‹ L'Europe au jour le jour (volume 5)Chapitre 6 sur 161 · ASSASSINAT DE L ARCHIDUC FRANÇOIS-FERDINAND ET DE SA FEMME · texte numérisé non relu

ASSASSINAT DE L ARCHIDUC FRANÇOIS-FERDINAND ET DE SA FEMME

Dimanche, 28 juin 1914 (l).

L'agence Havas nous communique à deux; heures et demie de l'après-midi la dépêche suivante :

Serajévo. — L'archiduc héritier François-Ferdinand et sa femme traversaient en voiture les rues de la ville , lorsqu'un homme tira sur eux des coups de pistolet. Tous deux furent mortellement blessés et décédèrent quelques instants après.

L'archiduc héritier François-Ferdinand et sa femme, la duchesse de Hohenberg, étaient arrivés le 25 juin à Metkovitch, à bord du cuirassé Viribus Unitis. De là ils s'étaient rendus en automobile à Serajévo, capitale de la Bosnie, où ils faisaient un séjour officiel. Aucun détail n'est encore parvenu sur les circonstances de l'horrible attentat qui

(x) Pour l'intelligence du texte, la date portée en tête de chaque article est celle du jour où le numéro du Journal des Débats a paru, et non celle du numéro lui-même qui, dans les journaux paraissant à Paris l'après-midi, est toujours la date du lendemain.

Gauvain. — T. VII. . 1

vient d'être consommé. On peut seulement rappeler que, depuis l'annexion de la Bosnie-Herzégovine, les esprits étaient très excités dans la population serbo-croate, et que, après les victoires serbes dans les deux dernières guerres balkaniques, cette excitation avait encore augmenté.

La brusque disparition de l'archiduc François-Ferdinand est un événement politique européen de la plus haute importance. Le caractère de l'archiduc, les intentions qu'on lui prêtait, ses affinités politiques et religieuses faisaient supposer que son avènement entraînerait» dans la monarchie dualiste des changements considérables.

Tout le monde connaissait son attachement profond au catholicisme et particulièrement à la Compagnie de Jésus, son peu de sympathie pour les Magyars, ses tendances slavophiles et ses projets de trialisme ou d'élargissement du régime dualiste actuel.

L'assassinat d'aujourd'hui ne change pas seulement la succession directe au trône. Elle assure, en outre, la succession en seconde ligne telle qu'elle est officiellement prévue.

En effet, les enfants de l'archiduc François- Ferdinand, issus du mariage avec la comtesse Sophie Chotek, n'étaient point héritiers du trône après lui. La comtesse Chotek, créée plus tard duchesse de Hohenberg, n'était point qualifiée pour devenir impératrice.

Toutefois on présumait qu'après la mort de François- Joseph le nouvel empereur réussirait à faire reconnaître sa femme comme impératrice et ses enfants comme héritiers du trône.

Aujourd'hui la succession est définitivement assurée au second héritier présomptif, l'archiduc Charles- François- Joseph, fils de l'archiduc Othon, marié à la princesse Zita de Bourbon -Parme.

l'attentat de serajévo

CAUSES ET CONSEQUENCES DE L ASSASSINAT DE L ARCHIDUC FRANÇOIS-FERDINAND .

Lundi 29 juin 1914.

L'abominable attentat consommé hier contre l'archiduc François- Ferdinand et sa femme est un crime politique. Ses deux auteurs, dont l'un a manqué son coup avec une bombe et dont l'autre a malheureusement réussi avec un revolver, sont des jeunes gens originaires de Bosnie et d'Herzégovine. Ils font partie de cette jeunesse exaltée serbo-croate qui conserve une rancune inexorable de l'incorporation de ces deux provinces dans la monarchie des Habsbourg. Depuis le fameux décret d'annexion du 6 octobre 1908, l'excitation des esprits dans les populations serbo-croates n'avait cessé de se manifester. Tantôt ouvertement, tantôt dans des cercles fermés, elle apparaissait chaque jour. Au plus fort de la crise bosniaque, quand le sud-ouest de la monarchie était couvert de troupes et que régnait l'état de siège, on avait peine à la comprimer. La célébration du jubilé de diamant de l 'empereur-roi, le 2 décembre 1908, ressembla dans les deux provinces annexées à une cérémonie funèbre. La reconnaissance de l'annexion par l'Europe, la démobilisation et la levée de l'état de siège ramenèrent la tranquillité matérielle ; mais, moralement, le pays resta profondément troublé. Le scandale du procès d'Agram en 1909, où se révéla l'absence de scrupules, allant jusqu'au crime, des agents officiels du gouvernement, vint encore ranimer la fermentation des esprits.

