LE REMPLACEMENT DU GENERAL CONRAD DE HŒTZENDORF
3 décembre 191 1.
Le brusque remplacement du général d'infanterie Conrad de Hœtzendorf par le lieutenant feld-maréchal Blasius Schemua comme chef de l'état-major général de l'armée commune austro-hongroise, a une signification politique très marquée. Personne, ni dans l'armée, ni dans le gouvernement, ni à la Cour ne mettait en doute les hautes qualités techniques du général de Hœtzendrof, et tout. le monde avait pleine confiance en lui. Depuis qu'il avait succédé au mois de novembre 1906 au comte Beck, il avait encore accru la très haute idée qu'on avait de ses talents militaires. Ce sont ses idées politiques ou, si l'on veut, sa manière de réorganiser l'armée suivant une certaine conception de la politique extérieure, qui ont provoqué la crise actuelle, et par là cette crise a une importance européenne.
Le général Conrad de Hœtzendorf est partisan convaincu d'une politique d'action. Avec un grand nombre de ses camarades, il croit que le devoir présent de l'Autriche- Hpngrie est de profiter des circonstances pour assurer à la monarchie certains avantages. Il est de ceux qui regrettent qu'on n'ait pas saisi en 1908 l'occasion de mater, de dominer la Serbie. Avec l'archiduc-héritier, il est le principal personnage de ce qu'on pourrait appeler le parti militaire.
Au cours de la crise orientale, pendant l'hiver 1 908-1909, nous avons signalé les manifestations et les excès de ce parti extrêmement remuant, s 'appuyant sur de hautes influences de Cour et sur les catholiques militants. Aujourd'hui, il s'agit encore de l'Orient, bien qu'indirectement. Si l'on en croit des nouvelles de source très sûre, le général de Hœtzendorf, d'accord avec l 'archiduc-héritier, aurait énergiquement insisté tout récemment pour qu'on renforçât considérablement les troupes stationnées à la frontière italienne du Tyrol. Il avait déjà renforcé les troupes de Bosnie et d'Herzégovine et pris dans ces deux provinces toutes les mesures militaires préparatoires d'une grande action. Sur la frontière turco-serbe, on lui avait donné carte blanche. Sur la frontière italienne, il ne pouvait en être de même. Profiter des embarras de l'Italie en Tripolitaine pour concentrer des troupes sur la frontière du Sud-Ouest eût été un acte extrêmement grave. Comme beaucoup de ses camarades de l'armée, le chef de l'état-major général est persuadé qu'un conflit avec l'Italie est inévitable et que le gouvernement italien n'attend qu'un moment favorable pour se détacher de la Triple Alliance. Ayant longtemps exercé un commandement dans le Tyrol autrichien,il a sur cette question en général et sur les moyens de parer au danger présumé des idées arrêtées. C'est en vue des éventualités qu'il prévoyait qu'il travaillait avec acharnement depuis quelques années à la réfection du matériel de l'artillerie et à l'augmentation des contingents. Cette année encore, il demandait un crédit extraordinaire de 300 millions de couronnes, plus un crédit supplémentaire annuel de 120 millions pour mettre l'armée sur un pied convenable Il avait éprouvé de ce côté les déceptions les plus irritantes Les interminables crises parlementaires, tant en Autriche qu'en Hongrie, ont retardé le vote des projets de loi sur
l'augmentation des contingents, qui sont encore soumis aujourd'hui au Parlement de Pest. D'autre part, les ministres des finances n'ont accepté d'augmentation de crédits que jusqu'à concurrence de 200 millions répartis sur cinq exercices.
Le désaccord sur la question des crédits n'aurait pas à lui seul déterminé de crise. Au contraire, la question du renforcement des troupes dans le Tyrol mettait en jeu tout le système diplomatique de la monarchie. Le comte d'Aehrenthal ne pouvait absolument pas permettre une mesure destinée à bouleverser les alliances. Quels que soient les sentiments des peuples autrichien et italien l'un pour l'autre, les deux gouvernements s'attachent à prévenir et à dissiper tous les malentendus. Un acte aussi inamical que celui préconisé par le chef de l'état-major général aurait eu en Italie un retentissement énorme. Peut-être eût-il atteint son but immédiat, c'est-à-dire qu'il eût empêché l'Italie de porter les hostilités contre la Turquie en dehors de la Tripolitaine. Mais c'eût été en même temps un coup mortel à la Triple Alliance. Le comte d'Aerenthal s'y est donc opposé et l'empereur-roi lui a donné raison. Le général de Hœtzendorf a dû remettre sa démission. Il a reçu en compensation le grade d'inspecteur d'armée et la grand'croix de l'Ordre de Léopold avec une lettre autographe très flatteuse du souverain.
Le bruit court à Berlin,paraît-il,que le comte d'Aehrenthal serait prochainement amené à se retirer. Si l'on veut dire que sa victoire sur le chef de l'état-major général le met dans une situation de plus en plus fausse vis-à-vis de l 'archiduc-héritier, cela est exact. L'archiduc François-Ferdinand, en effet, a manifesté hautement son mécontentement. Tout en faisant savoir par la Reichspost qu'il subordonnait ses sentiments personnels à la décision de l'em-
pereur, il a laissé publier un communiqué du ministère de de la guerre annonçant que le général de Hœtzendorf avait dû se retirer par suite de dissentiments avec le comte d'Aerenthal et que, loin d'être tombé en disgrâce, il avait été reçu en audience spéciale par l'archiduc-héritier qui lui maintenait toute sa confiance et toute son estime. C'est une sorte de déclaration de guerre de l'archiduc au ministre des affaires étrangères. Mais ce n'est pas la première. Tous les diplomates savent que l'archiduc-héritier a déjà essayé de perdre le comte d'Aehrenthal et qu'il croyait même avoir réussi lors de l'entrevue de Potsdam. Le ministre a pourtant survécu. Il possède la confiance du souverain qui est absolument opposé à toute combinaison de guerre. Il est donc infiniment probable que François-Joseph ne voudra pas sacrifier le comte d'Aehrenthal aux rancunes du parti militaire. Si l'archiduc François-Ferdinand venait à prendre le pouvoir, le changement de ministre serait certain. Mais alors il y aurait bien d'autres changements.