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CHAPITRE PREMIER

M. GIOLITTI ET LE « PARECCHIO ». — LE PRINCE DE BULOW ET LES « COMPENSATIONS » A L'iTALIE.

3 février 191 5.

Au mois de janvier le président du Conseil italien, recevant un groupe de députés qui venaient lui demander des explications sur un prêter du retard dans l'exécution de'mesures en faveur des victimes du tremblement de terre, les accueillit en leur demandant : « Est-ce qu'il s'agit d'une attaque à la diligence ? » M. Salandra parlait de la diligence ministérielle. Il savait qu'un certain nombre de députés giolittiens, prenant prétexte des misères occasionnées par le tremblement de terre, complotaient le renversement du Cabinet. Il comparait justement les onorevoli qui venaient lui jeter dans les jambes, au cours d'une crise extérieure exceptionnellement grave, des questions et des interpellations sur une catastrophe fortuite, aux brigands qui assaillent une diligence sur la grande route. L'important était de savoir si ces messieurs agissaiert de leur propre initia- Gauvain. — T. Mil 1

tive, ou bien s'ils travaillaient pour le compte de l'ancien dictateur.

M. Giolitti a tenu à désavouer ces amis trop zélés. Il ne pouvait naturellement pas faire allusion à « l'attaque de la diligence ». Mais il a profité de ce qu'un député avait déposé une demande d'interpellation sur les relations politiques « de l'ambassadeur d'une grande puissance belligérante avec un homme d'Etat italien n'exerçant actuellement aucune responsabilité » pour dégager sa propre responsabilité en ce qui concerne son immixtion dans la politique extérieure. En effet l'ambassadeur en question était le prince de Bûlow, et l'homme d'État italien visé était M. Giolitti lui-même. M. Giolitti a donc fait publier dans son journal, la Tribana, une lettre de lui au député Peano, où il se justifie de toute Conversation incorrecte avec le prince de Bûlow et de toute mauvaise intention contre le ministère. Aujourd'hui toute la presse italienne s'occupe de cette lettre. Elle commente surtout le passage où l'ancien dictateur avance « qu'il ne paraît pas improbable que, dms les conditions où se trouve l'Europe actuellement, on puisse obtenir plusieurs choses (parecchio) ». Il faut comprendre ici qu'on pourrait obtenir sans guerre, et des deux groupes de belligérants à la fois. C'est-à-dire que, dans le système suggéré, il conviendrait, au lieu d'intervenir militairement, de négocier à droite et à gauche afin de se faire payer sa neutralité de l'un et l'autre côté. Nous ne savons pas quels seraient les éléments de négociations, ni dans quelle mesure M. Giolitti est partisan d'une combinaison de ce genre. Mais il est hors de doute que la combinaison consistant à engager l'Italie à demander des compensations (?) à la Triple- Entente est d'origine germanique.

Il en est de même en Roumanie. A Bucarest comme à Rome les agents austro-allemands se voient obligés de renoncer à l'espoir de faire rentrer le pays dans l'alliance germanique. Alors par les journaux qu'ils stipendient et les hommes qui leur prêtent leurs services, ils cherchent à détourner les ambitions nationales sur le camp adverse. Ils parlent de la Bessarabie aux Roumains, et de nous ne savons quoi aux Italiens. Quoi qu'on en ait dit, le prince de Bùlow n'a pas été autorisé à offrir le Trentin, à plus forte raison Trieste à l'Italie. Il n'a pu parler que de la cession éventuelle d'une partie du Trentin. Comme l'offre était manifestement insuffisante, il l'a corsée en y ajoutant des territoires pris sur les puissances de la Triple-Entente, ce Le tout, a-t-il dû dire, fera un joli ensemble. » De mémoire d'homme la Prusse ni l'Allemagne n'ont jamais offert que" ce qui ne leur appartenait pas. C'est moins coûteux et plus commode. Mais comment l'Italie se hisserait-elle prendre à si grossière amorce ? Si alléchants que soient les articles où la Tribuna fait miroiter devant le lecteur tous les appâts méditerranéens, il n'est pas un seul patriote italien qui ne sente que, pour sa patrie, la question adriatique prime toutes les autres et qu'elle ne peut être résolue en faveur de l'Italie que par la force, par la force employée contre le rival séculaire de l'Italie.

Cette thèse est brillamment soutenue depuis des mois par YIdea Nazionale. Elle est défendue avec moins de fougue, mais autant de constance, par le Giornale d'Italia et le Corriere délia Sera; Il serait donc oiseux de la développer ici. Mais il fallait signaler ce que le Giornale d'Italia appelle manovre torbide. Ce sont des manœuvres troubles, en effet, que les tentatives d'enliseme t de l'Italie dans la politique triplicienne et les manifesta-

tions de foules rassemblées on sait trop comment contre le renchérissement de la vie. Les unes et les autres portent la marque des pires ennemis de la race latine.

reouverture de la chambre des communes. — la collaboration du cabinet asquith et de l'opposition.

4 février 191 5.

Après un ajournement de deux mois, la Chambre des Communes s'est réunie de nouveau avant-hier mardi. On se rappelle que la session parlementaire avait été ouverte le 11 novembre dernier par le roi en personne. Elle n'avait pas été suspendue depuis, et la Chambre des Lords a même tenu quelques séances au mois de janvier. Les Communes s'étaient simplement ajournées jusqu'à un moment où elles pouvaient reprendre utilement leurs travaux. Le programme qui leur a été fixé par le discours du trône du ïi novembre était d'ailleurs étroitement limité. Il comprenait exclusivement les mesures destinées à assurer le triomphe final des Alliés dans la grande lutte où l'Empire britannique est engagé avec toutes ses forces. Il ne paraît pas douteux que le Parlement s'en tier do encore à la stricte exécution de ce programme, c'est-à-dire à la discussion des mesures administratives et fi . , ci ères qu'exige la continuation de la guerre ; toutes les autres questions seront laissées en suspens. Celles qui, comme le Home Ru le, présentaient avant la guerre un intérêt capital, sont reléguées à Parrière-plan. Elles ont disparu des préoccupations publiques. D'ailleurs,

k Westminster comme au Palais-Bourbon, le nombre des députés est très réduit ; plus de deux cents commoners sont aux armées. On ne saurait décemment délibérer et voter en leur absence sur des questions qui ne soient pas d'une extrême urgence:

Néanmoins les discussions ne manqueront pas d'être animées. Dans certains groupes de l'opposition, on formule des critiques assez vives contre le gouvernement et l'on désire l'interpeller sur maints sujets délicats. Par exemple on réclame des éclaircissements sur le nombre des hommes recrutés depuis le commencement de la guerre et sur celui qu'il faut encore enrôler pour terminer victorieusement la guerre. On veut aussi savoir exactement ce qui a été et sera fait à l'égard des étrangers, sujets d'États ennemis, qui se trouvent sur le territoire britannique. Plusieurs députés encore s'agitent beaucoup à propos des contrats passés par l'autorité militaire pour les fournitures de guerre. Le renchérissement de certaines denrées alimentaires donnera matière à quantité* de questions. Enfin la censure sera certainement l'objet de récriminations très vives. On s'en plaint à Londres comme on se plaint à Paris de la censure française. Beaucoup de personnes demandent que les gouvernements alliés s'entendent entre eux, sinon sur les détails du fonctionnement de cet1>e institution peu populaire, du moins survies principes d'après lesquels elle a mission d'exercer son contrôle.

