SIGNATURE DE LA CONVENTION HISPANO-MAROCAINE
17 novembre 19 10.
La convention hispano-marocaine a été signée hier soir mercredi, au ministère des affaires étrangères, par M. Garcia Priéto et El Mokri. L'ambassadeur marocain a remis à M. Canaléjas les insignes du nouvel ordre créé récemment par le sultan. De son côté, il doit recevoir la grand croix de Charles ÎIL La convention porte sur les quatre points suivants :
« 1^ Le régime de la partie du territoire du Rif occupée par les troupes espagnoles et les alentours d'Alhucemas et de Penon comprendra la nomination des autorités locales marocaines après entente préalable entre les hauts commissaires espagnol et chérifîen ; l'organisation de la police indigène, qui sera instruite par des officiers espagnols ; l'établissement d'une douane à Melilla, de droits sur les marchés et d'autres impôts destinés à subvenir à l'entretien de cette police et dont la pexceptioai sera confiée à des employés espagnols ; enfin, l'évacuation des territoires occupés par les troupes espagnoles le jour où le corps de police sera complet et sera jugé capable d'assurer la tranquillité, la liberté des transactions et la perception des impôts ;
« 2° Le sultan s'engage, en ce qui concerne la sécurité de la place de Ceuta, à ne pas fortifier les positions qui pourraient être dangereuses pour cette place ; l'Espagne nommera et relèvera le caïd de la ligne frontière, après avis préalable donné au makhzen ; ce caïd exercera sa juridrctitm depuis la rivière du Ruen jusqu'à Castillejos; l'organisation
de police indigène instruite par des officiers espagnols sera chargée d'assurer l'ordre sur cette partie de la frontière ; enfin l'établissement de la douane aura lieu lorsque l'Espagne le demandera.
« 3° Le payement par le Maroc à l'Espagne de l'indemnité de 65 millions comme compensation de ses frais militaires et navals sera effectué en soixante-quinze annuités de 2.545.000 pesetas chacune et garanti par 55 0/0 de la part revenant au Makhzen sur les impôts miniers ;
u 40 La nomination par le sultan du commissaire chargé de remettre à l'Espagne la Sainte-Croix la Mineure devra être faite de façon à permettre au commissaire de partir de Mogador le 1^^ mai prochain. »
LE CABINET MONIS ET l'cCCUPATION DE LA CHAOUÏA. LE RAID DE TADLA ET LE GUET-APENS DES ZAER.
II mars 1911.
Une des plus graves questions sur lesquelles le Cabinet Monis soit appelé à prendre une décision est celle des instructions qu'il convient de donner au commandant du corps d'occupation français dans la Chaouïa. Dans les derniers jours du Cabinet Briand, le gouvernement avait déjà dij se préoccuper des conséquences militaires et politiques du guet-apens tendu par les Zaer, dont le lieutenant Marchand, le maréchal des logis Hyvert et trois de leurs soldats venaient d'être victimes à Merchouch. Il n'avait pas encore arrêté de décision exécutoire quand il est tombé. Mais il y avait tout lieu de croire qu'il aurait persisté dans la méthode, faite de prudence et de fermeté, qu'il avait fini par adopter après quelques tâtonnements. Le commandant des troupes françaises de la Chaouïa, que ce fût le général Moinicr ou un nouveau chef désigné pour lu remplacer, aurait certainement reçu
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des instructions lui prescrivant à la fois de saisir la première occasion favorable pour infliger aux Zaer une leçon sévère et de s'abstenir de toute opération aventureuse telle que le fameux raid de Tadla. Il s'agit maintenant de savoir si le nouveau gouvernement s'inspirera des mêmes idées ou s'il se laissera entraîner vers la politique d'extension, ouverte ou déguisée, vers laquelle plusieurs de nos confrères et d'autres personnages influents à divers titres le poussent de toutes leurs forces.
