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LA CRISE DU HOME RULE

Lundi 20 juillet 1914.

La crise du Home Rule est arrivée à l'extrême degré de tension. En Irlande, des milices nationalistes font face aux milices orangistes de Sir Edward Carson.Les unes et les autres n'attendent que l'issue de la discussion de Yaniending bill au Parlement de Westminster pour en venir aux mains ou se licencier. Or, c'était aujourd'hui même que M. Asquith devait faire à la Chambre des Communes une déclaration décisive. La Chambre des Lords a rejeté Yamending bill ou, si l'on préfère, y a introduit des modifications qui le dénaturent totalement. Elle n'accepte pas de limitation de durée pour la suspension de l'application du Home Rule à l'Ulster, et elle n'admet pas la faculté pour les comtés de l'Ulster de se prononcer séparément par voie de référendum pour ou contre leur rattachement administratif à l'Ulster ou aii reste de l'Irlande. Les unionistes bornent en somme leurs concessions à la reconnaissance du Home Rule dans l'Irlande non ulstérienne. Comme un amending bill ne pourrait, en vertu du Parliament Act, avoir force de loi durant la législature actuelle sans l'approbation des Lords, le gouvernement

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était acculé à ce dilemne : ou tenter d'imposer, à tout risque, l'application de la loi du Home Rule telle quelle, ou composer avec la Chambre des Lords. Les conséquences de la décision à prendre étaient d'une portée incalculable. Ce pouvait être la guerre civile. Malheureusement, dans cette situation vraiment angoissante, les membres du Cabinet n'étaient pas d'accord entre eux. Toute l'autorité de M. Asquith ne suffisait pas à rallier à ses propositions de conciliation les collègues qui avaient essayé déjà, durant ce printemps, de brusquer le conflit armé avec les orangistes. D'autre part, certains des unionistes les plus influents ne voulaient rien rabattre des amendements, votés par les Lords. Comment, dans ces conditions, faire aux Communes une déclaration d'où dépendaient peut-être les destinées de la Grande-Bretagne ? Samedi, au moment où le roi devait partir pour Portsmouth, afin de passer en revue les deux cent seize navires de guerre alignés dans le Soient, un contre-ordre fut donné contre toute attente. George V tint un long conseil avec M. Asquith, et la revue fut ajournée au lendemain, qui était un dimanche, contrairement à toutes les traditions britanniques. On se demandait quelle était la raison d'un fait aussi extraordinaire. On la connaît aujourd'hui : le roi a décidé de réunir en conférence les représentants qualifiés des partis, en vue d'une transaction sur le Home Rule.

Que l'idée de cette conférence vienne de George V ou de M. Asquith, elle est en tout cas excellente. Les choses en étaient venues au point que chacun se cantonnait obstinément sur ses positions. Il fallait l'intervention de la plus haute autorité du royaume pour décider les chefs de parti à reprendre la conversation et à examiner ensemble, loin du tumulte des assemblées de toute sorte,

en face de leurs responsabilités, les moyens de rétablir enfin l'ordre légal, sinon la paix des esprits, dans la malheureuse Irlande. Plus tôt, l'intervention royale eût paru peut-être suspecte à l'un ou à l'autre parti ; en ce moment, elle ne pouvait plus être retardée sans péril imminent. Elle constitue, il est vrai, un procédé anormal. On y a eu recours la dernière fois, paraît-il, en 1884, à propos du Franchise bill. Mais si une procédure anormale est jamais justifiable, c'est bien aujourd'hui. D'ailleurs le précédent de 1884 est encourageant ; la conférence sur le Franchise bill, réunie sous les auspices de Gladstone et de Lord Salisbury, aboutit à un accord. Tous les amis de l'Angleterre souhaitent ardemment qu'à trente ans de distance celle de 1914 sur le Home Rule ait le même heureux résultat.

D'après les dernières nouvelles, la conférence doit se réunir demain mardi, au palais de Buckingham. Elle se composera de deux représentants de chaque grand parti : Pour le gouvernement : MM. Asquith, premier ministre, et Lloyd George, chancelier de l'Echiquier.

Pour l'opposition : Lord Lansdowne, leader unioniste à la Chambre des Lords, et M. Bonar Law, leader unioniste à la Chambre des Communes.

Pour les Irlandais nationalistes : M. Redmond, leur leader, et M. Dillon, membre de la Chambre des Communes.

Er. fin, pour TUlster, Sir Edward Carson, membre du Parlement et chef des protestataires contre le Home Rule, et le capitaine Craig, également membre de la Chambre des Communes.

Les termes d'une transaction s'aperçoivent facilement. La principale difficulté consiste non pas à fixer des conditions reconnues raisonnables par les gens de bon sens de tous les partis, mais à les faire accepter aux exaltés. La

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solution qui paraîtrait raisonnable serait celle-ci. Le gouvernement n'insisterait pas sur la limitation de la durée de la non-application du Home Rule à l'Ulster. Cette question de principe peut être laissée en suspens puisqu'en fait la nation britannique pourra la trancher plus tard si elle le désire, lors d'une élection générale. Par contre, les orangistes devraient sinon admettre le référendum sur le Home Rule par comté, du moins consentir à laisser en dehors de l'Ulster, exclu du Home Rule, les comtés manifestement irlandais catholiques. Le Times a publié, le 16 juillet, une carte politique d'Irlande qui fait voir du premier coup d'œil l'injustice d'englober dans l'Ulster orangiste les comtés ulstériens de l'Ouest. Ceux-ci forment géographiquement un bloc avec de petits îlots orangistes. On comprend qu'il y ait discussion sur la délimitation précise des deux parties de l'Ulster ; mais on ne comprendrait pas que les unionistes refusassent d'admettre en principe l'attribution à l'Irlande du Home Rule des comtés incontestablement catholiques de la province d'Ulster.