Toutes ces critiques n'embarrasseront guère le Cabinet. M. Asquith a pris soin de s'assurer la quasi-collaboration des chefs de l'opposition. Il ne décide rien d'important avant de les avoir consultés et il leur a exprimé hier, à la Chambre des Communes, ses plus chaleureux remerciements pour leur coopération patrio-

tique. Aucun membre important de l'opposition ne songe à mettre le gouvernement dans l'embarras, ni à faire profiter son parti des circonstances. Le Cabinet Asquith a témoigné les plus grands égards à l'opposition et celle-ci le paye de retour. Les murmures de quelques membres isolés ne comptent pas. Il est douteux que les ministres fournissent toutes les précisions qu'on leur demandera. Mais, quels que soient les reproches inévitables qu'on puisse adresser à leurs administrations sur certains points, ils pourront, avec une certaine fierté, faire état des efforts immenses accomplis depuis six mois. Ce n'est pas tel ou tel ministre, c'est presque toute l'organisation sociale et politique britannique qui pourrait être tenue responsable des lacunes signalées. En Grande-Bretagne on ne croyait pas assez à la probabilité d'une grande guerre européenne et l'on ne s'était pas préparé en vue de cette éventualité. Il a fallu du temps, beaucoup de temps, pour réparer cette erreur. Mais, dès le premier jour du conflit, on s'est mis ardemment à la besogne. Le public n'a pas encore pu se rendre compte exactement des grands résultats obtenus, mais ils ne tarderont pas à se révéler à tous les yeux.

M. ROOSEVELT RECLAME L INTERVENTION DES ETATS-UNIS. — LES MENACES DE LA a GAZETTE DE COLOGNE.

5 février 191 5.

M. Théodore Roosevelt est un homme qu'on peut ne pas admirer sans restriction. Mais c'est un homme logique et de tempérament énergique. L'ancien président

n'admet pas que les États-Unis, qui ont signé les conventions de la Haye, assistent placidement à la violation cynique des principales règles stipulées dans ces contrats solennels-. Il s'était personnellement beaucoup intéressé au succès du congrès international de la Haye ; il avait fait soutenir vigoureusement par ses représentants les dispositions essentielles destinées à prévenir la guerre ou à en diminuer les horreurs ; il s'était fait un honneur d'autoriser la signature des instruments diplomatiques consacrant ce qu'on pouvait considérer comme un grand progrès dans la civilisation. Aujourd'hui il est ir digne de voir traiter ces précieux traités comme des chiffons de papier, il exprime son indignation et il veut lui donner une sanction. M. Théodore Roosevelt n'est pas un intellectuel absorbé dans l'idéologie et qui croit avoir fait tout son devoir quand il a parlé ou écrit. Il est homme d'action. Il recherche des résultats positifs. En conséquence, en présence des ■ violations abominables des conventions de La Haye par les Austro- Allemands, il demande que les Etats-Unis recourent à la force pour réprimer ces atteintes flagrantes au droit des gens, tel que Port fixé, d'accord avec les États-Unis, les puissances belligérartes. N'étant plus au pouvoir, l'ancien président somme d'agir les détenteurs actuels du pouvoir. A cet effet, il vient de publier ure brochure intitulée : Pourquoi les États-Unis devraient se joindre aux Alliés, dort voici quelques passages :

Les conventions de la Haye interdisent la violation des territoires neutres et, cela va de soi, l'assujettissement de nations neutres inoffensives comme la Belgique.

Elles interdisent les actes de destruction comme ceux qui ont été commis à Louvain, à Dinant et dans tant d'autres villes belges, l'incendie de leurs inestimables bibliothèques publiques, de leurs magni-

fiques halles et églises, la destruction de cathédrales comme celle de Reims.

Elles interdisent l'imposition de lourdes taxes en argent et l'infliction de châtiments sévères aux populations civiles. Elles interdisent le bombardement des villes ouvertes et naturellement le lancement de bombes par des aéroplanes sur ces villes...

Tous ces crimes ont été commis par les Allmands.

J'ai autorisé la signature de ces conventions avec la conviction que les États-Unis avaient l'intention de se conformer aux obligations qu'elles imposent et que notre peuple comprenait que l'observation de ces obligations solennelles, comme l'accomplissement de tout devoir, pouvait nécessiter de sa part certains efforts, pouvait lui faire courir certains risques, et qu'il acceptait de faire les uns et de courir les autres.

Si j'avais un seul instant supposé que cette signature des conventions de la Haye ne signifiait absolument rien que l'expression d'un pieux désir que n'importe quelle puissance serait libre de déda'gner avec impunité, au gré de ses propres intérêt?, je n'aurais certainement pas permis que les États-Unis participassent à une pareille farce.

Violer ces conventions, violer les traités de neutralité, comme l'Allemagne l'a faic pour la Belgique, constitue un effroyable crime. C'est le plus grave attentat international qui se puisse commettre, mais il n'est pas encore aussi méprisable, il ne témoigne pas de tant d'incapacité et d'indifférence égoïste que l'attitude des États-Unis en refusant de remplir leurs obligations solennelles, et en n'agissant pas comme il serait nécessaire de le faire pour nous épargner la honte qui sera la nôtre si nous laissons s'accomplir sans protester un crime que nous nous sommes solennellement engagés à empêcher.

Ce kngage est sévère, nuis juste. Le mot « farce » caractérise exactement la politique consistant à s'agiter fiévreusemei t en faveur de réformes humanitaires et, unjÊ fois ces réformes enregistrées solennellement dans des contrats rédigés en bonne et due forme, à couvrir d'un silence résigné les pires attentats contre elles. M. Woodrow Wilson, qui est légiste, voudra sans doute le reconnaître. Il ne se laissera point troubler par les récriminations passionnées dirigées contre M. Bryan par les Allemands d'Allemagne et d'Amérique. Quoi de plus impudent, en effet, que cette accusation de la Gazette de Cologne ?

M. Bryan s'est constitué le représentant de la théorie brutale de l'Angleterre, fondée sur la force. Nous sommes sûrs que les Américains allemands et ceux qui partagent leurs vues feront bientôt la^réponse qui convient à la lettre de M. Bryan.

La neutralité de l'Amérique n'est qu'un mince voile qui cache le désir de venir en aide à l'Angleterre Si l'Amérique ne respecte que la force brutale, nous l'emploierons librement

L'Allemagne flétrissant chez autrui la politique fondée sur la force brutale, la Gazette de Cologne menaçant l'Amérique d'employer librement dorénavant la force brutale, quel spectacle!

