LE VOYAGE DE M. POINCARE EN RUSSIE
16 juillet 1914.
En dépit de toutes les tentatives d'obstruction parlementaire, publiques ou sournoises, le président de la République a pu s'embarquer pour la Russie avec le président du Conseil, le jour fixé au programme du voyage officiel. Au lieu de quitter Paris dans le milieu de la journée, comme il était primitivement convenu, il a dû attendre minuit pour partir. Mais ce retard n'aura causé que des changements d'itinéraire et des complications personnelles aux passagers du France ; les visites à l'empereur de Russie et aux souverains des États Scandinaves s'accompliront ponctuellement sans aucune modification. La presse de tous les pays ne va pas manquer de se répandre en commentaires de toute sorte sur les entretiens de M. Poincaré et de M. Viviani avec le tsar Nicolas et les
hommes d'Etat russes. A l'étranger, chacun interprétera suivant ses intérêts les événements prévus d'un voyage où tout est réglé d'avance. Par exemple, plusieurs de nos confrères allemands disent déjà que l'alliance franco-russe n'a jamais été aussi solide qu'aujourd'hui ; mais ce n'est point pour rendre simplement hommage à la vérité qu'ils font cet aveu : c'est afin d'engager le peuple allemand à s'armer plus fortement que jamais. En France, il conviendra de ne point s'abandonner à des commentaires trop précis.
Une visite de chef d'État à chef d'État ne comporte point des règlements d'affaires en cours comme entre chefs de maisons de commerce. On n'arrive point avec une liste de questions qu'il faut liquider avant de se séparer. On échange des vues. On remet certaines choses au point s'il en est besoin, et l'on s'assure que l'on est d'accord sur le développement de la politique extérieure des deux pays dans les parties du monde où ils ont des intérêts communs. On ne conclut que les accords préalablement élaborés dans les chancelleries. On ne peut donc s'attendre à ce que M. Poincaré rapporte de Pétersbourg des conventions nouvelles. Mais les sujets de conversation ne manqueront pas : la crise orientale n'est pas apaisée, les grandes questions touchant l'équilibre européen restent à l'ordre du jour, les préoccupations d'ordre militaire et naval sont d'une acuité plutôt croissante. Entre la France et la Russie, les liens sont déjà si intimes qu'il est difficile de les resserrer davantage. On a prévu presque tout ce qu'on pouvait raisonnablement prévoir. La tâche des hommes d'État des deux nations se borne désormais à consolider ces liens et à maintenir le contact aussi étroitement que possible. Cette tâche, d'ailleurs, est par elle-même suffisamment absorbante. Il est hors de doute qu'elle sera grandement
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facilitée par la visite de M. Poincaré. De même, on peut considérer comme certain que le président de la République et son président du Conseil s'attacheront à faire concorder aussi exactement que possible la politique extérieure de la France et de la Russie avec celle de l'Angleterre. Dans l'état actuel de l'Europe, l'entente des trois gouvernements joue un rôle essentiel. Le fait que les ambassadeurs de France et de Russie ont mission de conféret régulièrement à Londres avec le chef du Foreign Office montre assez que, de part et d'autre, les intentions ne laissent rien à désirer.
Nous sommes donc assurés que le voyage commencé hier sera suivi des meilleurs résultats. Mais nous pensons qu'il est inutile d'énumérer aujourd'hui les affaires où nous comptons obtenir satisfaction, de même qu'il serait superflu, au retour du France, de proclamer les résultats acquis. Les hommes d'État responsables doivent réaliser ces choses-là pour qu'elles soient faites, non pour dire qu'ils les ont faites. La réserve en pareille matière n'est pas seulement une garantie contre les erreurs et les exagérations ; elle nous prémunit aussi contre l'exploitation de prétendues révélations par nos rivaux toujours prompts à tire parti de nos moindres imprudences.
LA POLITIQUE ALLEMANDE D 'APRÈS LE LIVRE DU PRINCE DE BULOW I « L 'ALLEMAGNE SOUS L 'EMPEREUR GUILLAUME II ».
Vendredi 17 juillet 1914.