L'imprudence de la politique orientale inaugurée par le

baron d'Adirer, thaï éclata encore davantage lors de la grande crise balkanique de 191 2- 191 3. Les victoires des Serbes à Koumanovo et à Monastir furent saluées dans toute la Slavie du sud de la monarchie des Habsbourg comme des victoires nationales. On cria : Vive la Serbie! jusque sur des bateaux autrichiens ; on illumina à Raguse et à Spalato ; l'émotion, l'enthousiasme furent incoercibles. On ne songea plus à cacher ses sentiments, on les afficha. Il y eut, on le sait, une seconde mobilisation et, de nouveau, la menace d'une guerre entre l'Autriche- Hongrie et la Serbie pesa sur l'Orient. En ces circonstances, comme durant la crise bosniaque à la fin de l'hiver 1908- 1909, beaucoup de personnes bien informées attribuèrent à l'archiduc François-Ferdinand des intentions belliqueuses. En fait, les organes de l'état-major général, dont les directeurs touchaient de près l'archiduc héritier, et les journaux politiques qui passaient pour recevoir les inspirations de ses confidents poussaient de toutes leurs forces à la guerre. En 1908-1909, la Danser's Armée Zeitung déclarait qu'il fallait « percer l'abcès purulent serbe » et, au besoin , exterminer le peuple serbe. En 1912-1913, le monde officiel de Vienne lançait la légende de la mutilation du consul Prochaska par les Serbes afin de provoquer une rupture et de placer l'Europe devant les faits accomplis. On devine quelles angoisses, quels ressentiments éprouvèrent les Serbo- Croates, et ensuite quel orgueil, quand les traités de Londres et de Bucarest reconnurent solennellement la formation d'une Serbie agrandie. Avant 1908,. une partie du monde serbe ne répugnait point à l'idée d'une grande Serbie dans l'intérieur même de la monarchie austro-hongroise. Après 1909 déjà, plus encore après 191 3, le monde serbe ne regarda plus que du côté de Belgrade.

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A Vienne, on parut enfin sentir la nécessité de remplacer le régime de compression par une tolérance relative. En Croatie, où la dictature avait suspendu toutes les garanties constitutionnelles, on en rétablit quelques-unes. En Bosnie et en Herzégovine, on esquissa une apparence de régime représentatif. Ces atténuations du « despotisme éclairé » produisirent un assez bon effet sur l'ensemble de la population. Mais, d'une part, le coup porté au prestige de la domination habsbourgeoise était définitif et l'attraction vers la Serbie libre allait en s'accroissant ; d'autre part, les concessions étaient tenues pour nulles et non avenues parmi les jeunes gens qui cédaient plus aux entraînements du rêve qu'aux conseils de la raison. C'est dans ces derniers milieux qu'ont vécu les assassins de l'archiduc-héritier. On ne sait pas encore exactement quand et comment ils conçurent l'attentat. Toutefois, il n'est pas très difficile de le deviner. Lorsqu'on apprit à Mostar et à Serajévo que l'archiduc-héritier allait venir en visite officielle dans les pays annexés, l'exaltation des jeunes révolutionnaires atteignit son paroxysme. Ils pensèrent sans doute à imiter le collégien croate qui avait tiré Tan dernier sur le ban. L'un des assassins d'hier avait été expulsé du lycée de Serajévo à cause de son mauvais esprit : il avait dû, depuis, méditer des projets1 de vengeance et probablement les faire partager à quelques camarades déséquilibrés comme lui.

L'assassinat d'hier est un crime horrible, injustifiable, inexcusable, et, lorsqu'on songe qu'il eut aussi pour victime la duchesse de Hohenberg, noble femme de vie exemplaire, de haute intelligence etuàu caractère le plus élevé, on ressent une indignation plus forte encore. C'est une catastrophe de famille. Mais ce n'est point une catastrophe nationale. La mort imprévue de l'archiduc Fran-

çois-Ferdinand ne crée ni complication intérieure, ni danger extérieur/ C'est une tragédie de plus dans le long règne dramatique du vénérable empereur François-Joseph ; elle ne comporte en soi ni affaiblissement de la monarchie, ni atteinte à la dvnastie.

L'archiduc François- Ferdinand n'était pas né héritier du trône des Habsbourg. Il le devint seulement à la suite de la mort de l'archiduc Rodolphe, fils unique de François-Joseph et de l'impératrice Elisabeth, et de la renonciation de son père, l'archiduc Charles-Louis, frère du souverain. A ce moment, rien ne semblait devoir troubler l'ordre officiel de la succession. Ou bien l'archiduc François-Ferdinand se marierait et ses fils, s'il en avait, seraient appelés à lui succéder ; ou bien son neveu Charles- François-Joseph, fils aîné de son frère cadet Othon, serait désigné après lui. Mais un événement anormal dans la maison d'Autriche se produisit : l'archiduc-héritier fit une mésalliance ; il épousa morganatiquement une jeune fille de maison non souveraine et dut renoncer par serment solennel, pour sa femme et sa descendance, à tous les « droits, titres, armoiries, privilèges, etc. qui appartiennent aux veuves ebenbiirtig et à la postérité des archiducs issus de légitimes mariages ». Cette renonciation, entourée de toutes les garanties imaginables, fut enregistrée dans le statut de famille des Habsbourg. En Autriche, elle a toujours été considérée comme absolue et incontestable. En Hongrie, où le droit domestique des Habsbourg n'a pas la même force, le Parlement l'incorpora dans un statut du royaume (statut XXIV de 1900). Il y fut spécifié « que les enfants issus dudit mariage et leurs descendants ne posséderont aucun droit à succéder au trône dans les royaumes et les territoires représentés au Reichsrath (Autriche) ni, conséquemment, en vertu des statuts I et

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II (Pragmatique sanction) de 1723, dans les territoires de la Couronne de Hongrie, et que les mêmes sont exclus de l'ordre de succession ».