ETABLISSEMENT DES ZONES MILITAIRES MARITIMES PAR L'ALLEMAGNE. — LES TORPILLAGES SANS AVIS PRÉALABLE.

6 février 191 5.

L'Allemagne a jusqu'ici témoigné un tel dédain pour les dispositions les plus formelles du droit international qu'aucune nouvelle violation de sa part du droit des gens positif ne peut plus étonner. Mais elle vient de se surpasser elle-même. Sous une forme indirecte elle vient de proclamer le blocus de toutes les côtes de la Grande-Bretagne et d'Irlande. Elle y a joint la menace de considérer comme bloquées les côtes de l'ouest et du nord de la France. Chaque belligérant possède le droit incontestable d'établir le blocus d'un port ou d'une certaine étendue de côtes d'un pays ennemi. Seulement, pour être valable, c'est-à-dire pour que les tiers soient tenus de le respecter, le blocus doit être effectif. Les blocus fictifs ne sont pas obligatoires. D'après le traité

de Paris de 1856, confirmé par les conventions subséquentes sur la matière, notamment par la convention de la Haye de 1909, le blocus, pour être obligatoire, doit être maintenu par une force suffisante pour interdire réellement l'accès da littoral ennemi. Comment l'Allemagne pourrait-elle interdire réellement l'accès de tout le littoral britannique et d'une bonne partie du littoral français? C'est elle qui est assiégée, bloquée effectivement par les Alliés, et c'est elle qui notifie au monde le blocus des côtes des Alliés par ses propres bateaux. Pour en arriver là, il faut qu'elle sente se resserrer terriblement sur elle l'étreinte des forces que son ambition dominatrice a coalisées contre elle.

La notification publiée par le Reichsanzeiger ne va pas jusqu'à employer le mot blocus et à invoquer les droits reconnus à l'État bloquant. Mais elle proclame c zones militaires les eaux qui se trouvent à Ter tour de la Grande-Bretagr e et de l'Irlar de, y compris la !\ fanche », et elle déclare qu'à prrtir»du 18 février prochain « les navires marchai: ds des nations belligérantes qui navigueront dans ces eaux seront détruits, même 's'il n'est ' pas toujours possible d'éviter les dangers qui menacent les équipages et les passagers ». Ainsi, de sa propre autorité, l'Allemagne crée un état de choses inconnu dans le droit international nuritim.e, celui des zones militaires, et elle en fixe les règles. En cas de blocus, la flotte bloquante a le droit de saisir et, au besoin, de couler tous les bcteaux marchands qui cherchent à forcer le blocus. Dans la situation actuelle l'Allemagne s'arroge un droit supérieur : celui de détruire tous les bateaux marchands ennemis rencontrés dans les parages des zones militaires — lesquelles ne sort pas délimitées — avec toute leur cargaison, même celle appartenant à des neutres, avec

tout leur équipage, même composé de neutres, et avec tous leurs passagers de toutes nationalités. Au droit de capture appliqué en cas de blocus effectif est substitué un droit absolu de destruction totale dans les eaux qualifiées arbitrairemert de zones militaires. On nous avertit en même temps que ce droit sera exercé sans sommation. Tout bateau marchard ennemi naviguait dans les eaux indiquées est exposé à être torpillé -inopinément.

Quant aux navires neutres, ajoute le Reichsanzeiger, ils « courront également des risques dans la zone militaire, en raison de l'abus des pavillons rentres et parce que les accidents ne peuvent pas toujours être évités dans les combats navels ». Il est édifiai" t d'enter. dre 1' Allema.gr e parler de l'abus des pavillons r.eutres. Depuis le commencement de la guerre, sur toutes les mers, elle commet cet abus de la façon la plus éhontée. Ses navires de guerre épars sur les océans n'ont pu retarder si longtemps la catastrophe finale qu'en hissant de faux pavillons et en se maquillant en bateaux neutres. Ils ont eu recours à toutes les fourberies. Sur terre également les troupes de Guillaume II ont arboré le drapeau blanc et se sont déguisées avec des uniformes français ou belges pour nous surprendre par traîtrise. Sur terre et sur mer l'Allemagne re cesse de tricher à ce jeu de la guerre qui passait autrefois pour si noble. Et voilà que, sous prétexte de possibilité de tricherie de4a part de l'ennemi, elle se réserve la faculté de détruire les bateaux marchands neutres naviguant dans les eaux qu'elle proclame interdites au commerce mondial. Jusqu'ici les navires neutres qui ne cherchaient point à forcer un blocus effectif étaient à l'abri, non seulement de la destruction, mais de la capture ; ils étaient seulement soumis au droit de visite.

En ce qui concerne les côtes de l'ouest et du nord de la France, « les navires non belligérants sont mis sérieusement en garde contre le danger grave qu'ils courent en s'approchant de ces côtes, car ils pourraient être pris pour des bateaux servant aux opérations de guerre ». Le Reichsanzeiger prend la peine d'indiquer aux navires neutres se dirigeant vers la mer du Nord avec des intentions amicales pour ■ l'Allemagne une voie moins périlleuse : c'est la route du nord de l'Ecosse. En somme, dans les parages des côtes françaises, l'Allemagne ne revendique pas positivement le même droit de destruction que dans les « zones militaires ».M?.is elle prévient les neutres qu'elle se trouvera peut-être dans l'obligation d'agir de même à leur égard. C'est l'arbitraire au suprême degré. « Nous autres Allemands, dit le Lokal- Anzeiger, nous avons à tirer de cette guerre une grande leçon, celle de ne pas manifester de délicatesse. » La Gazette de la Croix écrit de son côté : « Il paraît que nous allons maintenant torpiller les navires sans avis préalable. Nous accueillons avec satisfaction cette nouvelle. » La délicatesse germanique est de même qualité que sa joie.

Guillaume II et ses conseillers comptent intimider le monde avec les sous-marins du grand-amiral de Tirpitz. Mais ici, comme en maintes occasions, ils manquent de psychologie. S'ils effrayent les neutres, ils leur inspireront surtout le désir d'être délivrés le plus tôt possible du cauchemar germanique. Les neutres n'assisteront pas indéfiniment impassibles à la destruction de leurs bateaux de commerce par les torpilles allemandes. Quant aux Alliés, ils sauront se garder. Aux procédés de brigands de leurs ennemis, ils opposeront d'efficaces défenses. Le blocus de toutes les côtes britanniques et

d'une partie des côtes françaises par une ou deux douzaines de sous-marins est un bluff sans précédent. Il n'ajoute rien aux dangers antérieurs puisque les sousmarins allemands torpillaient déjà les bateaux de commerce et même les bateaux-hôpitaux. Il proclame seule-, ment coram mundo la doctrine de sauvages que l'Allemagne appliquait en fait depuis le mois d'août. Cela ne nous apprend rien, mais cela éclairera les neutres : l'effet produit sur eux par le décret du Reichsanzeiger ne sera pas celui qu'en attendent ses auteurs.