Quelque temps après la publication des Mémoires du prince de Hohenlohe, son successeur déclara au Reich-
stag : « Je n'écris pas de Mémoires. » En effet, l'ouvrage du prince de Bùlow dont M. Maurice Herbette présente aujourd'hui au public français une fidèle traduction sous le titre La politique allemande n'a rien de commun avec des Mémoires. C'est un chapitre — un fort chapitre — extrait d'une grande publication parue ce printemps à l'occasion de la vingt-cinquième année de règne de l'empereur Guillaume II : U Allemagne sous V empereur Guillaume IL Le quatrième chancelier allemand y expose, avec l'autorité des hautes fonctions qu'il a remplies et l'expérience d'une longue carrière passée dans l'intimité des plus grands personnages, ce qu'a été et ce que doit être la politique allemande. On chercherait en vain la moindre révélation, ou même une de ces indiscrétions où se complaisent les hommes d'Etat tombés du pouvoir. Le prince de Bùlow s'attache seulement à expliquer à ses compatriotes comment et pourquoi la politique continentale suivie par le premier chancelier, fondateur de l'empire, s'est lentement transformée en une politique mondiale.
La caractéristique de l'ouvrage est le soin mis par l'auteur à inculquer au lecteur l'idée que cette transformation n'est point une déformation, mais la continuation logique de l'œuvre bismarckienne. Tous les observateurs politiques avaient reconnu sans peine dans le prince de Bùlow un disciple respectueux et enthousiaste de Bismarck. Aucun d'eux n'a pu se méprendre sur les raisons qui l'ont guidé aux moments les plus critiques de son ministère de douze ans (1897- 1909). Si, durant cette période mouvementée, l'Allemagne s'engagea dans la voie des acquisitions coloniales et dans la construction d'une puissante flotte de guerre, ce ne fat point par dérogation aux traditions du chancelier de fer ; ce fut au contraire afin de faire
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produire à sa politique ses résultats naturels : « L'unité politique, nous dit le prince de Bùlow, n'a pas été la conclusion de notre histoire ; elle est devenue le début d'un nouvel avenir. Placé au premier rang des puissances européennes, l'empire allemand a repris une part entière à la vie de l'Europe. » Bismarck avait montré les voies nouvelles en parcourant les anciennes jusqu'à leur terme : « Son travail à lui nous a, à proprement parler, ouvert les portes de la politique mondiale. Ce n'est qu'après l'unification et l'affermissement politique de l'Allemagne que les entreprises économiques des Allemands pouvaient prendre des proportions mondiales... Si, dans nos nouvelles directions de politique mondiale, nous nous écartons de la politique européenne du premier chancelier, il n'en reste pas moins avéré que les entreprises de politique mondiale au vingtième siècle sont la suite logique des entreprises de la politique continentale qu'il a menées à bien. »
L'instrument nécessaire de la nouvelle politique, c'est une flotte de guerre. Avec ses dix-neuf ou vingt milliards de commerce extérieur qui en font la seconde puissance commerciale du monde, avec sa population sans cesse croissante, avec ses usines qui dévorent des amas de matières premières venues de l'étranger et renvoient aux quatre coins du monde les produits fabriqués les plus divers, l'Allemagne doit posséder une marine de guerre capable d'assurer, en face des nations concurrentes, la liberté de circulation maritime d'où dépendent l'existence de ses ouvriers et le fonctionnement de ses usines.
Le poids qui pesait sur les cœurs allemands, dit le prince de Bùlow, depuis la rupture entre celui qui portait la couronne impériale et le colosse qui était allé chercher cette couronne au fond du Kynhasauser, ne pouvait disparaître qu'à une condition : c'est que le peuple allemand, à qui manquaient à cette époque des espérances et des désirs communs, se vît fixer un but nouveau par son empereur, et qu'on lui montrât
une place à prendre au soleil, place à laquelle il avait droit et vers laquelle il lui fallait diriger ses efforts. Mais le sentiment patriotique ne devait pas non plus déborder et troubler de façon irrémédiable nos rapports avec l'Angleterre, contre laquelle notre force défensive sur mer était encore, pour de longues années, tout à fait insuffisante ; car, en 1897, comme l'a dit, à cette époque, un juge compétent, nous étions encore sur mer, vis-à-vis de l'Angleterre, comme du beurre au soleil. Rendre possible la création d'une flotte suffisante était la première et grande tâche de la politique allemande post-bismarckienne, tâche immédiate devant laquelle je me vis placé moi-même lorsque, le 28 juin 1897, à Kiel, sur le Hohenzollern, à la même date et au même endroit où, douze années plus tard, je demandai mon congé, je fus chargé par S. M. l'Empereur de la direction des affaires étrangères.
