‹ L'Europe au jour le jourChapitre 103 sur 131 · L ' A F FAIRE M A U O C A I N E 4I I · texte numérisé non relu

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ne tarissent point de récriminations au sujet de la ratification des accords par Moulai Hafid. Ils prétendent qu'elle a eu lieu dans des conditions blessantes pour notre amourpropre, que le sultan a manqué d'égards envers nos agents en les tenant jusqu'au dernier moment dans l'ignorance de sa volonté, et qu'il y a lieu de lui témoigner notre mécontentement. On dirait que la résignation finale — et attendue — de Moulai Hafid leur cause une déconvenue. Quel singulier état d'esprit! 11 faut l'excuser en faisant la part du milieu où vivent les résidents européens dans les villes marocaines, mais il faut se garder de s'en inspirer. C'est non sur le Petit Sokko, mais au quai d'Orsay, que s'élabore la politique extérieure française. On ne devra pas l'oublier au cours des tractations, forcément longues, que nécessitera l'application effective des différents accords. S'il se présente des difficultés, des velléités de mauvaise foi, M. Pichon en aura raison facilement en recourant aux moyens qui viennent de lui réussir. Il lui suffira de resserrer l'étau.

L AFFAIRE MANNESMANN AU REICHSTAG. — DaCLARATIONS DE M. DE SCHOEN.

10 mars 1910.

Le secrétaire d'Etat à l'Office impérial des affaires étrangères a fait hier au Reichstag une déclaration des plus nettes au sujet des revendications marocaines des freresiVIannesmann.il a confirmé en les accentuant les explications contenues dans le Livre blanc distribué au Reichs-

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tag dans le milieu du mois de janvier. On peut s'étonner au premier abord qu'une affaire de cet ordre ait nécessité la publication d'un Livre bhinc et des déclarations officielles au Parlement. Mais les frères Mannesmann, associés d'ailleurs à des financiers de divers pays, de France entre autres, ont défendu leurs intérêts avec une telle âpreté,ils ont su si bien, vis-à-vis d'une partie de l'opinion allemande, les confondre avec ceux de l'Allemagne elle-même, ils ont fait vibrer avec une telle virtuosité la corde patriotique dans la presse pangermaniste, qu'ils ont réussi à transformer en affaire d'Etat une affaire de mines. La raison secrète de leur émotion et de leur acharnement est peutêtre que leurs prétentions ont reçu des encouragements officieux à l'époque de lutte ouverte des Cabinets de Paris et de Berlin sur le terrain marocain, et que l'accord du 9 février 1909 a ruiné leurs combinaisons. En tout cas, nous devons reconnaître que l'attitude du gouvernement allemand est aujourd'hui parfaitement loyale. M. de Schœn et son adjoint M. Stemrich ont été hier aussi catégoriques que possible dans leur refus de prendre à leur compte la thèse Mannesmann.

Les frères Mannesmann invoquent la loi minière édictée le 6 octobre 1908 par Moulai Hafid pour réclamer le bénéfice de concessions minières s'étendant sur 60.000 kilomètres carrés que Moulai Hafid leur avait accordées dès le lendemain, 7 octobre, conformément à cette loi. Ils font également état de consultations signées par d'éminents jurisconsultes de divers pays. Ces jurisconsultes semblent n'avoir eu aucune idée de la situation internationale au Maroc. Ils ont perdu de vue les élémcjits essentiels de la cause. En premier lieu, Moulai Hafid n'était pas souverain reconnu du Maroc le 6 octobre 1908, quand il a édicté le règlement minier litigieux. Le règlement a été élaboré

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dans le plus profond secret. Il n\i jamais été publié. Aujourd'hui encore on n'en connaît que des fragments. Sa signature a été suivie immédiatement de l'octroi des concessions Mannesmann, sans que qui que ce fût ait été à même de présenter des offres. D'autre part, dès le 6 septembre 1908, alors qu'il sollicitait de l'Europe sa reconnaissance, Moulai Hafid s'était engagé à respecter l'Acte d'Algésiras avec toutes ses annexes. Or, le règlement minier du 6 octobre 1908 est en contradiction formelle avec les stipulations de l'Acte d'Algésiras en la matière, avec l'article 112 notamment, et avec la décision du corps diplomatique de Tanger du 20 août 1908. Enfin, plus tard, quand Moulai Hafid a été officiellement reconnu sultan du Maroc, il a sanctionné formellement l'Acte d'Algésiras dans son intégralité. Le règlement du 6 octobre 1908 est donc nul et non avenu vis-à-vis des puissances signataires de cet Acte, de l'Allemagne aussi par conséquent. Il ne pourrait même pas être opposé à des tiers non sujets de ces puissances en raison de sa clandestinité.

Les frères Mannesmann, il est vrai, le 7 décembre 1908 après la reconnaissance de Moulai Hafid, ont fait confirmer leurs concessions par le sultan. Mais ils ont été avertis le 20 janvier 1909 par M. de Schoen que cette confirmation de la signature donnée par Moulai Hafid avant qu'il fût reconnu « ne préjugeait pas la question de savoir si le sultan était en droit d'accorder ces concessions, ni si celles-ci étaient valables > \ Cette question est précisément soumise en ce moment à un tribunal arbitral. Le gouvernement allemand est donc entièrement dégagé vis-à-vis des frères Mannesmann. S'il s'était avancé davantage en leur faveur, il eût couru au-devant d'une défaite diplomatique, comme l'a dit hier M. de Schoen, et il eût ébranlé la confiance de l'Europe dans la parole de l'Allemagne.