ARRANGEMENT FINANCIER GERMANO-BULGARE. — NÉCESSITÉ D'OCCUPER LES DÉTROITS.

9 février 191 5.

La Bulgarie n'a pas voulu saisir l'occasion de réparer matériellement et moralement ses erreurs de 191 3 en se réconciliai: t avec ses anciens alliés de la Ligue balkanique. Cédant à l'esprit de rancune et aux suggestions austro-allemandes, elle médite toujours de se jeter contre les États qu'elle a trahis en juin 191 3 et qui l'ont battue. Grâce à la très bienveillante entremise des Cabinets de la Triple-Entente, elle était en état d'obtenir immédiatement la promesse de cessions ou de rétrocessions territoriales considérables de la part des autres pays balkaniques. Elle ne s'en est pas contentée. Elle prétendait à toute la Macédoine sans offrir en échange autre chose que sa neutralité. Elle refusait de coopérer, sous une forme quelconque, même en Turquie, avec les armées des États dont elle exigeait de vastes territoires»

Bien plus, elle réclamait le droit d'occuper militairement, sans autre délai, les régions dont l'acquisition lui était promise. Ces prétentions nous ont toujours paru exclure toute chance d'accord. Aussi avons-nous souvent insisté pour que la Triple-Entente prit les précautions et les mesures appropriées aux circonstances. On a persisté pourtant à poursuivre des négociations sans issue dès lors que l'élément essentiel de leur succès, la bonne foi, manquait chez l'une des parties. Aujourd'hui la Bulgarie vient de se lier à l'Allemagne par de nouveaux engagements. L'agence Stefani l'annonce dans les termes suivants :

Le syndicat des banques allemandes et austro-hongroises, qui avait conclu avec le gouvernement bulgare un contrat d'emprunt de 500 millions, prenant en considération les conditions du marché monétaire qui ne permettent pas la mise en vigueur de ce contrat, a décidé de donner à la Bulgarie — contre des bons du trésor acceptés au pair — une avance de 150 millions à 7 1/2 0/0. 75 millions seraient versés sur-le-champ. Le reste serait payé à raison de io millions par quinzaine, à dater du 14 avril. Il s'agit d'une opération purement financière. La convention ne sera pas soumise à la ratification du Sobranié.

Cet arrangnu er à propos d'un emprunt

conclu avant la guerre européenne, mais non émis, n'a qu'en apparence un air innocent. En réalité il a pour but et aura pour résultat de retenir la Bulgarie dans la neutralité tant que rien de décisif ne se sera passé dans les Balkans. Au moyen d'acomptes de dix millions par quinzaine, l'Allemagne tient le Cabinet de Sofia par h bourse. Elle ne lui fait aucune confunce. Elle sait mieux que personne qu'il brûle de voler vers la victoire et qu'au cas où les efforts concertés des troupes de Guillaume II et de François-Joseph Ier ne réussiraient pas à mater la Serbie, le tsar Ferdinand s'empresserait de se retourner vers la Triple-Entente pour reprendre avec elle la con-

versation interrompue. En conséquence M. Helfferich paye à h quinzaine M.Radoslavof. Telle est la situation où leur entêtement à se venger réduit les ministres du tsar Ferdinand.

Toute la politique du Cabinet stambouloviste est fondée sur la rase. Dans tout ce qu'on voit d'elle, il n'existe pas trace d'esprit politique. M. Radoslavof ambitionne de gagner le gros lot dans toutes les combinaisons. Il s'efforce de conclure des arrangements à terme avec chacun des deux groupes de belligérants de manière à pouvoir partager le butin avec le vainqueur, quel qu'il soit. C'est le pire des systèmes. En effet tous les belligérants sont maintenant édifiés, et le vainqueur, après la victoire, se rappellera les marchandages dont il a été l'objet. Les Balkaniques pouvaient payer un gros prix la coopération loyale d'une Bulgarie revenue à l'esprit de l'entente balkanique ; ils seront peu disposés à se dessaisir de territoires légitimement conquis en faveur d'un pays qui spéculait sur la probabilité de leur défaite. Si la Bulgarie doit être dans l'avenir ce qu'elle se révèle aujourd'hui, elle ne mérite les sympathies ni de ses voisins, ni d'aucune grande puissance.

Quoi qu'il en soit, l'arrangement financier publié hier est propre à exercer sur le gouvernement roumain une certaine intimidation. Vraisemblablement il a été publié à cet effet. Il fait partie de l'ensemble de mesures destinées à contenir l'ardeur des patriotes roumains et italiens. En Italie l'effet semble être manqué. Le Çorriere délia Sera tire de l'événement une conclusion bien différente de celle qu'on attendait, sans doute, à Sofia : « Si la Bulgarie se mettait résolument à marcher suivant les directions de la politique balkanique de l'Allemagne et de l'Autriche, et si, en particulier, elle voulait se faire

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l'instrument, aux dépens des autres pays balkaniques, du renouvellement d'une tentative d'exécution de ce plan politique autrichien qui se résume dans le célèbre Drang nach Osten, l'Italie pourrait-elle considérer avec la même générosité désintéressée les aspirations nationales bulgares, et pourrait-on encore affirmer, comme l'ont fait récemment les hommes les plus représentatifs de la Bulgarie, que les intérêts italc-bulgares ne pourront pas être en désaccord? » L'avertissement est clair. Quant à la Roumanie, l'intimidation ne doit pas la toucher davantage. Elle doit au contraire l'inciter à se mettre en ligne avant que la Bulgarie soit en état de lui nuire.

Seulement la Triple-Entente doit fournir à la Roumanie et à l'Italie les encouragements nécessaires, c'està-dire en venir aux actes que nous avons suggérés dès le début de la crise dans la région des Détroits. Il lui faut se rendre maîtresse des Détroits, prendre prise directe sur la Bulgarie, couper les ligues de communication de la Turquie, et rétablir le commerce maritime entre la mer Noire et la Méditerranée. Le jour où elle ai m accompli cette tâche, qui ne dépasse nullement ses forces, elle aura remporté une grande victoire, dont l'influence peut être décisive sur les fronts de Belgique et de Pologne. Nous sommes heureux de voir notre confrère de Y Echo de Paris, M. Jean Herbette, en venir ce matin à la même conclusion : « Maintenant, ce n'est plus au passé qu'il faut songer, c'est à l'avenir. La question des Balkans, la question du « troisième front » contre l'Autriche et l'Allemagne, les Allemands en ont-ils pris la clef en faisant cette avance fictive à la Bulgarie? Non, la clef c'est de nous qu'il dépend toujours de l'aller chercher : elle est à Constantinople. »

DEMARCHE DU CABINET SALANDRA A VIENNE ET A BERLIN AU SUJET DE LA ROUMANIE.

16 février 1915.