LES TOASTS DU TSAR NICOLAS ET DE M. POINCARE A PE- TERHOF. — L'ALLIANCE FRANCO-RUSSE.

Mardi 21 juillet 1914.

Les toasts prononcés hier soir au dîner de gala donné au palais de Peterhof en l'honneur du président de la République ne provoqueront en Europe ni surprise, ni émotion. Le rapprochement franco-russe date de 1891, et la convention militaire qui transforma cette entente en

alliance a été signée il y a un peu plus de vingt ans. Durant ce long espace de temps, les chefs des deux États amis et alliés ont eu l'occasion de se dire et de dire à l'Europe, à l'occasion de leurs rencontres périodiques, tout ce que les deux; pays ressentaient l'un pour l'autre et tout ce que les autres États devaient savoir. En faisant appel à sa mémoire, chacun pourra constater que les toasts solennels prononcés en France et en Russie ont toujours fidèlement reproduit les sentiments et les intentions des deux gouvernements alliés et qu'ils n'ont jamais donné à espérer ou à craindre des événements qui n'entraient point dans les desseins des auteurs ou des continuateurs de l'alliance. Entre Paris et Pétersbourg, on ne s'est rien promis qu'on n'ait eu le ferme propos de tenir et qu'on n'ait tenu en effet. De même, à Paris comme à Pétersbourg, on n'a point essayé d'en imposer à l'Europe avec des bruits de sabre ou des éclats de voix. On n'a point fait reluire d'armure étincelante aux yeux du monde. On s'est contenté de se donner loyalement un appui réciproque dans toutes les circonstances où des intérêts communs étaient engagés. Et cet appui a été efficace. Seuls des observateurs superficiels ont pu parler de défaites diplomatiques de la Triple- Entente ; les événements n'ont pas tardé à prouver, ils prouvent encore aujourd'hui que ces prétendues défaillances étaient seulement de la modération concertée, féconde quelquefois en grands résultats. N'envions point les « succès diplomatiques » de M. d'Aehrenthal.

A quelques jours près, il y avait deux ans hier que M. Raymond Poincaré, alors président du Conseil et ministre des affaires étrangères, débarquait sur le rivage russe. L'empereur Nicolas n'a point manqué, dans son toast, de rappeler cette circonstance. Il a exprimé dans les termes les plus affables son plaisir de retrouver dans le

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président actuel de la République « une ancienne connaissance » avec laquelle il avait été « charmé de nouer, il y a deux; ans, des relations personnelles ». Dans le monde politique français, il y a trop peu de personnes dont les souverains et les hommes d'Etat étrangers puissent dire qu'elles sont pour eux d'anciennes connaissances. L'instabilité des titulaires de nos grandes charges politiques est certainement une cause d'affaiblissement de nos moyens d'action au dehors. Réjouissons-nous que, dans ce cas particulier au moins, le tsar et son ministre des affaires étrangères n'aient point eu devant eux un visage inconnu. Nicolas II n'avait pas à définir de nouveau l'alliance franco-russe, dont tout le monde connaît l'essence. Après avoir rappelé la sympathie mutuelle et les intérêts communs qui unissent de longue date la France et la Russie. le souverain a simplement déclaré que celles-ci étaient étroitement liées « pour sauvegarder leurs intérêts, en collaborant à l'équilibre et à la paix en Europe ». Il a seulement précisé la situation en ajoutant que les deux pays s'appuyaient « sur des amitiés communes » et sur « la plénitude de leurs forces ». On ne pouvait faire plus sobrement et plus nettement allusion à la double entente avec l'Angleterre et aux conventions militaire et navale, de plus en plus étroites, qui lient la France et la Russie. Il n'y a là trace de menace à l'adresse de personne. Il n'y en a pas la moindre non plus dans le toast du président de la République. M. Poincaré a pu, en toute conscience, se féliciter qu'une « association permanente » de près de vingt-cinq ans ait été consacrée à maintenir l'équilibre dms le monde. Il avait également le droit de se réjouir que l'alliance « affermie par une longue expérience et complétée par de précieuses amitiés » s'appuie sur « des armées de terre et de mer qui se connaissent, s'estiment

et sont habituées à fraterniser ». Ces armées doivent permettre aux deux pays de poursuivre « en collaboration intime et quotidienne » une œuvre de paix et de civilisation.

A l'heure actuelle, cette œuvre n'est pas directement menacée, mais on ne saurait veiller trop attentivement à la protéger. Comme il y a deux ans, l'horizon est trouble en Orient. A cette époque, le comte Berchtold choisit précisément le moment où M. Poincaré se trouvait en Russie pour lancer sa fameuse proposition albanaise. Il connaissait alors les traités de la Ligue balkanique et ne faisait rien pour les empêcher de produire leurs effets. Il se préoccupait seulement de ménager à l'Autriche le chemin de la mer Egée à travers une Albanie en tutelle, à la faveur d'une longue guerre où, croyait-on à Vienne, devaient s'épuiser les belligérants. Nous espérons que le comte Berchtold ne renouvellera pas cette année la même tactique à propos du drame de Serajévo.

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