LA MOBILISATION ITALIENNE
Samedi 18 juillet 1914.
Par décret de Victor-Emmanuel III du 11 juillet, toute la classe de 1891, cadres compris, a été .rappelée sous les armes pour le 15 juillet. Provisoirement, les réservistes de cavalerie et d'artillerie à cheval sont priés de rester dans leurs foyers ; mais ils sont prévenus qu'ils peuvent être convoqués d'un moment à l'autre. Il s'agit en somme de la mobilisation de plus de cent mille hommes. Cette mesure exceptionnelle a produit en Italie une impression profonde, mais bien différente de celle qui accueillit à l'automne 191 1 la mobilisation pour l'entreprise tripolitaine.
Comme on est loin de ces jours fiévreux où l'exaltation patriotique gagnait jusqu'aux prélats, pasteurs des âmes ! Voilà trois ans écoulés depuis que MM. Giolitti et de Sah-Giuliano invitaient le peuple italien à une promenade militaire de quelques semaines en Libye. Aujourd'hui, quoique la paix soit signée avec la Turquie et que des
arrangements aient été conclus avec une partie des tribus locales, la guerre continue encore en fait avec les Bédouins. Il ne se passe presque pas de semaine sans combat.. Sans doute ces rencontres ne présentent aucun danger pour la domination italienne. Mais elles nécessitent la présence de 60.000 hommes des meilleures troupes dans la nouvelle acquisition italienne. Quant à la dépense, elle était récemment évaluée par de bons financiers de la péninsule à 1.600 ou 1.700 millions. Périodiquement, le ministre du trésor met en circulation 50, 100, jusqu'à 150 millions de bons du trésor pour faire face aux dépenses que les ressources normales du budget ne suffisent pas à couvrir. On estime à 2 milliards le montant de l'emprunt qu'il faudra tôt ou tard contracter pour régulariser la situation financière. Diplomatiquement, le bilan de l'entreprise n'est pas meilleur. Les guerres balkaniques, dont la guerre italo-turque a été le point de départ, ont été suivies de remaniements territoriaux qui sont loin de renforcer la situation de l'Italie en Orient. Elles ont encore ouvert la question d'Albanie, tendu les rapports avec l'Autriche-Hongrie et préparé un conflit avec la Grèce.
Pendant longtemps, grâce à des procédés que la presse italienne est presque unanime à flétrir aujourd'hui, M. Giolitti a donné à l'Italie, sinon à l'Europe, l'illusion de la gloire, de la richesse et de l'ordre. Maintenant le mirage est dissipé. L'enthousiasme est tombé, les charges restent et la nation les trouve pesantes. Le mécontentement a pris dans certaines régions la forme révolutionnaire. L'importance des casi di Romagna dépasse tout ce qu'on en a dit. Le malaise général persiste. On est menacé d'une grève générale des chemins de fer. Tous les jours, à Ravenne et dans ces villes qu'on appela quelques jours les republichette, où l'on crut un temps à la proclamation
l'attentat de serajévo 37
de la République, on procède à des arrestations en masse d'individus compromis. D'Ancône à Ravenne, des bataillons de régiments du Piémont sont cantonnés dans les principales agglomérations. La mauvaise situation économique contribue à aigrir les esprits. On n'accourt plus en foule s'enrôler pour la Lybie. Tempi passatil Le gouvernement est obligé de faire surveiller étroitement les gares frontières afin d'empêcher le passage à l'étranger des réservistes convoqués. Les carabiniers, d'ailleurs, ne suffisent point à la besogne et les insoumis de toute catégorie commencent à affluer en Suisse. M. Salandra doit constater que l'héritage de M. Giolitti est un fardeau lourd à porter. Ces explications indiquent assez que, devant la menace d'une grève générale des chemins de fer et le péril de troubles graves dans les provinces, après des élections administratives où s'est révélée l'incapacité des préfets, créatures de M. Giolitti, le Cabinet Salandra trouvait insuffisantes les forces militaires dont il disposait. Mais, outre toutes ces raisons intérieures pour prescrire une mobilisation partielle, il y en a d'extérieures. La crise albanaise est parvenue à un degré suraigu. Les journaux indépendants de la péninsule dénoncent la faillite totale de la politique albanaise de la Consulta. Ils qualifient de « parfaitement, » ironique la « parfaite » identité de vues entre l'Italie et l'Autriche affirmée solennellement à maintes reprises par le marquis de San-Giuliano. Le correspondant du Corriere délia Sera à Rome, autrefois aussi enthousiaste que ses confrères pour M. Giolitti, écrit aujourd'hui : « Le gouvernement italien a accumulé erreurs sur erreurs. Il a suscité la défiance partout : chez les puissances de la Triple-Entente et dans les États balkaniques ; et il n'a pas réussi à faire un accord vraiment solide avec l'Autriche. Voilà les résultats de sa politique
imprévoyante et légère. » Quand nous disions ici, en temps opportun, en termes atténués, et dans l'esprit le plus amical pour l'Italie, une partie de ces dures vérités, toute la presse giolittienne nous jetait l'ana thème. Les Italiens peuvent voir aujourd'hui qui les trompait, qui discernait le mieux le véritable état des choses.