‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 14 sur 110 · L ALSACE-LORRAINE AU REICHSTAG · texte numérisé non relu

L ALSACE-LORRAINE AU REICHSTAG

18 mai 1912.

Les débats d'hier au Reichstag allemand ont été tumultueux et sont restés sans sanction. La « courte question » posée par M. Colshorn au chancelier conformément à la modification introduite il y a une dizaine de jours dans le règlement de la Chambre a reçu une réponse de M. de Bethmann-Hollweg sans que la Chambre fût appelée à exprimer son opinion par un vote. Mais si la séance d'hier n'a pas eu de conclusion parlementaire, elle n'en est pas moins caractéristique à divers égards.

Il ne s'agissait point d'une crise gouvernementale comme lors des fameuses journées de novembre 1908. L'empereur n'était point en conflit avec son chancelier et celui-ci n'avait point à rassurer l'immense majorité de l'assemblée contre les initiatives inconstitutionnelles de Guillaume II dans des questions de politique extérieure qui piquaient au vit les susceptibilités nationales. Tout d'abord les paroles dites par Guillaume II au maire de Strasbourg ont été prononcées dans une conversation privée, et, quoique destinées probablement à être répétées, n'avaient pas de caractère public. Ensuite, elles touchaient seulement à une question de politique intérieure. Enfin, M. de Bethmann- Hollweg comprend ses fonctions de tout autre manière que le prince de Bûlow. Le « cher Bernard » avait voulu un instant se poser en champion de l'opinion allemande contre les incartades de l'empereur ; il avait cru pouvoir gouverner en s'appuyant sur les partis. Mais il avait perdu la confiance de son impérial ami sans gagner celle du Parlement. Et, quand il se trouva en minorité au Reichstag, il dut quitter le pouvoir sans espoir de retour. M. de Bethmann-Hollweg, au contraire, se considère comme le premier fonctionnaire de l'empire, comme le délégué de l'empereur, placé en dehors et au-dessus des partis. Il gouverne sans se solidariser avec aucun groupe et il ne s'estimerait point atteint par un vote qui le mettrait en minorité. Quoiqu'il ait certainement été très désagréablement surpris par les paroles comminatoires de Guillaume II à M. Schwander, il a donc entièrement couvert son souverain.

^ Au point de vue de la forme, le chancelier a justifié

l'empereur en observant que Guillaume II avait parlé

« dans un cercle d'invités ». Quant au fond, il s'est appliqué

à expliquer le mécontentement produit chez le monarque

Gauvain. — T. IV. 3

par divers votes de la Diète d'Alsace-Lorraine, notamment sur les fonds de grâce et l'affaire de Grafenstaden. Sur ce second point, son discours trahit un certain embarras. Puisqu'il couvrait Guillaume II, M. de Bethmann-Hollweg ne pouvait pas se mettre en contradiction avec lui sur les raisons qui ont inspiré les paroles adressées au maire de Strasbourg. En conséquence il s'est laissé aller lui aussi à des considérations comminatoires à l'égard des Alsaciens- Lorrains. Mais, tout en les émettant, il se rendait compte qu'elles n'étaient pas du goût de la majorité de l'assemblée et il reconnaissait qu'il ne pourrait y être donné de suite qu'avec le consentement de cette assemblée. En effet, malgré l'indignation bruyante des hobereaux devant le langage cinglant de M. Scheidemann, ce député socialiste qui a présidé un jour le nouveau Reichstag, le chancelier n'a pu se méprendre sur les sentiments du pays et de la Chambre. La désapprobation des paroles impériales était générale : chez les uns, parce qu'elles blessaient l'équité, la justice et le droit ; chez les autres, parce qu'elles révélaient des intentions qu'ils pouvaient partager, mais qu'il était décent de dissimuler.

Les menaces, d'où qu'elles viennent, resteront sans effet sur la vie publique en Alsace -Lorraine. Depuis quarante ans, sous des apparences diverses, le Reichsland est gouverné à la prussienne, par des fonctionnaires d'outre-Rhin, pour le profit du vainqueur, sans égards pour les intérêts locaux. Si la Constitution qu'on lui a octroyée devait seulement servir à couvrir de l'étiquette du consentement populaire les décisions arrêtées en haut lieu, elle serait plus nuisible qu'utile ; les Alsaciens-Lorrains la verraient disparaître sans grands regrets. Et, si elle venait à être supprimée à la suite d'une affaire comme celle de Granfenstaden où l'unanimité s'est faite spontanément, immigrés

compris, parmi les représentants du Reichsland, il serait bien établi que l'Allemagne ne reconnaît pas aux Alsaciens- Lorrains l'égalité de traitement dans l'empire : ce serait avouer publiquement qu'ils sont des sujets, non des citoyens.

Les débats d'hier provoquent instinctivement une autre reflexion : c'est que l'Alsace-Lorraine, qui devait être le ciment du nouvel empire, le lien des Etats confédérés victorieux, tend, par la force invincible des choses, à devenir un sujet de discorde entre les conquérants.

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