ENTRETIENS DE GUILLAUME II A CARLSRUHE
12 mai 1912.
Rien n'a transpiré encore de ce qui s'est dit hier, à Carlsruhe, entre Guillaume II, M. de Bethmann-Hollweg, M. de Kiderlen-Waechter et le baron Marschall. Mais on ne peut s'empêcher de remarquer le caractère insolite des communications de toute sorte publiées depuis plus d'une semaine à l'occasion du remplacement du comte Wolff- Metternich par le baron Marschall. On parle de ce mouvement diplomatique comme si les destinées de l'Europe en devaient être changées. Il n'y a pourtant rien de très extraordinaire à voir oui ambassadeur clont l'influence est usée quitter son poste après quinze ans de séjour. Il faut avoir dans les talents exceptionnels du baron Marschall une confiance robuste pour croire que son arrivée à Londres va transformer les relations de l'Allemagne avec l'Angleterre. Nous craignons que les Allemands nourrissent à ce sujet des illusions analogues à celles qu'ils ont entretenues sur les affaires françaises. Ils s'étaient obstinés à croire qu'il suffisait de la volonté de quelques hommes, obéissant à des motifs divers, pour donner aux rapports de la France et de l'Allemagne un caractère contraire à la nature même des choses. Ils ont systématiquement fermé les yeux à la lumière éclatante du jour et, quand ils se sont heurtés aux résistances les plus légitimes, les plus faciles à prévoir, c'est à la France qu'ils s'en sont pris, en l'accusant de chauvinisme et d'esprit agressif. De cette manière, les
projets d'arrangement général entre les deux pays n'ont servi qu'à ranimer les anciennes rancunes et à rendre plus trouble, plus dangereuse, la situation générale. On est retombé dans la fièvre intense des armements. Si le gouvernement allemand suit les mêmes errements vis-à-vis de l'Angleterre, il est inévitable qu'il aboutisse aux mêmes résultats.
La grandeur des conceptions germaniques s'aperçoit très bien à travers les articles des journaux officieux. Suivant la Gazette de Cologne, « il ne s'agit pas d'un simple changement d'ambassadeurs, mais d'une situation politique vraiment exceptionnelle ». D'après le Berliner Lokal-Anzeiger, « si le baron Marschall réussissait, il en résulterait un changement complet dans la situation mondiale ; si, au contraire, il échouait, une aggravation pourrait s'en suivre ». Il n'est pas besoin d'être grand prophète pour prédire que, si le Cabinet de Berlin rêve un changement complet dans la situation mondiale, il aura un dur réveil. Du moins l'Europe saura sur qui faire retomber les responsabilités, au cas où surviendrait un nouveau conflit. Les vastes combinaisons élaborées à Berlin pour remanier l'état territorial dans les diverses parties du monde sont propres à engendrer les pires complications. Il est vraiment curieux que, dans toutes les combinaisons suggérées par la presse d'outre-Rhin en vue de rétablir l'harmonie anglo-allemande, il soit question de cessions territoriales de l'Angleterre à l'Allemagne . A en juger par les événements, il semble que la Wilhelmstrasse ait pris pour principe de se faire payer un peu partout ses bonnes grâces provisoires par des concessions successives. Cette manière d'agrandir un empire colonial est originale ; mais il est douteux qu'elle soit goûtée des pays qui doivent en faire les frais. On ne voit pas bien l'Angleterre cédant Zanzibar ou toute autre
colonie pour le plaisir de conquérir les sourires du baron Marschall.
Le baron Marschall est passé maître dans l'art de se servir de la presse. Il emmènera à Londres, paraît-il, le correspondant de la Gazette de Francfort à Constantinople, qui lui a rendu là-bas de grands services": Mais les Anglais ne sont point les Turcs. Les moyens qui ont réussi sur le Bosphore ne produiront pas les mêmes effets sur la Tamise.