‹ L'Europe au jour le jour (volume 4)Chapitre 6 sur 110 · ORIENTALE · texte numérisé non relu

ORIENTALE

PIERRE Ier A PARIS. — LA SERBIE ET LA FRANCE.

16 novembre 1911.

LE roi Pierre Ier de Serbie arrive cet après-midi à Paris. Il vient rendre au président de la République la visite que la catastrophe d'Issy-les-Moulineaux, au mois de mai dernier, l'avait obligé de remettre à une époque plus favorable. Le roi Pierre était déjà à Bâle et sur le point de passer la frontière quand il apprit la nouvelle de la mort tragique du ministre de la guerre et de la blessure qui mettait en danger la vie du président du Conseil. Le deuil du gouvernement et l'incertitude de l'avenir rendaient impossibles pour un temps indéterminé toutes fêtes officielles. Le roi Pierre le comprit. Il décida spontanément, bien qu'à regret, d'ajourner un voyage qui ne devait être troublé par nulle tristesse. Quoique la saison ne fût plus très favorable, il a tenu à ne pas laisser finir l'année sans exécuter le projet qui lui tenait si fort au cœur. Ce n'est pas seulement un voyage officiel, en effet, que Gauvain. — T. IV. 1

Pierre Ier fait en ce moment en France ; c'est aussi une visite à ses anciens camarades de Saint-Cyr de la promotion de Puébla, à l'armée dans les rangs de laquelle il s'empressa de venir servir en 1870 dès qu'il sut en danger le pays dont il avait porté l'uniforme, à l'armée où servent aujourd'hui de nombreux officiers serbes, et où son propre fils, le prince Georges, a voulu venir compléter son éducation militaire parmi les élèves de l'École de guerre.

Ainsi se trouvent renouées de vieilles traditions bien antérieures à l'indépendance de la principauté de la rive droite du Danube. Dès Napoléon Ier, des relations d'amitié avaient été ébauchées entre la France et la Serbie. Elles avaient été interrompues par les événements. Elles reprirent après la révolution de 1848 qui eut un grand retentissement sur les deux rives du Danube. La guerre de Crimée et le grand prestige qui en rejaillit sur la France dans tout l'Orient hâtèrent le rapprochement. Un officier supérieur français, le commandant Mondain, fut engagé pour organiser l'armée serbe et préparer des plans militaires ; notre compatriote Lauvry, ingénieur spécialiste, fut chargé de monter l'arsenal de Kragoujévatz. Dans la première moitié du siècle, les jeunes Serbes, sous l'influence des Serbes de Hongrie et de Vouk Karajitch, étaient allés étudier à Vienne ou en pays allemand. Après 1850, ils se trouvèrent attirés vers la France, fréquentèrent nos Universités et s'imprégnèrent de notre civilisation. Le plus connu des hommes de cette génération élevée à Paris est M. Nicolas Ristitch. Ce sont ces hommes qui ont fondé le parti libéral et le mouvement intellectuel de l'Omladina. Ils ont presque tous disparu aujourd'hui à l'exception du Dr Polit, un Serbe de Hongrie, qui fut longtemps député au Parlement de Pést et vit encore à Novisad (Neusatz).

LA POLITJQUE GÉNÉRALE 3

La guerre de 1870 arrêta pour un temps le mouvement francophile. La génération d'alors, celle d'où sont sortis les principaux hommes politiques d'aujourd'hui, alla s'instruire en Allemagne et surtout en Suisse. L'avènement du jeune roi Milan, au sortir d'un lycée de Paris, favorisa de nouveau le courant vers la France. Quoique Milan suivît une politique austrophile, il ressentait pour l'éducation et l'esprit français une sympathie qu'il fit partager autour de lui. Les étudiants serbes devinrent de plus en plus nombreux à Paris ; beaucoup d'entre eux sont restés nos amis et occupent de hautes charges dans l'Etat. M. Milovanovitch, le chef du ministère actuel, qui accompagne son souverain, est l'auteur d'une thèse de droit public qui lui a valu les plus hautes récompenses de la Faculté de Paris. M. Vesnitch, qui représente depuis de longues années la Serbie à Paris, et qui met à rapprocher les intérêts des deux pays un dévouement, une cordialité et un talent auxquels Français et Serbes rendent également hommage, est aussi un éminent juriste dont les travaux sont bien connus dans nos Ecoles de droit. Au rapprochement intellectuel s'ajoutait alors une certaine communauté d'intérêts matériels Après le traité de Berlin, les chemins de fer serbes dont la construction était prévue par ce traité furent concédés à des compagnies françaises. Il y eut dans le pays un afflux de capitaux et d'ingénieurs français ; une banque même fut créée. Malheureusement le rachat des chemins de fer par l'État vint brusquement ralentir cette activité. Jusqu'au retour des Karageorgévitch au pouvoir en 1903, les étudiants serbes furent à peu près les seuls liens subsistant avec la France.