Le prince de Bùlow ne dissimule point qu'une de ses préoccupations essentielles pendant ses douze années de pouvoir fut de prévenir un conflit avec l'Angleterre avant le moment où la flotte allemande serait de taille à se mesurer avec celle de la reine des mers. Cela explique bien des choses que ne comprit point naguère une grande partie du public européen. L'Allemagne ne voulut point saisir de prétendues « occasions », c'est-à-dire pousser à fond certaines prétentions, de crainte d'une rupture avec l'Angleterre. Aux yeux du quatrième chancelier, comme à ceux des Allemands vraiment politiques qui se servent volontiers du pangermanisme sans céder à ses excitations, les avantages d'une nouvelle guerre étaient hors de proportion avec les risques si l'Angleterre était contre l'Allemagne. Si la flotte en voie de formation était détruite, c'en était fait de la politique de l'Allemagne. Des victoires sur terre n'eussent pas compensé un désastre sur mer. De nouveaux agrandissements continentaux eussent provoqué fatalement une coalition et celle-ci eut finalement triomphé avec l'appui d'une Angleterre maîtresse des mers. Le grand règlement ne doit venir que lorsque l'Allemagne, soit seule, soit avec des flottes alliées, se croira sûre de.
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renverser l'hégémonie maritime britannique. Il faut donc prendre patience.
A plusieurs reprises, le prince de Bûlow laisse percer dans son livre le soulagement qu'il ressentit en voyant s'arranger à l'amiable des différends entre les Cabinets de Londres et de Berlin. « Notre méthode politique, dit-il, n'est pas celle du marchand qui spécule à tout risque, mais plutôt celle du paysan aux allures pondérées qui, ses semailles faites avec soin, attend sans impatience la moisson. »
Au moment de la guerre des Boërs, les semailles venaient à peine d'être faites ; l'Allemagne eût mangé son blé en herbe si elle était intervenue.
Grâce au calme de notre attitude pendant la guerre des Boers, nous avons émoussé la surexcitation qui régnait en Angleterre depuis le télégramme à Krùger et, par la suite des temps, nous n'avons fourni à l'Angleterre aucun prétexte d'arrêter notre bras pendant la construction de notre flotte. D'autre part, l'attentif entretien de la Triplice nous a évite les heurts avec la Duplice, heurts qui auraient retardé la construction de notre flotte. Entre l'entente anglo-française et la Duplice, nous avons dû suivre un chemin étroit, qui se rétrécit encore lorsque l'entente anglo -française s'élargit en Triple-Entente ; ce n'est que grâce à des précautions infinies que ce chemin resta praticable, lorsque l'Angleterre nous enveloppa d'un réseau d'alliances et d'ententes. Lorsque enfin, pendant la crise bosniaque, l'horizon international s'éclaircit, lorsque la puissance continentale de l'Allemagne déchira le filet de l'encerclement, nous avions déjà franchi dans la construction de notre flotte la période de préparat'on.
Mais, si la flotte de guerre est indispensable, elle ne constitue pas l'unique instrument de la grandeur allemande.
Nous ne devons jamais oublier que c'est l'affermissement de notre position de grande puissance en Europe qui nous a rendu possible la transformation de notre activité nationale en activité mondiale, de notre
politique continentale en politique mondiale. Cette politique mondiale allemande est basée sur notre politique européenne. A l'instant même où le solide fondement de la puissance européenne de l'Allemagne viendrait à chanceler, l'édifice de notre politique mondiale ne se maintiendrait plus. On peut imaginer le cas où un échec de politique mondiale laisserait intacte notre situation européenne, mais on ne peut concevoir qu'une perte cruelle de puissance et de prestige en Europe n'ait pas pour conséquence un ébranlement correspondant de notre situation politique mondiale. Nous ne pouvons faire de politique mondiale que sur la base de la politique européenne. Le maintien de notre forte position sur le continent est encore aujourd'hui, comme à l'époque bismarckienne, le commencement et la fin de notre politique nationale. Bien que, en obéissant, dans notre politique mondiale, à nos besoins nationaux, nous soyons allés plus loin que Bismarck, nous n'en serons pas moins toujours obligés de maintenir les principes de sa politique européenne comme un sol inébranlable sous nos pieds.