Des stipulations aussi précises semblaient supprimer toute incertitude dans l'ordre successoral. Cela n'était pourtant pas tout à fait sûr. D'après certains jurisconsultes hongrois, les mariages morganatiques devaient produire, en Hongrie, les mêmes effets que les mariages légitimes, et la duchesse de Hohenberg avait qualité pour ' devenir reire de Hongrie ; quant aux enfants, une loi pouvait défaire ce qu'avait fait le statut XXIV de 1900. On voit quelles complications pouvait amener l'avènement de l'archiduc François- Ferdinand. Suivant toute vraisemblance, une fois monté sur le trône, le nouveau souverain aurait tenu à faire asseoir à ses côtés l'épouse de son choix ; sans doute aussi aurait-il partagé le désir de sa femme de voir leurs fils reconnus comme héritiers présomptifs. Il aurait pu se faire délier de son serment religieux par le pape et de son engagement politique par le Parlement hongrois. En Autriche, la combinaison se fût probablement heurtée à des résistances invincibles ; en dépit de tout, l'archiduc Charles-François-Joseph y fût resté le seul héritier légitime du trône. C'eût été une source de difficultés inextricables.

C'étaient là des considérations d'avenir assez lointain. Cependant, au début du nouveau règne, elles eussert lourdement pesé sur le présent. Malgré la sincérité des regrets et la vivacité de la douleur que les peuples de l'empereur François-Joseph ressentent en ce moment pour l'assassinat de Parchiduc-héritier et de sa femme, ils trouvent donc une sorte de consolation dans la disparition des chances de conflits intérieurs qu'eût fait fatalement naître l'avènement du malheureux prince. LVrchiduc

Charles-François-Joseph, marié à la princesse Zita de Bourbon-Parme, et déjà père d'un jeune fils, est universellement aimé dans les deux moitiés de la monarchie. L'empereur-roi avait déjà pour lui une prédilection intime que les convenances politiques lui interdisaient de marquer. Il va désormais concentrer sur lui son affection et ses soins.

Dans le grand deuil où la tragédie d'hier plonge la famille impériale ainsi que toute la monarchie, tout le monde s'inclinera respectueusement devant le souverain octogénaire à qui la vie n'a épargné aucune épreuve, aucune douleur.

LE DRAME DE SERAJEVO ET L'OPINION EUROPÉENNE. — LES MENACES DE LA REICHSPOST. — LES REVELATIONS DE M. STEED.

Mardi 30 juin 1914.

Le double assassinat de Serajévo provoque une réprobation universelle qui trouve une expression indignée dans la pres'se de tous les pays. En présence de ce crime monstrueux, on ne peut songer tout d'abord qu'à maudire les assassins et à plaindre les victimes. A cet égard, le ton des journaux est irréprochable, même dans les pays où l'on avait eu le plus sujet de se plaindre de la politique de l'archiduc François- Ferdinand. En Serbie notamment, où l'on commémorait l'anniversaire de la bataille de Kossovo, les réjouissances publiques furent arrêtées spontanément à la première nouvelle de l'attentat ; on eut aussitôt l'im-

L ATTENTAT DE SERAJEVO y

pression que le lieu de l'assassinat et la personnalité des assassins, quoiqu'ils fussent sujets austro-hongrois, pouvaient mêler la Serbie au drame et l'on observa l'attitude la plus digne. En Russie également, où la mobilisation autrichienne d'octobre 1912 a laissé d'amers souvenirs, le langage des journaux; est parfait. Aussi en Italie, contre qui la victime d'avant-hier fit prendre à certains moments des précautions militaires suspectes, on n'a pas un mot déplacé ; on ne laisse percer nulle part le soulagement intime causé par la disparition d'un prince dont les sentiments pour l'Italie et les Italiens de l'Istrie-Dalmatie étaient tout au moins peu amicaux.

Le drame de dimanche n'éveillerait donc aucune préoccupation d'ordre international si l'on ne voyait éclater dans certains milieux autrichiens des intentions nettement agressives contre la Serbie. Certes, il est bien naturel que, sous le coup de la douleur et de l'émotion, les Autrichiens en général et les amis des victimes en particulier # se laissent aller à des appréciations véhémentes, même injustes. On ne peut exiger en pareil cas le sang-froid et la modération de la part des personnes touchées au fond de leur cœur. Mais il est une limite qui s'impose aux récriminations publiques contre les tiers. Cette limite vient malheureusement d'être dépassée. La Reichspost, qui passait justement pour l'interprète le plus fidèle des pensées de l'archiduc François- Ferdinand et dont l'influence est grande dans les milieux militaires, dirige aujourd'hui des menaces formelles contre la Serbie. Elle s'exprime comme si l'assassinat de dimanche avait été commis à Belgrade par des sujets du roi Pierre. Toujours aveugle sur les mouvements intérieurs dans la monarchie dualiste, elle s'obstine à chercher des causes extérieures au mécontentement des sujets de l'empereur François-Joseph. Elle