Une nouvelle curieuse nous arrive d'Italie ce matin. D'après le Carrière délia Sera, il viendrait de s'échanger entre les Cabinets de Rome, de Vienne et de Berlin des conversations d'un intérêt spécial : « Le gouvernement italien, dit notre confrère de Milan, ému par le bruit que l'Autriche se préparait, à l'instigation de l'Allemagne, à envahir le territoire roumain sur la ligne Orsova-Tumu-Severin, a demandé aux gouvernements de Vienne et de Berlin de lui donner l'assurance que l'Autriche et l'Allemagne ne voulaient rien entreprendre contre la Roumanie. Cette assurance a été donnée à l'Italie par les deux empires centraux. Nous savons que li démarche Lite à Vienne exigeait des engagements plus catégoriques que celle qui fut faite à Berlin. Ces démarches prouvent que l'Italie s'intéresse à l'existence et à l'avenir de la Roumanie, ainsi qu'au maintien de l'équilibre dans les Br.lkans et à l'indépendance des pays balkaniques. »

Cette démarche du Cabinet S.landra à Vienne et à Berlin peut être interprétée de bien des façons. Si l'on n'y voit pas autre chose que ce qu'elle semble indiquer, elle concorde assez bien avec les déclarations sensationnelles contenues dans l'article da Giornale d'Italia de dimanche dernier intitulé : « Le devoir des Italiens .» Cet article, qu'il y avait tout lieu de croire inspiré, invitait Gauvain. — T. VIII. 2

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tous les citoyens à se préparer à faire face à de grandes épreuves. Après avoir établi que la guerre actuelle donnerait une nouvelle physionomie au monde pour au moins cinquante ans, il disait : « Laisser passer cette crise sans que l'Italie améliore ses frontières, réalise ses aspirations, relève son propre prestige, assure, en un mot, son propre avenir, serait un suicide. » C'était la thèse très brillamment soutenue depuis plusieurs mois par le Corriere délia Sera, VIdea Nazionale, et maints autres journaux. C'était en même temps ur.e réponse aux articles « neutralistes » de la Tribuna et de la Stampa, organes de M. Giolitti. C'était enfin un programme gouvernemental très net à la veille de la réouverture du Parlement. M. Salandra aurait donc été parfaitement logique en prenant à ce moment une attitude décidée dans le conflit européen, en disant à Vienne et à Berlin, sous une. forme déterminée : « Ne touchez pas à la Roumanie ; si vous prenez une initiative contre elle, sachez que je suis derrière elle. » Sans être décisif, ce premier pas de l'Italie dans le chemin menant à l'action aurait son importance. MM. Salandra et Sonnino auraient pris position.

Seulement, au fond, dans l'état actuel des choses, on se demande si le danger que la démarche italienne avait pour but de prévenir était bien réel. La Roumanie étaitelle vraiment menacée de l'invasion du district de Méhédintz, situé à l'angle sud-ouest du royaume ? Ce territoire, il est vrai, présente un grand intérêt, car il est situé en face des Portes de fer et de la rive serbe, le long du banat de Témesvar. Son occupation gênerait considérablement, elle pourrait même empêcher complètement les communications entre la Roumanie et la Serbie. A ce titre elle est peut-être réclamée avec insistance par

certains militaires austro-allemands. Mais elle aurait précisément pour effet de jeter dans la guerre la Roumanie que les gouvernements allemand et austro-hongrois s'efforcent, par la pression la plus énergique, de retenir dans la neutralité. Si l'on croit devoir donner à la démarche signalée par le Corriere délia Sera tout son sens naturel, il faut supposer que le Cabinet de Rome avait des raisons de craindre que les états-majcrs austro-allemands fussent disposés à recourir aux derniers procédés d'intimidation à l'égard de la Roumanie afin d'obtenir d'elle soit des engagements positifs, soit des garanties matérielles. Peut-être espère-t-on à Vienne et à Berlin qu'en coupant effectivement les communications roumano-serbes et en isolant complètement la Roumanie avec la complicité de la Bulgarie, on obligerait le Cabinet de Bucarest à s'incliner devant les injonctions de Guillaume II. En ce cas la démarche italienne, qui a dû être concertée avec Bucarest, aurait une signification précise. Les commentaires de la presse italienne et les déclarations du Cabinet Salandra devant le Parlement qui va se rouvrir ne vont pas tarder à faire la lumière.

DECLARATIONS DE MM. LLOYD GEORGE ET WINSTON CHURCHILL AUX COMMUNES SUR LES FINANCES ET LA MARINE. — L'EFFORT BRITANNIQUE.

17 février 1915.

MM. Lloyd George et Winston Churchill ont fait avanthier devant la Chambre des Communes, le premier sur les finances, le second sur la marine, un exposé général

qui mérite de retenir notre attention. En effet, les questions traitées par le chancelier de l'Echiquier et le premier lord de l'amirauté touchent tous les Alliés.

Nous avons souvent mis en lumière l'importance de l'effort britannique dont une partie du public, plus sensible aux résultats immédiats, n'appréciait pas toute la valeur. Que de services, restés inaperçus des masses, auront été rendus par la Grande-Bretagne! Avec leur perfidie habituelle les Austro-Allemands se sont efforcés de répandre la légende que les Anglais profitaient de la guerre pour s'enrichir à nos dépens et qu'ils avaient intérêt à la faire durer. Comme il est heureux pourtant que toutes les ressources commerciales et industrielles de là Grande-Bretagne aient pu être employées à nous fournir, à nous et à nos autres compagnons d'armes, ce qui nous manquait! Dans quels cruels embarras n'aurions-nous pas été jetés -dès les premiers mois de la guerre si nous n'avions pas trouvé de l'autre côté de la Manche certains produits soit bruts, soit manufacturés! Si les commerçants et les industriels britanniques ont réalisé de ce chef des bénéfices, c'est tant mieux, car ces gains contribuent à alimenter une puissance économique dont tous les ressorts sont tendus en faveur de notre cause commune. Unie à la nôtre, cette puissance est incomparable et de taille à supporter l'immense effort nécessaire pour réduire l'Allemagne à merci. C'est cette supériorité qui exaspère en ce moment nos ennemis et qui les pousse à commettre tous les jours de nouvelles vioLtions du droit des gens. Financièrement, commercialement et économiquement, ils se sentent pris dans un étau qui, pour se resserrer presque insensiblement, n'en doit pas moins fatalement arriver à les broyer. Pour l'instant, il s'agit seulement d'une gêne ; dans quelques

mois le patient sentira la respiration lui manquer ; dans plusieurs autres mois la situation deviendra intenable. Les efforts que l'Allemagne déploiera pour s'arracher de l'étau ne feront que la river plus fortement à l'instrument de supplice. Telle est,, par exemple, la menace de couler sans avertissement tous les bateaux de commerce naviguant dans une certaine zone.

