‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 13 sur 110 · GUILLAUME II ET L ALSACE-LORRAINE · texte numérisé non relu

GUILLAUME II ET L ALSACE-LORRAINE

16 mai 1912.

Les- paroles comminatoires prononcées lundi par Guillaume II devant M. Schwander, maire de Strasbourg, provoquent dans toute l'Allemagne des critiques fort désagréables pour le gouvernement. Leur exactitude, d'abord contestée, n'est plus mise en doute. Elle est confirmée formellement par les rectifications officieuses qui ont seulement pour but d'atténuer la vivacité des expressions. Quels que soient les mots employés par l'empereur, il est certain qu'il a dit que les choses ne pouvaient aller plus longtemps ainsi en Alsace-Lorraine et que, si cela ne changeait pas, la Constitution serait supprimée et le Reichsland incorporé à la Prusse. Il est également certain que Guillaume II, comme empereur allemand, n'était pas qualifié pour parler ainsi. Qu'il se soit servi de la première personne du singulier ou du pluriel en annonçant ses intentions, peu importe. Il n'en est pas moins établi que l'empereur allemand n'a le pouvoir ni de supprimer la Constitution du Reichsland, ni d'incorporer celui-ci à la Prusse. Comme on l'expliquait hier ici, la Constitution de l 'Alsace-Lorraine ne peut être modifiée que par les facteurs législatifs de l'empire, c'està-dire par le Reichstag et le Bundesrat. Quant à la souveraineté territoriale, elle a été attribuée à l'empire, non à l'empereur ni au roi de Prusse, par la Constitution fédérale. Il faudrait le consentement de tous les chefs d'Etat confédérés pour modifier cet état de choses, et il est absolument invraisemblable que les souverains des États de

l'Allemagne du Sud adhèrent à l'incorporation de l' Alsace- Lorraine à la Prusse. Les paroles de Guillaume II sont donc seulement l'expression d'une opinion personnelle, et ne sont point destinées à être suivies d'effet.

L'-impression qu'elles ont produite n'en est pas moins considérable en Allemagne. On y voit une sorte de rechute de l'empereur dans des errements auxquels on croyait que la crise de novembre 1908 avait mis fin pour toujours. Les journaux radicaux et socialistes rappellent Guillaume II au respect de ses devoirs constitutionnels. On annonce pour demain vendredi deux « questions » à ce sujet au Reichstag. D'autre part, la seconde Chambre du Parlement alsacien doit être saisie de l'incident, car il vient d'y être présenté une motion relative à l'interprétation de l'article 28 de la Constitution d'Alsace-Lorraine aux termes duquel cette Constitution ne peut être revisée par les facteurs législatifs de l'Empire. Ainsi, à Berlin comme à Strasbourg, un débat public va s'ouvrir. Mais, suivant nous, ce serait une grave erreur de croire que ces débats prendront l'ampleur de ceux du mois de novembre 1908 et que la dernière initiative de l'empereur sera aussi ^sévèrement jugée que l'interview du Daily Telegraph. A Strasbourg, la discussion aura un intérêt surtout local. A Berlin, le chancelier se contentera probablement de reprendre en d'autres termes les explications officieuses publiées aujourd'hui par la Gazette de Cologne : il dira que l'empereur a voulu seulement témoigner son mécontentement du vote de blâme unanime de la seconde Chambre alsacienne à propos de l'affaire de l'usine de Grafenstaden, et qu'il n'a pas songé un instant à procéder, de par sa propre volonté, à la suppression de la Constitution alsacienne ou à l'incorporation de l 'Alsace- Lorraine à la Prusse. Le chancelier aura pour lui les pangermanistes et les conservateurs, qui demandaient déjà

l'annexion pure et simple du Reichsland à la Prusse lors de la discussion de la Constitution alsacienne au Reichstag. A l'exception des représentants du Reichsland, des Polonais, des Guelfes et des socialistes, les autres partis se garderont de jeter le gouvernement dans des embarras sérieux au sujet d'une question particulièrement sensible à l'amour-propre national. Ils ne voudront pas le mettre en mauvaise posture aux yeux de l'étranger.

Il résultera de tout cela que l 'Alsace-Lorraine souffrira une fois de plus de n'être pas comprise de ses nouveaux maîtres. A peine lui a-t-on accordé un semblant de Constitution qu'on parle de l'abroger. Et cependant, dans le vote unanime qui a soulevé la colère impériale, les voix des immigrés s'étaient unies à celles des indigènes. Quelle meilleur preuve que le Reichsland est toujours considéré comme une simple colonie ?

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