s'en prend à la Serbie et à la Russie de l'irritation des Serbo-Croates. Elle croit trouver à Belgrade et à Pétersbourg les instigateurs de Cabrinovitch et de Prinzip (x). Elle voit là une provocation directe et pousse son cri de guerre. « Nous avons, dit-elle, une défaite à réparer, nous avons à faire payer le meurtre de Serajévo à ses instigateurs. L'assassinat de notre archiduc-héritier est pour nous l'avis que la onzième heure a sonné : nous attendons le coup de la douzième. »

Ce ne sont point là des divagations proférées dans une heure d'égarement. Ce sont des opinions froidement raisonnées. La Reichspost ne se borne pas à réclamer la guerre pour demain ; elle exprime crûment le regret que ses exhortations à la guerre n'aient pas été suivies en 1909 et en 1912 : « On n'a pas tenu compte, avoue-t-elle, de l'élan de l'armée qui, d'instinct, voulait se jeter sur la Serbie pour en finir avec cet État. » Il faut éclairer cette phrase à la lumière du fameux article du 25 février 1909 de la Danser' s Zeitung {Débats du Ier mars 1909) : « Dès que nous jugerons le moment venu, disait l'organe de Fétat-msjor général, la Serbie devra être combattue avec toute notre puissance, rapidement et sans ménagement. L'armée impériale devra se ruer de toutes prrts, comme un ouragan, à l'assaut de l'insolent drôle et se déverser dans son pays comme un torrent... La création artificielle qui s'appelle royaume de Serbie représente aujourd'hui un abcès purulent qui menace de tout irfecter. Il doit être opéré... Quiconque cherche à soutenir la Serbie est notre ennemi. Nous sommes assez forts pour repousser de telles attaques et de tels protecteurs. Nous châtierons la Serbie, nous la conquerrons, nous la garderons... Si cela dépl?ît à

(*) Noms des deux assassins.

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quelqu'un, qu'il vienne donc!» Pour les gens de la Reichspost, de la Danzer's Armée Zeirtung, etc., la morale publique n'existe pas. A leurs yeux, la fin justifie toujours les moyens. Peu leur importe la bassesse, l'odieux des moyens ; ils ont uniquement en vue la fin, celle qu'ils placent au-dessus de tout, si contestable qu'elle soit pour tout autre qu'eux.

Allons-nous revivre les jours de mars 1909 où l'on fut à la veille d'une conflagration générale ? Tous les hommes politiques doivent avoir présents à l'esprit en ce moment le récit sobre et pathétique de cette crise dans le livre de M. Henry Wickham Steed, correspondant du Times à Vienne pendant dix ans, et aujourd'hui foreign editor de ce journal : La Monarchie des Habsbourg. M. Steed, dont les renseignements et la bonne foi sont au-dessus de tout soupçon, raconte comment le baron d'Aehrenthal fit publier, le 25 mars 1909, p^r le docteur Friedjung, ckns la Nouvelle Presse libre, des documents faux, fabriqués à la légation d'Autriche-Hongrie à Belgrade, afin d'établir la « preuve » d'un vaste complot serbe et de justifier une subite invasion de la Serbie. « Si la^ Russie, dit M. Steed, n'avait retiré son appui à la Serbie à la suite de l'intervention de l'ambassadeur d'Allemagne à Saint-Pétersbourg, le 24 mars 1909 — la veille de la publication de l'article de M. Friedjung — , il n'y aurait plus eu aucune chance de percer à jour les procédés d'Aehrenthal, car l'Autriche- Hongrie aurait envahi lar Serbie et fait exécuter, en vertu de la loi martiale, les Serbo-Croates que les faux accusaient de haute trahison. » Les hommes dirigeants combinaient alors à Vienne, à tête reposée, des faux et des exécutions d'innocents en vue de déchaîner une guerre qu'ils jugeaient favorable à leurs intérêts. Il s'en est fallu de rien qu'ils missent l'Europe à feu et à sang pour assouvir

leurs ambitions et leurs haines. Est-ce bien à ces apologistes du crime profitable de joindre des menaces à leur

indignation d'aujourd'hui ?

L'Autriche n'a jamais rien gagné au système de compression. L'entassement des patriotes italiens dans ses prisons ne l'a pas empêchée de perdre la Lombardie et la Vénétie. Elle ne sauvera pas sa Slavie du Sud-Ouest en incarcérant des multitudes de suspects et en terrorisant ses sujets serbes. Que ne songe-t-elle enfin à se faire aimer au lieu d'essayer de se faire craindre ! Un beau rôle, bien approprié à son caractère, s'offre à l'archiduc Charles- François-Joseph.

LE DRAME DE SERAJEVO ET LE VERTIGE AUTRICHIEN, — LES FAUSSES NOUVELLES.