L'avènement de Pierre Ier donna une impulsion nouvelle aux influences slavophiles. D'autre part, la grande crise orientale de 1908- 1909, qui fut pour le jeune royaume une

épreuve si cruelle, lui fournit l'occasion de se ressaisir politiquement et économiquement. C'est la revanche du droit. Jamais la Serbie ne s'est trouvée aussi libre et aussi prospère que depuis la tentative de Vienne pour mettre la main sur son indépendance. Grâce à l'énergie de la Triple- Entente, trop méconnue lors de cette période troublée, la Serbie est sortie de l'épreuve prête à vivre sa propre existence. Sa dynastie est alliée maintenant à la famille impériale russe. Sa politique n'est vassale de personne. La rupture économique avec l 'Autriche-Hongrie, comme autrefois celle de la Roumanie avec ce même empire, a été féconde en résultats. Le commerce extérieur, favorisé par de bonnes récoltes, a trouvé de nouveaux débouchés et augmenté dans des proportions considérables. S'il a diminué avec l 'Autriche-Hongrie, il a pris un accroissement imprévu avec l'Angleterre, l'Italie et la France par la voie de mer et avec l'Allemagne par la voie de terre. Le bétail serbe, auparavant dirigé vers les abattoirs de Vienne et de Pest, prend la route de Salonique. Les plaines limitrophes du Danube et de la Save, jusque-là négligées, se couvrent de céréales qui sont exportées par le Danube et la mer Noire. De même, l'industrie nationale s'est développée par suite de la fermeture de la frontière aux produits austrohongrois. Belgrade est devenue une ville industrielle, ainsi que Lescovatz dans le sud du pays. Le réseau des chemins de fer, limité jusque-là aux lignes prévues par le traité de Berlin, s'est complété rapidement par les lignes de la vallée du Timok et de la Morava. Le chemin de fer Danube- Adriatique est à l'étude.

Pendant que la crise économique démontrait aux Serbes la nécessité de l'effort et les poussait vers le progrès, la crise politique provoquée par l'annexion de la Bosnie stimulait Je mouvement national chez tous les peuples yougoslaves,

au grand profit du prestige du royaume indépendant, centre d'attraction puissant. Dans le pays même, la politique devenait plus ordonnée. Pour la première fois dans l'histoire de -la Serbie constitutionnelle, une législature serbe va s'achever le printemps prochain sans dissolution anticipée.

A cette renaissance, la France a été très heureuse de contribuer pour une notable part. Les deux emprunts de 1906 et 1909 émis à Paris ont permis d'entreprendre de grands travaux. Le Creusot a fourni son matériel d'artillerie. Une maison de Bordeaux contrôle la plus grande partie de l'exportation du bétail. Nos capitaux sont engagés dans d'importantes affaires minières et séricicoles. Une banque franco-serbe, récemment fondée à Belgrade, va fournir prochainement à la municipalité de cette ville, dont les représentants visitent en ce moment Paris, les fonds nécessaires pour la transformation de la ville sous la direction d'un ingénieur français. Le nombre des étudiants et des jeunes officiers serbes dans nos Universités et nos régiments s'accroît chaque année. La connaissance et l'usage de la langue française se répandent de plus en plus dans le jeune royaume ami.

Ce sont là des résultats dont le roi Pierre et M. Fallières pourront justement se féliciter. On les connaissait trop peu en France. Il est heureux que la visite d'aujourd'hui les mette en relief et en fasse saisir l'importance à nos compatriotes. Nous souhaitons que, dans la paix enfin rétablie sur la Save et le Danube, la Serbie poursuive heureusement son développement matériel et intellectuel, et que, dans cette œuvre utile au repos de l'Europe, la France continue de prendre une large part. La personne et le caractère du souverain qui préside aujourd'hui aux destinées du royaume contribueront certainement pour beaucoup à un succès

dans l'espoir duquel tous les Français saluent chaleureusement aujourd'hui S. M. Pierre Ier.

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