A lire les notes parues ces jours derniers, on n'est pas encore fixé. Hier soir, une note émanant de la présidence du Conseil rectifiait deux informations d'allure officieuse parues le matin et la veille dans un journal du matin. Elle déclarait que le gouvernement n'avait fait aucune communication concernant le Maroc, et que rien n'autorisait à lui prêter l'intention de laisser impuni le guetapens de Merchouch. Aujourd'hui, l'agence Havas, communique une autre note dont voici la teneur :
Les commentaires auxquels ont donné lieu, sur les affaires marocaines, les intentions prêtées au gouvernement sont au moins prématurées. Le Conseil des ministres va être prochainement appelé àdélibérer sur les propositions qui lui seront présentées par le ministre des affaires étrangères, à la suite de l'étude que ]\L Cruppi poursuit depuis quelques jours.
Avec une rédaction différente, ces deux notes ne sont nullement contradictoires comme on pourrait être tenté de le croire au premier abord. En fait, il est certain que le Conseil des ministres n'a pas encore pris de décision, et même qu'il n'a pas encore délibéré sur la question. Aujourd'hui seulement pour la première fois, il discutera d'ilne manière approfondie l'affaire marocaine. Il est douteux qu'une seule séance suffise à ses membres, novices pour la plupart en cette délicate matière, pour se former une opinion définitive. Mais il est vraisemblable
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que tous sont d'accord, sans autre consultatiom, pour vouloir les réparations légitimes exigibles à la suite du guetapens de Merchouch. Ce n'est point là une question de parti, c'est une affaire nationale. Les opinions commencent à différer quand on discute les moyens. ' »
En lui-même le guet-apens de Merchouch n'a pas d'importance politique. Il est le fait d'une tribu du Bledes-Siba qui, de temps immémorial, échappe à l'autorité du Makhzcn. Déplorable en raison des morts qu'il a causées, il rentre dans la catégorie des incidents qu'il est bien difficile de prévenir à la périphérie d'une zone d'occupation sans frontière précise. Quelque soin- qu'elle prenne de se garder, une petite troupe de reconnaissance n'est à l'abri ni des surprises, ni des trahisons. Les Zaer sont une tribu insoumise installée dans une région montagneuse entre les Chaouïa, les Zemmour et les Beni-Ahsen. Après avoir fait un coup du genre de celui de Merchouch, ou bien quand une méhalla chérifienne s'avance à travers le Bled-el-Makhzen pour percevoir des impôts, ils se replient dans leurs montagnes d'oii une expédition organisée suivant toutes les règles pourrait seule les déloger. De\'onsnous organiser une expédition de ce genre pour venger nos morts ? C'est la question qui se pose, que l'on pose maintenant au gouvernement, et la plupart de nos confrères n'hésitent point à répondre affirmativement, à presser en termes véhéments le nouveau Cabinet d'envoyer au Maroc les milliers d'hommes nécessaires.
Nous ne partageons point leur avis. Au fond, il s'agit moins des Zaer que de la politique générale au Maroc, moins d'infliger une punition méritée à des pillards que d'amorcer une opération à plus large envergure. Cela est si vrai que la proposition d'envoyer des renforts considérables dans la Chaouïa date de bien avant le guet-apens de
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Merchouch. Tout d'e suite après le raid de Tadla, les partisans de l'extension de l'occupation avaient déjà gémi sur l'insuffisance de nos effectifs et réclamé leur augmentation. Le général Moinier lui'-même, actuellement en France, paraît avoir exprimé des- avis en ce sens. Mais MM'. Briand et Pichon lui avaient' alors fait observer sagement que lès troupes de la Chaouïa n^étaient point destinées à pousser des pointes, tout au moins téméraires, à des distances énormes de leur cantonnement, jusqu'au pied de l'Atlas, et que le commandant du corps d'occupation avait le devoir strict de conformer ses opérations militaires aux instructions précises dont il était muni. Il appartient au gouvernement seul, et non à ses agents, civils ou militaires, d'engager la politique nationale. Toute infraction à cette règle fondamentale doit être rigoureusement réprimée. L'affaire de Tadla n'est point de nature à encourager le gouvernement à mettre à la disposition du général commandant des effectifs lui permettant d'entreprendre, sans autorisation, une opération à vaste envergure.
