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LES RESPONSABILITÉS DE L'AUTRICHE

23 février 191 5.

Il se fait un singulier travail dans une partie de la presse et de l'opinion. Sous des inspirations qu'il ne serait point malaisé de découvrir, on s'attache à faire pénétrer dins le public français l'idée qu'aucune responsabilité dans la guerre actuelle n'incombe à l' Autriche-Hongrie et que cette malheureuse puissance a été entraînée bien malgré elle par l'Allemagne dans la conflagration générale. A entendre les porte-paroles complaisants du Ballplatz, la principale préoccupation de la France devrait être non pas de se défendre contre l'agression monstrueuse des deux puissances germaniques et de préparer la raine définitive de leur criminelle association, mais de ménager un avenir prospère à cette brave Autriche-Hongrie, pivot de l'équilibre européen. C'est dans le même esprit qu'au cours de ces dernières années on nous pressait de livrer l'épargne française aux caisses austro-hongroises qui sauraient à la fois faire prospérer les économies de Jacques Bonhomme et donner une nouvelle vie à un pays dont on disait qu'il était nécessaire à l'Europe. On oubliait alors que ce pays était lié par la plus étroite alliance à l'Allemagne et qu'il consacrait toutes ses ressources liquides au renforcement de son armée, notamment à la construction d'une artillerie lourde. Ce sont précisément les pièces de 305 fabriquées à Skoda, en Bohême, qui ont détruit, au commencement de la guerre, les forts belges et français

qui barraient le passage à l'invasion allemande. On oublie également aujourd'hui que les troupes de François- Joseph Ier, confondues avec celles de Guillaume II, luttent contre les nôtres à notre frontière et qu'elles sont placées sous les ordres du grand état-major allemand.

Le Temps d'hier a publié, sous le titre de « Une manœuvre allemande contre l'Autriche », une lettre qui pourrait tout aussi bien être intitulée « Une manœuvre autrichienne contre les Alliés ». Loin de nous la pensée de diminuer en rien les responsabilités de l'Allemagne! Elles ne seront jamais assez' mises en lumière. Mais il convient de répartir équitablement ce lourd fardeau. Or il ressort à l'évidence des documents diplomatiques publiés par les divers belligérants, y compris le Livre Rouge, que le gouvernement austro-hongrois a prémédité la guerre contre la Serbie, guerre ayant pour but l'établissement de son hégémonie en Orient. A chaque page du Livre Rouge on lit que h. guerre contre la Serbie est nécessaire. Dès le 21 juillet, c'est-à-dire deux jours avant la remise de l'ultimatum du comte Berchtold à M. Pachitch, le baron Giesl, ministre d'Autriche-Hongrie à Belgrade, écrit au Ballplatz : « Un règlement de comptes avec la Serbie, une guerre pour la situation de grande puissance de la monarchie, pour son existence comme telle (uni die Grossmachtstelhing der Monarchie), est inévitable avec le temps... Des demi-mesures, une demande de satisfactions, de longs pourparlers et finalement un compromis pourri (ein failles Kompromiss) seraient le coup le plus dur qui pourrait frapper le prestige de l'Autriche en Serbie et sa situation (Machtstellung) en Europe. » Dans tous les entretiens du comte Berchtold -et de ses ambassadeurs avec les représentants des autres

puissances on entend le même refrain. Sous ce rapport la concordance et la cohésion sont parfaites.

D'autre part, il est faux que, comme le prétend le Livre Rouge, le gouvernement austro-hongrois se soit engagé dès l'abord à ne pas toucher à la souveraineté de la Serbie (die Souvercenitœt Serbiens nicht antasten). Il promettait seulement de respecter « son intégrité ». Si les droits souverains de la Serbie avaient été réservés en temps opportun, il n'y aurait probablement pas eu de guerre. En effet, le 30 juillet, la Russie déclara qu'elle s'engageait à cesser ses préparatifs « si l'Autriche, reconnaissant que la question austro-serbe a assumé le caractère d'une question européenne, se déclarait prête à éliminer de son ultimatum les points qui portent atteinte aux droits souverains de la Serbie ». Mais cette proposition ne fut prise en considération, pour la forme, qu'après la sommation de démobilisation adressée à la Russie. Le 28 juillet, le comte Berchtold avait répondu à toutes les demandes des ambassadeurs que, dans la journée, la guerre serait déclarée à la Serbie, et la guerre avait été déclarée. Si de bonnes paroles ont été échangées les jours suivants, elles étaient dénuées de toute valeur. Aucune .personne douée du sens politique le plus élémentaire ne croira jamais que le gouvernement austrohongrois a déclaré à la Serbie une guerre d'extermination sans savoir qu'il allait déchaîner une conflagration générale. Pendant ces jours critiques les diplomates austrohongrois résidant à l'étranger ne cachaient point qu'ils comptaient voir dans une quinzaine les soldats de François-Joseph à Varsovie.

En ce qui concerne l'envoi de troupes et de matériel de guerre austrc-hongrois sur la frontière franco-belge, ce ne sont point des journaux suisses, comme l'allègue

l'auteur de la lettre au Temps, qui l'ont dévoilé les premiers. C'est le Journal des Débats, le 6 août (numéro daté du 7). Nous connaissions bien auparavant cette partie des mesures concertées entre les deux états-majors de Vienne et de Berlin. Nous nous étions seulement abstenus de les signaler publiquement plus tôt, de crainte de provoquer contre l'ambassade d'Autriche un mouvement qu'on désirait fort à Vienne. Car la réserve officielle du gouvernement autrichien à notre égard, qu'on interprète si favorablement aujourd'hui, avait exclusivement pour but de nous engager à prendre une initiative qui déclencherait le casus fœderis avec l'Italie. Suum cuiqne...

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