Réduite à son concours économique, la coopération britannique serait déjà inappréciable. Elle s'étend, d'ailleurs, non seulement à la France et à la Russie, mais encore à la Belgique, à la Serbie et aux autres États dont M. Lloyd George a dit lundi qu'ils se préparaient à la guerre. Elle se manifeste aussi bien par des facilités financières que par des fournitures de matériel de guerre. Ce n'est là pourtant qu'un de ses éléments. La coopération militaire de la Grande-Bretagne sur terre et sur mer a pris des proportions dont l'Allemagne ne la croyait certainement pas capable. La flotte allemande a subi des pertes énormes et les dreadnoughts de l'amiral de Tirpitz, qui devaient conquérir pour l'Allemagne cette fameuse place au soleil mondial revendiquée par les pangermanistes, n'osent plus se montrer sur ces eaux où ils prétendaient régner. Les sous-marins ne peuvent donner la maîtrise des mers. Leurs actes de piraterie causeront sans doute de graves dommages aux particuliers ; mais ils vont provoquer de la part des Alliés une répression plus rigoureuse de la contrebande sur mer. Le tort infligé au commerce maritime des Alliés sera bien peu de chose en comparaison des inconvénients pour l'Allemagne de voir arrêter ou confisquer les cargaisons de matières premières de toute sorte qu'on laissait jusqu'ici passer à destination de ses ports. Dans leur rage, les Allemands déclarent qu'ils recourront à

toutes les extrémités, qu'ils ne garderont plus aucun ménagement. Cela n'empirera point notre situation, car on chercherait en vain les ménagements dont nous leur sommes redevables. Ils ont constamment usé de la force sans aucune restriction sur tous les terrains. Les Anglais et nous, au contraire, avons scrupuleusement observé les règles du droit des gens, positif ou usuel. Nous les observerons encore, car c'est notre honneur de rester dans l'humanité et la civilisation. Seulement nous userons de tous nos droits avec une impitoyable sévérité.

La flotte britannique a non seulement détruit ou réduit à s'enfermer les grands bateaux de guerre allemands, elle a transporté, sans sacrifier une seule existence, comme l'a dit M. Winston Churchill, environ un million d'hommes. S'imagine-t-on exactement tout ce que représente ce transport ? Tous ces hommes, sans doute, ne sont pas des soldats anglais, mais peu importe, le service rendu aux Alliés est le même. Le gouvernement anglais ne veut pas et ne doit pas dire à combien s'élève le nombre de ses soldats actuellement sur le front. Toutefois chacun -sait que ce nombre est considérable et s'augmente régulièrement. Pour des raisons diverses, assez faciles à deviner, toutes les recrues qui ont répondu avec un admirable empressement à l'appel du pays ne sont pas en état d'être utilement envoyées devant l'ennemi. Elles y viendront cependant, et bien d'autres les suivront. Toute la nation britannique sait aujourd'hui qu'il s'agit d'une lutte à mort avec l'Allemagne. Si elle s'est ébranlée lentement, elle est maintenant corps et âme à la besogne. Elle est sûre qu'on ne peut pas venir à bout d'elle. Elle combat avec la certitude absolue de vaincre. Elle possède la même confiance en nous. Lundi M. Winston Churchill a terminé son discours en décla-

rant que la maîtrise de la mer « paralysera progressivement les énergies combattantes de nos antagonistes et qu'elle pourrait, en cas de besoin, même à défaut de toutes autres causes favorables, décider finalement de l'issue de la guerre ». Mais il y a d'autres causes, et des plus sérieuses, que M. Winston Churchill conuaît bien. Elles agiront en leur temps. L'inébranlable confiance des premiers jours se justifie toujours davantage.

REOUVERTURE DE LA CHAMBRE ITALIENNE. — • LA POLITIQUE DU MOINDRE EFFORT ET LA POLITIQUE DES PATRIOTES.

19 février 191 5.

La Chambre des députés italienne, qui avait interrompu ses travaux le 12 décembre, les a repris hier jeudi. La rentrée des onorevoïi à Montecitorio a été précédée de polémiques assez vives dans toute la presse de la péninsule. A la question de l'intervention militaire dans la guerre européenne on a mêlé une question ministérielle. La personne de M. Giolitti a été jetée dans le débat, ou plutôt l'ancien dictateur a provoqué des commentaires passionnés en écrivant au député Peano, son ancien chef de cabinet, la fameuse lettre où il disait que, dans les conditions actuelles de l'Europe, il ne serait pas improbable que l'Italie pût obtenir sans guerre plusieurs choses — parecchio. Cette lettre a été considérée comme un programme neutraliste, défendue ou attaquée comme telle par la plupart des journaux. On s'est demandé si elle n'était pas quelque chose de plus, à savoir la préface d'une attaque combinée des giolittiens et des cléricaux

neutralistes contre le ministère Salandra. M. Giolitti s'est défendu publiquement de toute mauvaise intention à l'égard de son successeur. Mais, dans l'état des mœurs parlementaires, ces affirmations publiques ne signifient pas grand chose. On croit savoir, d'ailleurs, que M. Giolitti, sans vouloir prendre directement la responsabilité d'une crise ministérielle à un moment où les destinées nationales sont en jeu, ne serait pas fâché qu'un échec du Cabinet actuel sur une question accessoire, par exemple celle de l'approvisionnement en céréales ou des secours aux victimes du récent tremblement de terre, vînt lui fournir l'occasion de ressaisir le pouvoir où il trouve que son successeur s'établit trop solidement. Du moins, si ce n'est pas là son idée, ce semble bien être celle de ses plus zélés partisans.

La séance d'hier s'est ouverte dans une atmosphère favorable au ministère. Comme il arrive souvent dans le monde parlementaire, les petits complots élaborés dans l'ombre des coteries se sont évanouis au grand jour. L'immense majorité des députés arrivant de leurs circonscriptions donnait l'impression très nette qu'il ne devait pas être question en un pareil moment de mettre M. Salandra dans l'embarras, ni de faire de la politique de parti. L'opinion générale prévalait que les trente ou quarante jours de travail dont disposait la Chambre avant les vacances de Pâques devaient être exclusivement consacrés au vote des lois rendues indispensables par les circonstances. Quant au rôle de l'Italie dans la crise européenne, l'occasion opportune de le définir s'offrirait facilement au Cabinet et à la Chambre.

