terrain. Laissant de côté les souvenirs douloureux et les espoirs chimériques, il a mis très nettement la Chambre en présence des réalités. Il lui a suffi de rappeler qu'à la dernière Conférence de La Haye les plénipotentiaires français ont préconisé, avec énergie, un projet d'arbitrage obliga"
toire, également soutenu par les délégations d'Angleterre et de Russie, et que ce sont précisément les représentants de l'Allemagne, de l 'Autriche-Hongrie et de l'Italie qui l'ont repoussé. Comment, dès lors, le gouvernement français pourrait-il s'adresser aux gouvernements de ces trois puissances pour leur demander d'étendre encore un projet qu'ils ont rejeté quand il. était réduit aux stipulations restreintes soumises à la Conférence de La Haye } Ce raisonnement irréfutable a convaincu la Chambre qui a justement applaudi les paroles du ministre. M. Pichon devait se borner là. M. Denys Cochin, qui n'était pas tenu à la même réserve, a répondu éloquemment à M. Jaurès que le jour où l'Alsace et la Pologne deviendraient l'un des éléments d'une réconciliation générale dans la liberté était bien lointain encore, que pour le moment elles en sont à la période d'asservissement.
M. Pichon a saisi très heureusement une allusion de M. Jaurès aux tendances belliqueuses attribuées à l'Angleterre pour répondre comme il convenait aux insinuations malveillantes répandues, dans une certaine presse, contre la politique britannique à propos des affaires d'Orient. A en croire les amis de l'Autriche, le. Cabinet de Londres ne cherchait qu'une occasion de déchaîner la guerre en Europe ; il s'opposait à toutes les tentatives de conciliation ; il encourageait la Porte aux représailles ; il se mettait en travers des négociations austro-turques. On sentait un grand effort tenté de nouveau, du même côté qu'autrefois, P9ur séparer la France de l'Angleterre. Notre ministre des Affaires étrangères a fait justice de ces accusations. Il a déclaré, avec une fermeté qui a été très remarquée, qu'il avait constamment rencontré, dans la pratique quotidienne de l'Entente cordiale, le désir et la volonté d'éviter des complications. En associant publiquement la Russie
à cet hommage, il a tenu à montrer que la politique française restait inébranlablement attachée à celle de nos amis et alliés.
Il fallait revenir au Maroc. M. Jaurès ne se préoccupait plus de la Chaouia. Il demandait au gouvernement des comptes sur nos opérations militaires au delà de la frontière algéro-marocaine et des expjications sur de prétendus empiétements projetés par le général Lyautey. M. Denys Cochin regrettait patriotiquement que la victoire eût été interdite à nos troupes quand Moulai Hafid se trouvait à leur merci. Sur ces deux points, M. Pichon à répété à la Chambre que le gouvernement s'en était tenu et s'en tiendrait aux engagements pris par lui. Dans la Chaouia, il procéderait à une évacuation progressive au fur et à mesure de l'organisation et du fonctionnement d'une police locale capable d'assurer le maintien de l'ordre et de prévenir des événements analogues à ceux qui nous ont mis dans la nécessité d'opérer un débarquement à Casablanca. Sur la frontière algéro-marocaine, il veillera à la stricte application des traités. M. Regnault est chargé d'aller à Fez s'entretenir avec le sultan « des questions qui intéressent à la fois la France et le Maroc, afin d'établir l'entente entre les deux pays )>. Ce sont les expressions mêmes dont s'est servi Moulai Hafid en nous demandant de causer avec nous. La mission de M. Regnault n'a donc rien de suspect. Elle ne vise rien qui soit contraire à l'Acte d'Algésiras. Dans la limite de cet Acte qui reste la règle générale de notre politique, nous défendons les droits que nous possédons en vertu des arrangements directs conclus entre le Makhzen et nous. La politique du gouvernement, ainsi définie, exposée avec une parfaite clarté par M. Pichon, a rencontré l'approbation de l'immense majorité de la Chambre. Il est juste d'en féliciter le ministre des Affaire
étrangères. Ses explications loyales ont eu facilement raison des apostrophes de M. Jaurès. Elles convaincront également l'Europe et la France. Il suffit désormais au gouvernement de suivre sans dévier la ligne qu'il a tracée hier.