Toutefois, nous le reconnaissons, les effectifs actuels sont réduits au minimum. La prochaine relève les affaiblira encore. Il convient de les fixer de façon qu'ils suffisent à assurer dans de bonnes conditions la sécurité dans la Chaouïa et à permettre sur la périphérie, sans que le centre soit dégarni, des opérations de police plus étendues. La punition des Zaer est de celles-ci. Il ne peut être question, suivant nous, d'aller chercher les Zaer dans leurs montagnes, de les pourchasser dans un pays inconnu. A supposer qu'aucun accident ne survînt pendant l'opération — et il faudrait poun cela des effectifs considérables — le seul résultat de cette piimtivQ expcditiou, comme disent les xA^nglais,. serait l'incendie de quelques douars et
la destruction des récoltes. Sommes-nous au Maroc pour V exercer cette justice sommaire ? Que les Zaer soient sérieusement punis, tout le monde est sans doute d'accord pour le demander. Mais il est d'autres moyens pour atteindre ce but. Par exemple, on peut s'installer sur la périphérie de leur territoire, bloquer leurs débouchés sur la plaine, les réduire à merci ou les accabler s'ils tentaient de recourir à la force. C'est plutôt dans cet ordre d'idées qu'il convient de chercher la solution honorable désirée de tout le monde. Dans tous les cas, en traitant les affaires du Maroc, le gouvernement ne doit jamais perdre de vue les conditions générales de la politique extérieure. C'est à elle que tout le reste doit être subordonné.
TENTATIVES POUR LIER L AFFAIRE MAROCAINE ET CELLE DU CHEMIN DE FER DE BAGDAD.
13 mars 1911.
On parle souvent des enseignements de l'histoire. Il est triste de dire qu'ils sont souvent perdus aussi bien pour les peuples que pour les gouvernements. On les rappelle après les catastrophes, on les a présents à l'esprit pendant quelque temps, tant qUe demeure vivace l'impression des grands événements, puis ils ne sont plus que des sujets de méditation pour les historiens et les philosophes. Rejetés dans le courant de la vie quotidienne, les hommes retombent dans les mêmes errements. Il y a moins de trois ans, l'Europe a été témoin de l'inexprimable confusion, des scandales et des périls causés par les affaires
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d'Orient. Des tractations louches avaient précédé la proclamation de Tannexion de la Bosnie-Herzégovine par l'Autriche-Hongrie. Les résistances présumées avaient été énervées par de vagues promesses. Une fois le coup fait, ses auteurs avaient cherché à en atténuer le retentissement dans les autres pays et les conséquences pour leur propre sécurité au moyen de négociations dilatoires fallacieuses. Il s'agissait d'éveiller la convoitise des voisins, de la laisser en suspens durant la période critique, de compromettre les adversaires éventuels et de les laisser finalement, après le règlement pacifique de l'affaire, inassouvis, déçus et honteux. On sait que la France faillit tomber dans ce piège. Les tentateurs de Vienne et de Berlin firent danser devant elle le mirage marocain pour détourner ses yeux de l'Orient où ses intérêts séculaires devaient retenir sa vigilance. Ils n'offraient ni ne proposaient rien. Ils nous attiraient vers de brillants fantômes destinés à s'évanouir. Le rideau tombé sur la réconciliation austro-turque, nous nous serions trouvés en présence d'un Maroc aussi peu accessible qu'auparavant, d'une Espagne inquiète, d'une Angleterre aigrie et d'une Russie irritée. Un moment, par suite de connivences regrettables, notre gouvernement hésita devant la tentation. Heureusement, l'ensorcellement fut conjuré à temps. L'inévitable s'accomplit. Mais la France sortit à son honneur de la crise, sans que personne fût en droit d'incriminer sa parfaite loyauté.
Aujourd'hui on voit se dessiner une campagne analogue. Certes les circonstances sont bien différentes ; la paix de l'Europe ne semble point en danger et, malgré certaines apparences qui ont pu donner le change au public en dépit des avertissements de personnes informées, les alliances ne sont point en jeu. Mais c'est durant les périodes tranquilles que s'élaborent les combinaisons à long terme, que