Mercredi Ier juillet 1914.

Si la mort imprévue de l'archiduc François- Ferdinand n'est pas en soi de nature à jeter la monarchie dans des complications politiques, puisque la régularité de l'ordre successoral devient mieux assurée, il n'en est pas de même des circonstances qui l'entourent. Il apparaît de plus en plus clairement que les partisans de la grande politique viennoise, les hommes qui pressaient l'empereur François-Joseph en 1909 -et 1912 d'envahir la Serbie à l'improviste, saisissent avidement le prétexte du crime de dimanche pour reprendre leur campagne. On a lu hier les incitations de la Reichspost. Cet organe chauvin redouble ses coups aujourd'hui : il accuse tout le peuple serbe de

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Serbie du crime commis par deux sujets de l'empereur-roi sous les yeux des troupes et de la police austro-hongroise. La Militaerische Rundschau ne se gêne pas davantage, elle crie : à Belgrade ! Elle somme le gouvernement de Vienne de mettre directement en cause le gouvernement serbe, et elle conclut : « A la moindre tentative de nier ou de louvoyer, notre seule réponse doit être enfin, enfin, la marche sur Belgrade ! » On revoit là le même mélange de cynisme et de férocité qu'au cours des deux dernières grandes crises orientales.

L'opinion européenne doit être avertie. Il faut qu'elle ne se laisse pas entraîner par le flux de fausses nouvelles qui, de Vienne et de Pest, va se répandre sur tout l'Occident. La complicité des autorités serbes dans l'attentat de dimanche est d'une invraisemblance extravagante. Rien, absolument rien ne justifie le plus léger soupçon en ce sens. On pourrait tout aussi bien prétendre que les assassins ont agi sur les instigations d'agents provocateurs autrichiens. Du moins l'existence de ceux-ci est certaine et il est matériellement prouvé qu'ils ont commis des actes criminels en Serbie et en Croatie durant ces cinq dernières années. Ne pourrait-on pas également s'étonner que, malgré l'avertissement de la première bombe, les troupes et la police qui garnissaient les rues de Serajèvo n'aient pu prévenir le second attentat? Il est difficile de pousser l'incurie, on pourrait dire la stupidité, plus loin que ne l'ont fait les personnes chargées de veiller sur la vie de l'archiduc héritier et de sa femme. Les accusations empoisonnées contre la Serbie se trompent d'adresse.

Parmi les informations tendancieuses mises en circulation ce matin, il en est une surprenante. On annonce que les gouvernements serbe et monténégrin avaient résolu de publier, le dimanche 28 juin, jour anniversaire de la ba-

taille de Kossovo, et jour de l'attentat, leur intention de proclamer l'unité des deux royaumes. La nouvelle de l'assassinat de l'archiduc héritier et de sa femme aurait fait ajourner cette proclamation. L'invraisemblance de la nouvelle saute aux yeux. Si la proclamation avait été décidée pour dimanche, elle aurait eu lieu dans h matinée ou tout au moins au commencement de l'après-midi, avant l'heure de l'assassinat, avant l'heure où l'assassinat a été connu à Belgrade. Elle aurait eu lieu simultanément à Belgrade et à Cettigné. Or, ni à Belgrade, ni à Cettigné, où la nouvelle du drame est parvenue plus tard qu'à Belgrade, il ne s'est rien passé. Le roi de Monténégro, qui se trouvait à Munich ces jours-ci, était en voyage ; le prince Danilo est également absent du royaume ; le roi de Serbie est aux bains de Vrania. Comment, en l'absence de ces princes, eût-on exécuté pareille décision ?

La nouvelle lancée ce matin est donc manifestement erronée. Quant au dessein de la Serbie et du Monténégro de s'unir un jour, il est bien au fond du cœur des deux peuples, qui sont de même race, de même langue, de mêmes mœurs et de mêmes sympathies politiques. Mais les gouvernements n'ont nullement l'intention de proclamer l'unité. Nous sommes autorisés à le déclarer formellement. Le voudraient-ils, que des considérations dynastiques les arrêteraient aujourd'hui. Ils veulent laisser agir le temps. Avant la fusion des dynasties et des royaumes, si elle doit s'opérer, il y aura la fusion des esprits et des institutions. Et contre cela personne n'aurait le droit de protester.

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LES ABERRATIONS DE L'OPINION EN AUTRICHE. — LES EX- CITATIONS DE LA PRESSE ALLEMANDE.

Jeudi 2 juillet 1914.

Les nouvelles d'Autriche-Hongrie ne sont pas meilleures aujourd'hui. Non seulement à Serajévo et en Bosnie- Herzégovine, mais encore en Croatie et jusqu'à Vienne, on signale des excès commis contre la population serbe, des manifestations violentes contre la Serbie. En Croatie, le parti Frank, qui s'est couvert d'opprobre durant le fameux procès d'Agram, prend une revanche sauvage contre ses anciennes victimes ; il profite de la complaisance de la police pour opérer lui-même contre les adversaires que ses machinations de 1908 et de 1909 n'ont pas réussi à faire exécuter. Dans cette frénésie, les catholiques militants rivalisent avec les musulmans. Pour qui connaît le caractère musulman, il est hors de doute que les mahométâïis de Bosnie et d'Herzégovine n'ont pu se livrer à des actes de violence contre les orthodoxes qu'avec la complicité, sinon les encouragements de certaines autorités locales. Tout cela produit une fermentation qui, finalement, tournera contre les intérêts de la monarchie dualiste. Les aveugles sont seuls à ne pas s'en apercevoir. Les pitoyables représailles exercées aujourd'hui contre une multitude d'innocents se payeront cher plus tard.