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C'est rAllemagne qui a pris l'initiative de la défense de la liberté de concurrence économique au Maroc, qui a failli bouleverser le monde pour obtenir la reconnaissance publique de cette liberté. Comment aurait-elle pu soutenir des prétentions à des pri\ilèges exorbitants obtenus clandestinement ?

ENX'ORE L AFFAIRE MANNESMANN AU REICHSTAG.

17 mars 1910.

Le Reichstag a voté en deuxième lecture, hier mercredi, le budget de la chancellerie de l'empire. Les nationaux-libéraux ont saisi l'occasion de cette discussion pour placer un nouveau plaidoyer en faveur des frères Mannesmann et un nouveau réquisitoire contre le successeur de leur cher ancien chancelier. M. de Bethmann-HoUweg a répondu sur les deux points avec autant de vigueur que de précision. Il a ruiné la thèse Mannesmann et prouvé l'impossibilité morale pour la diplomatie impériale, quel que fût son directeur, de soutenir des prétentions incontestablement contraires à des engagements solennels portant la signature de l'Allemagne.

A la séance du Reichstag du 9 mars dernier, M. de Schoen avait déjà exposé le point de droit de l'affaire Mannesmann avec une parfaite clarté. iSon argumentation, étayée sur des documents convaincants, était irréfutable. Néanmoins, elle a été attaquée dans la presse pangermaniste et nationale-libérale avec l'absence de scrupules qui caractérise l'attitude de ces partis dans cette affaire, et le

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chancelier a voulu en finir une bonne fois avec la légende qui le mettait en opposition ayec M. de Schoen en lui prêtant des sentiments plus sympathiques 'aux Mannesmann. Il a protesté hier avec indignation contre cette prétendue divergence de \Ties, il a réclamé pour lui seul l'entière responsabilité de la politique allemande et a qualifié d'inouïes les imputations alléguées contre le secrétaire d'Etat à Toffice des affaires étrangères.

Quant à l'aflFaire Mannesmann elle-même, le chancelier l'a exposée de façon à convaincre toutes les personnes d'une bonne foi élémentaire. La loi minière du 7 octobre 1908" invoquée par les frères Mannesmann, a-t-il dit en substance, est en contradiction certaine avec la décision du corps diplomatique de Tanger du 26 août précédent. Cette décision est conforme à l'article 112 de l'Acte d'Algésiras. L'Allemagne ne peut porter atteinte à la décision sans violer le traité. Il n'existe aucune raison, ni de fait, ni de droit, qui puisse déterminer le gouvernement allemand à pareille violation. En tout cas, M. de Bethmann-Hollweg est bien décidé à ne pas la commettre. Quels que soient les intérêts matériels engagés dans la concession !\Iannesmann, ils ne constituent pas une question vitale pour l'Allemagne. En conséquence, le gouvernement s'en tiendra à l'exacte observation de la décision du 20 août 1908. Les intérêts Mannesmann seront défendus dans la mesure où ils peuvent l'être conformément au droit.

On ne pouvait rien répondre à ce raisonnement. A défaut d'argument, M. Liebermann von Sonnenberg s'est écrié que tout Allemand à l'étranger qui se confie au ministère des affaires étrangères peut être considéré comme abandonné. Dans la thèse des pangermanistes, en effet, tout Allemand doit toujours être soutenu à l'étranger, envers et contre tous, à tort ou à raison. Le Germatiicus

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ciz'is sinn doit tout cou\ rir. Peu importe le bien-fondé des prétentions Mannesmann : les Mannesmann sont citoyens allemands, leur cause est celle de l'Allemagne elle-même, tout ministre responsable qui ne se solidarise pas avec eux s'abandonne à une faiblesse équivalant à la trahison. C'est en accusant de faiblesse vis-à-vis de l'étranger M. de Bethmann-Holhveg et M. de Schoen que les pangermanistes, héritiers des procédés bismarckiens, espèrent déconsidérer les hommes actuellement investis de la confiance de l'empereur ou les inciter à revenir à la manière forte. Dans tous les pays, la peur de paraître faible est un sentiment puissant. M. de Bethmann-Hollweg n'y a point cédé hier. Il a fait front à ses interpellateurs et ceux-ci ont dû baisser pavillon.

En somme, comme l'a dit le député socialiste Scheidemann, l'aflfaire Mannesmann est un fiasco complet. Si les nationaux-libéraux se sont unis sur le terrain patriotique aux pangermanistes, c'est qu'ils sentent le terrain électoral leur manquer sous les pieds. La déconfiture de la politique du bloc les a laissés en pitoyable posture. Ils ne peuvent s'appuyer ni sur la droite qu'ils combattent aujourd'hui dans la question de la réforme électorale, ni sur la gauche qu'ils ont combattue au temps du bloc. Leurs chefs, MM. Bassermann et Stresemann, sont sans autorité. Menacés d'être évincés par les socialistes aux prochaines élections, ils font du chauvinisme afin de gagner à tout prix un peu de prestige dans les milieux pangermanistes. Cette tactique leur réussira-t-elle ? Nous ne savons. Mais le langage tenu hier par M. de Bcthmann-IIoUwcg nous semble propre à lui assurer la confiance de ses compatriotes aussi bien que l'estime des étrangers.

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