Hier déjà plusieurs petites manifestations ont permis de reconnaître la direction où s'orientaient le pays et le Parlement. Avant et pendant la séance de Montecitorio,

des groupes nombreux ont parcouru les rues de Rome en poussant des cris hostiles à l'Allemagne et à l'Autriche. Il a fallu protéger l'hôtel de l'ambassade d'Autriche-Hongrie. Une contre-manifestation de neutralistes n'a eu aucun succès. A Montecitorio M. Colajanni, député républicain, a soulevé des applaudissements enthousiastes en célébrant les garibaldiens tombés dans l'Argonne et en exprimant le vœu que leur mort « réveille chez les fils de l'Italie la saine mémoire des devoirs à accomplir ». Le chef du gouvernement luimême n'a pas craint d'aborder ce sujet à propos de l'hommage rendu par le président de la Chambre aux victimes du tremblement de terre. « Les Italiens, fortifiés par la douleur, s'est-il écrié, doivent maintenir solide et invincible leur foi dans les destinées de la patrie, de la patrie immortelle qui, aujourd'hui plus que jamais, veut donner à ses enfants la conviction profonde que ses destinées ne sont pas confinées dans le cercle étroit des intérêts présents, ni même dans la vie d'une génération, mais englobent ceux qui furent et ceux qui seront, tous les souvenirs de notre passé glorieux et toutes les espérances, tout l'idéal que nous mettons dans l'avenir ». Cette profession de foi patriotique, presque impérialiste, a été saluée, à chaque membre de phrase, par de longs applaudissements. Enfin les membres du groupe socialiste parlementaire et les chefs du perti socialiste réformiste ont vcté hier un ordre du jour affirmant que « le prolétariat italien, s'inspirant de son idéal et de ses intérêts, saura, dans l'épreuve prochaine, combattre vaillamment pour la liberté de la nation, condition essentielle de l'avenir socialiste ». Si l'on ejoute que le langage tenu ces jours derniers par les organes les plus officieux du Ballplatz détruit tout espoir de cession volontaire de

territoire autrichien quelconque à l'Italie, on avouera que les partisans de la thèse du parecchio sont en bien mauvaise posture vis-à-vis des interventionnistes.

Pour nous, il suffit de constater que, depuis plusieurs semaines, les intérêts vitaux de l'Italie ont été exposés par les plus grands journaux de la péninsule avec une clarté, une précision et une logique qui ne laissent rien à désirer. En somme, en ce moment, à l'exception de petits groupes qui obéissent à des raisons spéciales, le public est partagé entre deux tendances : celle des hommes qui, doutant de leur pays, préconisent la politique du moindre effort, et celle des patriotes qui veulent à tout prix saisir l'occasion unique offerte par la grande guerre européenne de réaliser les ambitions nationales et de rendre enfin à l'Italie sa frontière historique et naturelle .du côté de la Germanie. M. Giolitti semble pencher vers la première tendance ; il a gouverné si longtemps le royaume, de telle manière, et il a laissé l'armée dins de telles conditions qu'il a .pu concevoir des doutes sur l'efficacité d'une intervention. Mais, depuis le printemps. dernier, son successeur a repris par la base l'œuvre de reconstitution nationale ; il a refait l'armée et les courages. Sous cette nouvelle direction l'Italie ne doute plus d'elle-même. Elle a conscience de la gravité de l'heure.

PUBLICATION DES LETTRES ECHANGEES LE 3 1 JUILLET ET LE Ier AOUT 1914 PAR LE PRESIDENT POINCARE ET LE ROI GEORGE V.

21 février 191 5.

Par tous les moyens de publicité dont ils disposent, les gouvernements allemand et austro-hongrois s'ingénient avec une ténacité particulière depuis quelque temps à rejeter sur l'Angleterre la responsabilité de la guerre. Ils ne mettent plus la Russie qu'en seconde ligne. C'est ainsi que, dans le Livre Rouge récemment publié à Vienne, on signale Sir Edward Grey comme ayant soulevé dès le 24 juillet, au cours d'un entretien avec le comte Mensdorff qui venait lui communiquer l'ultimatum remis la veille au soir à Belgrade, « une quebtion qui devint plus tard une des causes de la guerre européenne ». Par ces expressions le comte Berchtold et le comte Mensdorff entendaient la demar de d'explications de Sir Edward Grey sur le point 5 de l'ultimatum, c'està-dire « la collaboration en Serbie des organes du gouvernement impérial et royal dans la suppression du mouvement subversif dirigé contre l'intégrité territoriale de la monarchie ». Le Livre Rouge et le commentaire qui l'accompagne abondent en accusations de cet ordre. L'Autriche-Hongrie, d'accord avec l'Allemagne, considérait si bien comme hors de toute discussion son droit de traiter la Serbie comme il lui plairait, sans qu'il fût permis à l'Europe de s'en mêler, qu'elle dénonçait comme un acte hostile une demande d'éclaircissement

sur une des exigences les plus exorbitantes de son ultimatum. Le Livre Bleu publié à Londres au mois de septembre a ruiné par avance les allégations mensongères du Ballplatz et de la Wilhelmstrasse. Il "contient plusieurs documents décisifs à ce sujet. Mais, à un moment où la guerre maritime prend un caractère féroce, le gouvernement britannique a voulu publier deux documents restés confidentiels jusqu'ici, qui constituent une nouvelle preuve de ses intentions ultra-pacifiques à la veille même de l'ouverture des hostilités. Il s'agit d'une lettre du président Poincaré au roi George, en date du 31 juillet, et de la réponse adressée le lendemain, Ier août, par le roi au président.

Pour apprécier la valeur des deux lettres il faut bien retenir leur date, 31 juillet et Ier août. Le 29 juillet, M. de Bethmann-Hollweg avait fait à Sir E. Goschen Yinfamous proposai ; il avait demandé la faculté d'écraser la France pour lui prendre ses possessions hors d'Europe et de faire passer les troupes allemandes par la Belgique. Le 30 juillet, une édition spéciale du Lokal- Anzeiger de Berlin avait annoncé la mobilisation générale allemande. Le 31 juillet au matin, Sir Edward Gre\ avait dit au prince Lichnowsky : « Si l'Allemagne pouvait mettre en avant une proposition raisonnable qui montrerait clairement que l'Allemagne et L'Autriche s'efforcent de préserver la paix européenne, et que la Russie et la France soient assez déraisonnables pour la repousser, je la soutiendrais à Saint-Pétersbourg et à Paris, et je vais jusqu'à dire que, si la Russie et la France ne l'acceptaient pas, le gouvernement de Sa Majesté se désintéresserait des conséquences. » Le 31 au soir, le gouvernement allemand décrétait « l'état de danger de guerre », et le comte Pourtalès sommait la Russie de démobiliser

dans les douze heures. Le Ier août, le comte Pourtalès remettait à M. Sazonof la déclaration de guerre de l'Allemagne à la Russie, et la mobilisation générale des armées de terre et de mer était ordonnée en Allemagne et en France.

C'est en pleine marche des armées allemandes et austro-hongroises vers leurs points de concentration que le président de la République, usant d'une faculté appartenant aux chefs d'États constitutionnels dans les circonstances exceptionnelles, s'est adressé directement au roi d'Angleterre. Même alors, au moment où se dessine l'offensive foudroyante sur P^ris, le chef de l'État français ne fait point appel à la coopération britannique en vue de sauvegarder les intérêts vitaux communs. Il se borne à remarquer que « si tous les efforts de conciliation partent du même côté et si l'Allemagne et l'Autriche peuvent spéculer sur l'abstention de l'Angleterre, les exigences de l'Autriche demeureront inflexibles et un accord deviendra impossible entre la Russie et elle ». Et il termine en exprimant « la conviction profonde qu'à l'heure actuelle plus l'Angleterre, la France et la Russie donneront une forte impression d'unité dans leur action diplomatique, plus il sera encore permis de compter sur la conservation de la paix ».