On semble avoir perdu dans certains milieux toute faculté de raisonnement. C'est ainsi qu'on incrimine violemment le gouvernement et la police serbes sous prétexte qu'on aurait découvert de nouvelles bombes à Serajévo,

l6 L ' EUROPE AU JOUR LE JOUR

Suivant les autorités de cette ville, y compris l'archevêque catholique, on aurait trouvé des bombes jusque sur les branches des arbres le long de la route que devait suivre l'archiduc François-Ferdinand ; il y aurait eu deux bombes sous la table de la salle à manger où devait déjeuner l'archiduc ; il y en aurait eu encore dans la cheminée de sa chambre à coucher. Ainsi on aurait placé des bombes tout le long des routes et l'on en aurait semé les appartements de l'archiduc, dans un pays couvert de troupes austro-hongroises où la police surveille le moindre geste des simples touristes, et ce serait la faute de la Serbie! C'est encore plus grotesque qu'odieux.

L'affolement des cercles militaires et cléricaux d'Autriche-Hongrie tend malheureusement à se propager en Allemagne sous une autre forme. La Germania met en cause « la nationalité serbe tout entière » et l'entourage du roi Pierre lui-même ; elle incite l'Autriche à demander à la Serbie « des garanties contre le retour de pareilles monstruosités en exigeant le concours de la police hongroise sur le territoire serbe ». Le Berliner Tageblatt, qui ne partage pourtant point d'ordinaire les passions de la centriste Germania, voit dans lVttentat de Serajévo « une affaire internationale ». A son avis, l'Autriche a le droit d'entreprendre des démarches diplomatiques de nature à lui « garantir la loyauté future de son voisin serbe ». Des garanties pour l'avenir! Cela sonne singulièrement dans les colonnes d'un journal allemand. Si le Cabinet de Vienne s'abandonnait à pareille imprudence, les pires complications seraient à craindre. Certainement la Serbie ne serait pas laissée en tête-à-tête avec l'Autriche dans des conversations où son indépendance serait en jeu ; le langage de la presse russe ne laisse aucun doute à ce sujet.

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XES FUNERAILLES D ARTSTETTEN. — ■ LETTRE DE FRANÇOIS- JOSEPH Ier A SES MINISTRES. — ORDRE DU JOUR IMPÉRIAL A L'ARMÉE ET A LA MARINE.

Lundi 6 juillet 1914.

Les deux victimes du drame de Serajévo reposent aujourd'hui dans le caveau funéraire du château d'Artstetten, que l'archiduc François-Ferdinand avait fait construire afin de n'être point séparé par la mort de l'épouse de son choix à qui les rigueurs de l'étiquette devaient fermer la crypte de l'église des Capucins. Pendant les tristes journées écoulées depuis le 28 juin jusqu'aux obsèques de l'archiduc héritier et de la duchesse de Hohenberg, l'empereur François-Joseph et la nation austrohongroise ont reçu de toutes parts les marques les plus touchantes de sympathie. Tout le monde a compris l'étendue de la perte éprouvée par le monarque et la monarchie ; tout le monde s'est associé à la douleur du vénérable souverain et aux regrets de ses peuples. Toutefois, si cruelle que fût la brusque disparition de l'archiduc François- Ferdinand et de sa femme, ce n'était point, nous l'avons dit, une catastrophe nationale. Elle n'est point comparable à la mort de l'archiduc Rodolphe. Elle ne trouble point l'ordre de succession au trône. Un autre héritier est naturellement désigné pour remplacer le prince tombé sous les balles d'un assassin, et cet héritier, qui a l'âge d'homme, donne les plus belles promesses. Enfin, pour tout dire, l'archiduc François-Ferdinand ne jouissait d'une véritable popularité que dans les cercles militaires, tandis qu'il ins- G au vain. — T. VII. 2

l8 LEUROPE AU JOUR LE JOUR

pirait des sentiments sensiblement différents dans d'autres milieux, à Vienne même. La perspective de son avènement n'était point sans éveiller d'appréhensions parmi les hommes politiques les plus attachés à la dynastie, jusque chez les anciens libéraux allemands. Il n'y a donc pas lieu, pour les sujets de l 'empereur-roi, de concevoir aujourd'hui des inquiétudes qui seraient hors de proportion avec l'importance politique de l'événement, ni de confondre le deuil d'une mort déplorable avec le sort de la monarchie. Les coups de revolver de Prinzip n'ont point ébranlé le trône des Habsbourg.