C'est pour maintenir cette forte position sur le continent, plutôt que pour être agréable à Vienne, que le prince de Biïlow jeta l'épée allemande dans la balance eurcpéenne au moment de la crise bosniaque. L'annexion de la Bosnie-Herzégovine à l' Autriche-Hongrie n'avait rien pout plaire à l'Allemagne ; elle risquait de la brouiller avec la Turquie et d'entraîner un démembrement plus large de cette puissance sur qui elle comptait comme appoint éventuel contre la Russie. Mais le prince de Biïlow crut deviner, à travers les résistances de la Triple-Entente à la reconnaissance de l'annexion, une nouvelle tentative de ce qu'il appelle l'encerclement de l'Allemagne. Il se fktte aujourd'hui d'avoir marqué en 1909 la fin de la politique d'encerclement en obligeant la Russie à reconnaître l'annexion de la Bosnie-Herzégovine. Ou du moins il le dit. Mais il n'est pas sûr que sa satisfaction soit sans mélange. Le « succès diplomatique » de 1909 a été suivi des plus pénibles déceptions. Enhardi par une résistance de six mois et par les concessions forcées de l'Autriche à la Turquie et à l'Europe, le monde serbe, celui de la Serbie libre et celui de la Slavie austro-hongroise, a conçu de
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vastes espoirs. Pressée de prendre sa revanche, la Russie a préparé les accords balkaniques qui, après deux guerres où le Cabinet de Vienne a éprouvé de cruelles mortifications, ont abouti à un remaniement complet de la péninsule balkanique. En dépit des missions militaires et des commandes de matériel, la Turquie d'aujourd'hui n'est plus pour l'Allemagne la Turquie d'Abdul Hamid. La Roumanie s'est échappée de l'attraction viennoise. La Serbie a doublé son territoire et décuplé son prestige. La Grèce s'est agrandie encore davantage et l'anarchie albanaise la met en conflit avec l'Italie, l'autre alliée de l'Allemagne. Tout cela découle directement de l'affaire bosniaque. Non, le prince* de Bulow n'a pas exprimé toute sa pensée en disant au peuple allemand que la sommation du comte Pourtalès « a déchiré les mailles du filet qui nous enveloppait ». Autrement, comment expliquerait-il les nouvelles lois militaires proposées coup sur coup par son successeur ?
Le prince de Bùlow est un bon allié. Il n'avance pas un mot de nature à diminuer dans le peuple allemand la foi dans les alliés de l'Allemagne. Comme il défend l'Autriche-Hongrie dans l'affaire bosniaque, il défend l'Italie dans les affaires marocaine et tripolitaine. Suivant lui, le gouvernement italien s'est comporté en fidèle secord à la conférence d'Algésiras : « En fait, les délégués italiens ont voté avec les puissances occidentales et contre nous dans certaines questions plus ou moins accessoires... Dans d'autres questions plus importantes, l'Italie a soutenu à Algésiras notre point de vue et l'a fait triompher ». De même, dit l'ancien chancelier, une partie de la presse
allemande a mal jugé au début l'entreprise tripolitaine « qui fournit au peuple italien l'occasion de donner une preuve éclatante de sa patriotique solidarité et de son unité morale ». Sur ce point, l'auteur glisse rapidement. Plus loin, il aborde de front la question de l'alliance italienne elle-même. Ici, il faut tout citer :
Il y a des politiciens qui hésitent à attribuer ur.e vraie valeur à la présence de l'Italie dans la Triple- Alliance. Ils doutent que l'Italie soit en mesure et qu'elle ait le désir de marcher la main dans la main avec l'Autriche et avec nous dans toutes les complications éventuelles de la politique internationale. Même si ces doutes étaient fondés, ce qui n'est pas le cas, étant donné la loyauté des facteurs dirigeants de l'Italie et l'intelligence politique du peuple italien, ils ne démontreraient pas absolument que la participation de l'Italie .à la Triple-Alliance est dénuée de valeur. Même si l'Italie ne pouvait pas marcher dans toutes les situations, jusqu'aux conséquences extrêmes, avec l'Autriche et nous, même si l'Autriche et nous, nous ne pouvions pas nous lancer avec l'Italie dans toutes les complications des engrenages de la politique mondiale, l'existence de l'alliance empêcherait cependant chacune des trois puissances de se ranger aux côtés de l'adversaire des deux autres. C'est ce qu'envisageait le prince de Bismarck, lorsqu'il disait un jour qu'il lui suffisait qu'un caporal italien, avec le drapeau italien et un tambour auprès de lui, fît face à l'Ouest, c'est-à-dire vers la France, et non à l'Est, c'est-à-dire dans la direction de l'Autriche. Tout le reste dépendra de la façon dont se posera éventuellement une cause de conflit en Europe, de la vigueur que nous montrerons alors au point de vue militaire et des résultats qu'obtiendront nos soldats et nos diplomates. La valeur suprême et totale d'une alliance ne s'éprouve qu'en cas de guerre.
