LA RESIGNATION DE LA TURQUIE
23 janvier 1913.
Le Grand Conseil réuni hier au palais de Dolma Bagtché a donné un remarquable exemple d'intelligence politique. Délibérant sous l'impression des plus fortes émotions patriotiques, appelé à reconnaître les conséquences d'événements désastreux, il n'a pas offert le spectacle tumultueux d'hommes s 'efforçant de rejeter les uns sur les autres la responsabilité de la catastrophe. Pleinement conscient de la gravité d'une situation désespérée, il a
écouté avec calme les explications des membres du gouvernement et s'est incliné devant la nécessité.
Contrairement à ce qu'annonçaient des informations tendancieuses telles qu'il en vient souvent d'Orient par l'entremise des pêcheurs en eau trouble, le ministre de la guerre n'a point plaidé pour la reprise des hostilités. Nazim Pacha n'entretenait plus d'illusions sur les chances de la guerre et il n'a pas essayé d'en faire naître chez les personnages siégeant au Grand Divan. Très loyalement, il a déclaré que les troupes massées sur les lignes de Tchataldja, tout en étant en bonne condition et capables de repousser les attaques des coalisés, étaient hors d'état de reconquérir la Thrace. Quant à la flotte, il a confessé qu'on ne pouvait plus rien attendre d'elle. Le tableau de la situation financière présenté ensuite par le ministre des finances était si sombre dans son exactitude qu'il était évident pour tous les auditeurs que les dernières ressources, on peut même dire les derniers expédients, étaient épuisés. Pour la situation diplomatique, il a suffi au grand-vizir et au* ministre des affaires étrangères de communiquer les dernières déclarations écrites et verbales des représentants des grandes puissances ainsi que les rapports des ambassadeurs ottomans à l'étranger pour convaincre l'assemblée que l'Europe, unie sur ce point, était bien résolue à empêcher la reprise des hostilités. Tous les orateurs, à la seule exception du procureur général Ismaïl Hakky Bey, ont avoué l'impossibilité de rejeter les conseils des puissances. Saïd Pacha lui-même, le prédécesseur de Kiamil, qu'une rivalité passionnée de plus d'un demi-siècle aurait pu pousser à la contradiction, s'est rallié à la proposition du gouvernement, et les deux ennemis se sont publiquement réconciliés. En conséquence, suivant les expressions de la note officielle publiée hier soir à Constantinople, « le
Conseil a finalement accepté le point de vue du gouvernement et, confiant dans les sentiments de justice des grandes puissances, a laissé entre les mains patriotiques d'un Cabinet loyal la tâche de travailler, avec l'appui effectif promis par les grandes puissances, pour la prospérité future du pays et la sauvegarde de ses intérêts vitaux ».
Maintenant que la Turquie vient d'accomplir le plus douloureux des devoirs, c'est aux grandes puissances de remplir le leur. En invitant par une démarche d'allure comminatoire le Cabinet de Constantinople à céder Andrinople et à s'en remettre à elles du sort des îles de la mer Egée, les six puissances signataires de la note identique remise le 17 janvier ont contracté envers le sultan des engagements matériels et moraux. Elles ont promis de lui venir en aide pour la liquidation des frais de la guerre, pour l'assainissement de sa situation financière et pour assurer la défense de l'Empire dans ses nouvelles limites. En outre elles sont moralement tenues de défendre, au cours des négociations qui vont s'engager à Londres entre leurs représentants et les délégués balkaniques, les intérêts légitimes de la Turquie. Grâce à leur très utile intervention les États balkaniques sont désormais certains d'obtenir de la Turquie, sans courir de nouveaux risques de guerre, sans les inévitables [pertes de vies et d'argent qu'eût causées la reprise des hostilités, tous les territoires revendiqués par eux. Que cette intervention ait été ou non sollicitée, elle n'en est pas moins profitable.il est à supposer que les alliés le reconnaîtront et s'emploieront à faciliter la conclusion définitive de la paix, car eux aussi sont très las et très pressés de renvoyer aux champs laissé» incultes la multitude de paysans sous les armes. Toutefois, dans le cas où ils hésiteraient, le devoir impérieux des puissances est de leur faire comprendre que leur tour est venu de se montrer conciliants.
La fixation de la nouvelle frontière en Thrace provoquera sans doute encore quelques difficultés. Mais, dès lors qu'Andrinople est abandonné, l'importance de l'étendue dé territoire à céder au Sud est secondaire. Il suffit pour la Turquie que la défense de Constantinople soit efficacement assurée. Les Bulgares n'ont pas de bonne raison de s'y opposer et les puissances doivent veiller à ce que cette condition soit remplie. En ce qui concerne les Détroits, les alliés sont disposés depuis longtemps à laisser à la Turquie tous les territoires riverains avec une profondeur raisonnable. Pour les îles de la mer Egée, quelle que soit la solution adoptée, que l'on maintienne ou non sur certaines d'entre elles la suzeraineté du sultan, elles seront en fait perdues pour la Turquie qui ne peut ni en expulser les troupes grecques, ni assurer des communications régulières avec elles. A leur sujet, les puissances auront surtout à se préoccuper d'édicter des mesures pratiques, en vue d'empêcher que les îles cédées à la Grèce puissent jamais servir à menacer soit la navigation internationale, soit les côtes ottomanes. La Grèce recevra les îles grevées de servitudes dont le respect pourra être attentivement contrôlé.
Les questions territoriales réglées, restera la question financière. Ici, deux principes doivent prévaloir. Les États annexants devront prendre à leur charge une part de la dette ottomane proportionnelle à l'importance du territoire annexé ; ils n'ont droit à aucune indemnité de guerre. Au début des négociations, ils ont bien annoncé l'intention d'exiger quelque chose comme un milliard d'indemnité de guerre. Mais cette prétention ne peut être considérée comme sérieuse. Les indemnités de guerre ne sont justifiées que par deux raisons : la rétrocession de tout ou partie des territoires conquis, la punition d'une agression. Or, dans le cas présent, la Turquie cède aux vainqueurs tous
les territoires conquis et même quelques-uns qui ne le sont pas encore ; de plus, ce sont les Balkaniques qui ont été les agresseurs. La Turquie n'a donc ni rançon ni amende à payer. Il convient d'ajouter : les vainqueurs ne sont en état de prendre de force ni rançon, ni amende ; ils annexent tous les gages entre leurs mains et ils seraient fort embarrassés d'en prendre d'autres. Ce serait donc un acte de probité et un beau geste de leur part de renoncer sans plus insister à toute indemnité. Ils y seraient déjà enclins, dit-on , à la condition de ne supporter la charge d'aucune portion de la dette ottomane. Mais cette condition est inacceptable. La participation aux charges de la dette ottomane, conséquence de l'annexion, constitue une obligation envers les créanciers de l'Etat ottoman. Ceux-ci ne se laisseront pas dépouiller. D'ailleurs, dans les opérations financières de grande envergure qui vont suivre la paix, on aura besoin d'eux et ils sauront se faire écouter.
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