L'empereur François-Joseph a sans doute, cru qu'il ne serait pas sans péril de laisser l'opinion publique s'égarer trop longtemps dans le découragement et la colère. Quoique accablé sous l'affliction, il a trouvé le courage d'adresser aux présidents des Conseils d'Autriche et de Hongrie et au ministre commun chargé de l'administration de la Bosnie-Herzégovine — • les deux provinces annexées en 1908 sont, en effet, placées sous la souveraineté directe de l'empereur- roi sans relever ni de la Cisleithanie, ni de la Transleithanie — - une lettre de la plus haute inspiration, où les choses sont remises au point. Un ordre du jour impérial à l'armée et à la marine a paru en même temps.

Post.-Scriptam. — Voici le texte de la lettre autographe de Pempereur-roi à ses ministres :

« Je me sens profondément ébranlé et reste sous l'impression du fait tragique qui a emporté mon neveu bien-aimé au milieu de la tâche à laquelle il s'était consacré avec un vif sentiment du devoir et qu'il accomplissait aux côtés de sa courageuse femme qui persista à se tenir fidèlement près de lui dans une heure de danger. Cet événement m'a plongé, moi et ma Maison, dans le deuil le plus douloureux. Si quelque chose peut alléger cette amère douleur, c'est certainement les preuves sans nombre de chaleureuse sympathie et de sincère compassion qui.

l'attentat de serajevo 19

ces jours derniers, me sont venues de tous les milieux de la population. Une main criminelle m'a privé d'un parent qui m'était cher, d'un collaborateur fidèle, a enlevé à des enfants d'un âge tendre et à peine élevés, qui avaient besoin de leurs protecteurs naturels, tout ce qui leur était cher sur la terre, et a amoncelé sur leurs têtes innocentes un malheur sans nom.

« Le vertige d'un petit nombre d'hommes induits en erreur ne saurait cependant ébranler les liens sacrés qui nous unissent, moi et mes peuples ; il ne peut atteindre les sentiments d'affection profonde qui ont été manifestés à nouveau d'une manière si touchante envers moi et envers ma Maison, régnant depuis des siècles. Pendant soixante-cinq ans j'ai partagé avec mes peuples la tristesse et la joie, songeant toujours, même dans les heures les plus difficiles, à mes devoirs élevés, à ma responsabilité pour le sort de millions d'hommes dont j'aurai à rendre compte au Tout-Puissant.

« La nouvelle et douloureuse épreuve qu'il a plu à la décision insondable de Dieu de m'infliger, à moi et aux miens, affirmera en moi la résolution de persister jusqu'à mon dernier soupir dans la voie reconnue comme la meilleure pour le bien de mes peuples, et, si je puis un jour transmettre à mon successeur le gage de leur affection comme un legs précieux, ce sera là la plus belle récompense de ma sollicitude paternelle à leur égard. Je vous charge de notifier à tous ceux qui, dans ces jours de douleur, se sont serrés avec une fidélité et un dévouement éprouvés autour de mon trône mes remerciements les plus vivement sentis.

« François- Joseph . »

Voici d'autre part le texte de Tordre du jour impérial à l'armée et à la marine.

« Son Altesse impériale et royale, l'archiduc François-Ferdinand, général de la cavalerie, amiral et inspecteur général de toutes nos forces armées, a succombé à un attentat abominable commis contre sa vie. Plongé dans l'affliction la plus profonde, je déplore, avec tous les membres de mon armée et de ma flotte, la perte du défunt, dont l'activité s'employait justement à remplir les devoirs militaires qui lui étaient chers. Son dernier ordre du jour est adressé aux braves troupes qui, en Bosnie et en Herzégovine, s'efforcent avec fidélité et joie d'atteindre le plus complet entraînement.

« Pour élevée qu'était la situation que j'avais donnée au défunt archiduc, sa conception des tâches qu'il avait acceptées n'était pas moins élevée. C'est au milieu de l'accomplissement joveux de son œuvre qu'il nous a été enlevé. Nous nous inclinons avec mélancolie devant la volonté insondable du Tout-Puissant qui a exigé une si haute victime de

moi, de mes troupes de terre et de mer et de la patrie. Cependant je ne renonce pas à l'espoir d'un avenir prospère, car je suis convaincu que, dans toute situation difficile devant laquelle nous pourrions nous trouver, l 'Autriche-Hongrie peut compter pour sa défense sur son armée et sa flotte inébranlablement fidèles à leur devoir.

« François-Joseph. »

LES PROVOCATIONS DE LA PRESSE AUSTRO -ALLEMANDE ET LES POGROMS DE SERAJEvO.

Samedi n juillet 1914.