Cette démarche, uniquement « inspirée par le désir de voir l'équilibre européen définitivement raffermi », était d'une extrême réserve. Elle avait seulement pour but de déterminer une solidarité diplomatique publique qui fût de nature à faire reculer l'Austro-Allemagne devant l'accomplissement d'une agression combinée dans la supposition que l'Angleterre resterait neutre. Il n'était pas question de solidarité militaire. Pourtant le roi George — c'est-à-dire le gouvernement britannique parlant par

sa bouche — s'abstient d'établir la solidarité diplomarique avec la France et la Russie. Tout en s'exprimant en termes d'une grar.de cordialité et en témoignant de l'amitié la plus sincère, il se contente d'assurer le président de son intention de poursuivre sans relâche ses efforts « afin de trouver quelque solution qui permette en tous cas d'ajourner les opérations militaires actives et 4e laisser aux puissances le temps de discuter er.tre elles avec calme ». « Quant à l'attitude de mon pays, ?joute-t-il, les événements changent si rapidement qu'il est difficile de prévoir ce qui se passera. » Est-ce là le langage du souverain d'un pays qui guette l'occasion de déchaîner la guerre? Hélas! A l'heure où cette lettre était écrite, une demi-journée avant l'invasion du grand-duché de Luxembourg p^r les troupes de Guillaume II, l 'avant-veille de la violation du territoire belge, la plus grande partie du peuple britannique était encore assoupie dans son rêve pacifiste, et le Cabinet Asquith, menacé d'une guerre civile en Irlande, n'osait le secouer brusquement de peur de provoquer de sa part un funeste accès de mauvaise humeur. Il fallut l'invasion allemande en Belgique pour tirer la nation de cette léthargie.

11 n'était pas besoin de la publication des lettres du président Poincaré et du roi George pour justifier la France et l'Angleterre. Mais elle jette une nouvelle et éclatante lumière sur leur parfaite loyauté, en face des machinations des deux puissances germaniques.

L'EXPÉDITION DES DARDANELLES 3 r

L'EXPÉDITION FRANCO- ANGLAISE AUX DARDANELLES. LES TURCS ET LES PUISSANCES D 'OPPRESSION.

22 février 1915.

Enfin .les Alliés se sont résolus à porter à la Turquie, alliée de l'Allemagne et de l'Autriche-Hongrie, le coup qu'on attendait depuis cinq mois. Vendredi une flotte an g lo- française a bombardé les forts de l'entrée des Dardanelles, les a réduits au silence, et semble avoir détruit plusieurs des ouvrages les plus importants. Facilitée par des reconnaissances d'hydre-avions, l'opération a été menée énergiquement. Elle a produit des résultats efficaces sans que la flotte attaquante ait subi aucun dommage. Nous ne savons quelle suite les gouvernements alliés ont décidé de donner à cette première action, mais il faut qu'il y ait une suite et que le bombardement de vendredi ne soit pas une simple canonnade sans lendemain. Peut-être, dans un certain monde politique et financier, s'imagine-t-on qu'il suffit d'avoir fait parler le canon à l'entrée des Détroits pour provoquer à Constantinople une panique et un changement de gouvernement ; peut-être des illusionnistes incurables voudraientils toujours ménager en Turquie les hommes qui nous ont constamment trompés ou, du moins, qui se sont toujours ralliés finalement à nos pires ennemis. Si l'on devait retomber dans ces erreurs qui nous ont déjà causé tant de mal, il vaudrait mieux n'avoir rien fait du tout devant les Dardanelles, car nous aurions seulement donné une. preuve ostentatoire d'impuissance.

Il faut s'emparer de l'entrée des Détroits, s'y établir et pousser jusqu'à la mer de Marmara. Tant qu'on n'entendra pas nos canons à Stamboul même, et que les Ottomans las de la tyrannie jumelée des Allemands et du comité Union et Progrès ne sentiront pas près d'eux les libérateurs accourus d'Occident, il n'y aura- pas de révolution à Constantinople, ou bien, si l'on en tente une, elle aura neuf chances sur dix d'échouer. En tout cas, nous devons compter plutôt sur nos propres forces que sur un revirement politique en Turquie. Quel que soit ce revirement, les officiers allemands tiennent l'armée et la flotte ottomanes. Avec des techniciens de tout ordre venus en masses d'Allemagne en août et en septembre derniers, ils sont maîtres de tous les services. Ils ne se laisseront pas arracher leur proie ; ils l'étreindront jusqu'à ce que la mort leur fasse lâcher prise. A la force nous devons répondre par la force, par une force employée vigoureusement, sans discontinuité, jusqu'au succès décisif.

Il y a beau temps que l'heure des ménagements à l'égard de la Turquie est passée. La France en a en jusqu'à l'extrême limite et même au delà. Après la chute du régime hamidien, chute inévitable qu'une chiquenaude suffit à déterminer, nous nous sommes efforcés de réorganiser le vieil empire tombant en décomposition. Moitié pr.r la faute de l'Austro- Allemagne qui ne voulait à aucun prix laisser passer en d'autres mains l'influence toute puissante dont elle jouissait sous Abdul Hamid, moitié par les maladresses des Jeunes Turcs, l'œuvre de réorganisation échoua piteusement. Deux choses sont prouvées aujourd'hui. Tout d'abord les Turcs sont incapables de gouverner eux-mêmes l'empire ottoman ; ils doivent s'en remettre à des Européens pour la direc-

tion de tous les services, pour le fonctionnement de toute l'administration. Ensuite les Turcs, jeur.es ou vieux, en reviennent fatalement à la politique d'exploitation, d'oppression des non musulmans ; pour gouverner, ils arrivent tous à s'appuyer sur les éléments fanatiques ; ils exigent des puissances européennes dont ils se prétendent les amis qu'on les laisse anéantir tous les privilèges des chrétiens et des nationalités protégées, sous prétexte que ces vieilleries ne sont plus de mise dans une Turquie rénovée. 11 en résulte que tout gou- \emement turc est irrésistiblement entraîné à s'appuyer sur une autre puissance d'oppression, et celle-ci ne peut être que l'Austro- Allemagne. Ni la République française, ni la Grande-Bretagne n'est apte à jouer le rôle de complice quotidienne d'assassins et de geôliers.

L'expérience est faite. Elle est concluante. La force seule, présente et agissante, permettra aux puissances gardiennes de l'équilibre politique, de la liberté commerciale, dé la tolérance religieuse et des traditions d'humanité, d'établir dans l'empire ottoman un régime capable d'assurer un ordre élémentaire, la paix entre les populations et le respect des droits acquis. C'est à la préparation de cette nouvelle ère que les Alliés doivent travailler. Aucun scrupule ne peut plus les arrêter. La Turquie leur a- déclaré la guerre ; c'est par la guerre que seront obtenues les réformes fondamentales dont on a vu seilement la caricature, ainsi que les garanties dont les Alliés et leurs amis ont un besoin urgent pour la sauvegarde de leurs intérêts.

Gauvain. — T. VIII.

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