Quant à la Russie, le prince de Bùlow en parle sachant qu'il s'adresse surtout à un public allemand. Il serait probablement étonné lui-même que le public étranger prît au sérieux son apologie discrète des roueries de Bismarck à l'égard d'Alexandre III et son affirmation « qu'il n'était pas dans l'intention de la politique allemande de détacher la Russie de la France ». Il vaut mieux en arriver tout de suite aux passages consacrés à la France.
Ici, l'on retrouve l'homme d'État. L'auteur est séparé
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de nous par une conception radicalement différente de ce que devait être le dénouement diplomatique de la guerre de 1870. Hanté par le souvenir de Louis XIV et de Napoléon Ier, le prince de Bùlow soutient que la sécurité de l'empire allemand reconstitué commandait l'annexion de F Alsace-Lorraine. C'était d'après lui une nécessité nationale. De bons juges étrangers, comme M. Morton Fullerton, croient au contraire que l'Allemagne victorieuse eût agi plus habilement en concluant rapidement la paix après avoir conquis son unité, sans exiger de sacrifices territoriaux laissant au cœur des vaincus une blessure inguérissable. Cette opposition de vues une fois constatée, il convient d'admettre que le quatrième chancelier allemand s'explique franchement. Il ne s'attarde pas à prêcher en vain un rapprochement qui serait, nous l'avons dit souvent ici, une simple étape de la France vers la vassalité. Il traite de niaiserie maladive « l'espérance de pouvoir amener la France à une réconciliation réelle et sincère, tant que nous n'aurons pas l'intention de rendre l'Alsace-Lorraine ». Et plus loin : « Les déclamations indignées sur l'incorrigibilité de la France sont aussi insipides que les vaines tentatives de racolage. » Le mot est dur pour l'ancien maître du « cher Bernard ». Mais le prince de Bùlow voit les choses en face. Il nous juge courtoisement. Il analyse impartialement nos sentiments. Il nous croit impossibles à gagner par de belles paroles et il le dit. Il croit aussi que la défaite de 1870 « n'a pas brisé la force que peut avoir pour une nouvelle ascension ce peuple d'une merveilleuse élasticité », et il prémunit ses compatriotes contre ce danger. Peut-être même est-ce là le but final des compliments qu'il nous adresse : l'Allemagne doit toujours s'armer de manière à rester la plus forte.
La pénétration française au Maroc apparut au prince Gauvain. — T. VII. 3
de Bùlow comme une de ces tentatives d'ascension dont il nous estime capables. C'est pourquoi il pressa Guillaume II en 1905 de débarquer à Tanger. Il revendique la responsabilité de cette initiative. Il reconnaît aussi qu'il se préoccupa moins, à Algésiras, d'acquérir des avantages pour l'Allemagne que de « tirer le verrou » sur les velléités de tunisification du Maroc. Il rejette nettement l'objection qu'il eût mieux fait, après la retraite de M. Delcassé/ de chercher une entente directe avec la France. D'après lui, Guillaume II ne pouvait céder sur le Maroc sans perdre la face aux yeux des Turcs et des musulmans : ne leur avait-il pas solennellement promis en 1908, à Damas, l'amitié éternelle de l'empereur d'Allemagne ? Le baron de Marschall était du même avis, paraît-il. Il disait en 1905 au chancelier : « Si nous livrons le Maroc en dépit de Damas et Tanger, nous perdons d'un coup notre position en Turquie et, avec elle, les avantages et les perspectives d'avenir que nous nous sommes acquis péniblement par de longues années de labeur. » Cette considération fut sans doute pour quelque chose dans les décisions de Guillaume II et de son conseiller. Elle ne fut pas la plus importante.
Reportons-nous plutôt à cet autre passage du livre où se trouve la pensée de derrière la tête de l'auteur. « Les résolutions de la conférence d'Algésiras étaient aussi un grelot que nous pourrions 2giter à notre gré si la France manifestait encore des velléités de ce genre. » L'accord marocain du 9 février 1909 laissa subsister les grelots de 1906 et en ajouta quelques autres, accrochés à la promesse d'association d'intérêts. La convention du 4 novembre 191 1 ne les a pas tous supprimés. Nous entretenons près de cent mille ?oldats au Maroc et nous y dépensons 250 millions psr an pour ouvrir l'empire chéri-
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tien au commerce international. Mais notre protectorat est garni de grelots que l'Allemagne se réserve d'agiter au bon moment : « Le nombre des problèmes que nous avons résolus depuis 1870 est faible, dit en concluant le prince de Bûlow, à côté de ceux qui attendent encore leur solution ». Pour nous Français, veillons à ce que l'Allemagne ne soit pas tentée de résoudre -ces derniers problèmes en secouant sur nous les grelots des disciples de Bismarck.