Il est curieux de suivre en ce moment la p fesse austrohongroise. Les journaux qui, dès le lendemain du drame du 28 juin, ont fait campagne contre la Serbie saisissent chaque jour le moindre prétexte pour préconiser la politique de représailles. Régulièrement une note officieuse vient avertir le public que cette politique n'est point celle du gouvernement. Les journaux en question baissent un jour leur ton ; mais, le lendemain, ils reviennent à la charge à propos de n'importe quoi. Tout d'abord le gouvernement de Vienne a désavoué tout projet de rendre la Serbie responsable à un titre quelconque de l'assassinat de l'archiduc-héritier et de sa femme par deux jeunes gens de Bosnie-Herzégovine. Puis il a démenti l'intention de a faire procéder à une enquête en Serbie par des agents austro-hongrois. Ensuite l'empereur François-Joseph a remercié lui-même, dans une lettre publique, le prince de Montenuovo de la fidélité avec laquelle il s'était ponctuellement conformé à ses instructions pour les obsèques des deux victimes du 28 juin, alors que des articles indignés accusaient le grand maître de la cour d'avoir volontaire-

l'attentat de SERAJÉVO 21

ment diminué l'éclat des cérémonies funèbres de Vienne et d'Artstetten. Hier, enfin, une note officieuse déclarait que les informations publiées au sujet de l'audience accordée par l'empereur-roi au comte Berchtold à Ischl étaient « dénuées de tout fondement authentique ».

Cela prouve deux choses. D'une part, les amis personnels du malheureux archiduc assassiné ont organisé une sorte de Fronde ; d'autre part, les membres du parti clérico-militaire prennent leurs désirs pour des réalités et tentent de forcer la main au souverain en annonçant comme des résolutions fermes du gouvernement leurs propres projets. A tort ou à raison tous ces personnages comptaient sur l'archiduc François-Ferdinand pour inaugurer dans la monarchie «un nouveau cours», celui de la manière «forte. Aujourd'hui, après la brusque disparition de l'homme en qui ils avaient mis leurs espoirs, ils se cramponnent à leur système et entraînent avec eux les esprits impulsifs ou incertains. Ils ne se bornent point à prêter leurs idées aux ministres dirigeants ; ils lès prêtent aussi aux grandes puissances. C'est ainsi que les dernières dépêches de Vienne nous informent que les puissances de la Triple-Entente se joindront à l 'Autriche-Hongrie pour adresser des observations au Cabinet de Belgrade. Décidément le goût de la contre-vérité semble le trait dominant des polémistes austro-hongrois. On remarque avec plaisir que la Zeit fait exception dans ce concert de mensonges. Par contre, ceux-ci ont trouvé en Allemagne un écho généralement favorable. L'assassinat de l'archiduc semble avoir provoqué un désappointement plus cruel dans certains milieux de Berlin qu'à Vienne même. Quels qu'aient été les résultats de l'entrevue de Konopicht, il paraît certain que Guillaume II avait combiné avec l'archiduc François-Ferdinand diverses mesures de préparation militaire.

Heureusement, dms la tristesse de son deuil, l'empereur François-Joseph n'a perdu ni le sang-froid, ni le jugement, ni l'autorité. Par deux fois déjà il est intervenu personnellement pour remettre les choses au point. Il ne se laissera distraire de son devoir de monarque et d'honnête homme ni par les cabales de cour, ni par les excitations de la presse. D'ailleurs, il doit maintenant être exactement informé de ce qui s'est passé à Serajévo, et cela ne fait pas honneur aux agents de son gouvernement. Des informations qui nous parviennent de témoins oculaires il résulte ceci : les excès de toute sorte commis contre la population orthodoxe de Serajévo ont été organisés par la police de la ville ; il en a été très vraisemblablement de même dans .les autres localités de Bosnie et d'Herzégovine.

L'assassinat eut lieu le 28 juin, un peu avant midi. Toute la journée se passa xsans troubles. Il est donc absolument faux de dire que les pillages et les excès furent commis par une foule surexcitée par l'attentat. C'est le lendemain 29 seulement que des bandes d'individus louches, rôdeurs des faubourgs, gens sans travail et enfants de la rue, accompagnés par des agents de police, se mirent à manifester, à piller, et à assommer les orthodoxes qui osaient défendre leurs maisons ou leurs biens. Ces individus, armés de couteaux, de haches et de revolvers, étaient assez peu nombreux, au plus trois ou quatre cents en tout. Il eut été facile de les rendre inoffensifs. Bien au contraire, la police les protégeait ; elle arrêtait et « passait à tabac » les propriétaires pillés. Elle laissait emporter sous ses yeux le mobilier, l'argenterie, les bijoux. Ce fut un véritable « pogrom », et les apologistes de ces horreurs furent précisément les journaux de Vienne et de Pest qui flétrissent les pogroms russes, les mêmes qui jettent feu et flamme chaque fois qu'on fait courir le bruit qu'on touche

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à un cheveu de la tête d'un israélite en Roumanie — - où les juifs prospèrent dans une tranquillité qu'envient beaucoup de chrétiens sujets de la monarchie dualiste. Il faut dire encore que les manifestants de Serajévo se vantaient publiquement d'avoir reçu chacun cinq couronnes pour la belle besogne confiée à leurs soins. Il s'agissait de montrer à l'Europe que la masse de la population bosniaque était hostile aux Serbes et l'on ne boudait point devant la dépense. Tels sont les procédés de l'administration qui était chargée de veiller à Serajévo sur la vie de l'archiduc François-Ferdinand et de la duchesse de Hohenberg.

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